NAPOLÉON
chez lui
OEUVRES DE M. FRÉDÉRIC MASSON
de V/cadèmie française
Mémoires et Lettres du Cardinal de Bernis (171 5-i 758). 2 vol. in-8°.
Le Cardinal de Bernis depuis son ministère (1 758-1 794) 1 vol. in-8°.
Journal inédit du marquis de Torcy ( 1709-171 1). . . 1 vol. in-8°.
Le Département des Affaires étrangères pendant la
Révolution (1787-1804) 1 vol. in-8°.
ÉTUDES NAPOLÉONIENNES
I. Manuscrits inédits de Napoléon. v 1780- 179 1) . ... 1 vol. in-8°.
Napoléon dans sa jeunesse. (1769-1793) 1 vol. in-8°.
II. Napoléon et les Femmes. — L'Amour 1 vol. in-8°.
Joséphine de Beauharnais (1763-1796) 1 vol. in-8°.
Joséphine Impératrice et Reine (1804-1809). ... 1 vol. in-8°,
Joséphine répudiée (1809-1814) 1 vol. in-8°.
L'Impératrice Marie-Louise (1809-18 1 5) 1 vol. in-8®.
La série sera complète en six volumes.
III. Napoléon et sa famille (1769-1814) ....... 9 vol. in-8\
L'ouvrage complet formera douze volumes.
IV. Napoléon et son fils 1 vol. in-8°«
V. Napoléon chez lui. — La journée de l'Empereur
aux Tuileries 1 vol. in-8°.
VI. Cavaliers de Napoléon 1 vol. in-80.
Le Sacre et le Couronnement de Napoléon .... 1 vol. in-8°,
CHAQUE VOLUME : 7 FR. 50
Collection à 3 fr. 50
Diplomates delà Révolution. Hugou de Bassville, Ber-
nadotte 1 vol. in-18
Le marquis de Grignan, petit-fils de Mme de Sévigné . 1 vol. in-18
Souvenirs de Maurice Duvicquet . 1 vol. in-18
Jadis (i'e et 2me séries) . . 2 vol. in-18
L'Affaire Maubreuil 1 vol. in-18
Jadis et aujourd'hui 1 vol. in-18
Autour de Sainte-Hélène (irc et 2e séries) 2 vol. in-i£
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
S'adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 5o, Chaussé
d'Antin, Taris.
FRÉDÉRIC MASSON
de l'Académie Française
NAPOLÉON
chez lui
LA JOURNEE DE L'EMPEREUR
AUX TUILERIES
Quinzième Edition
PARIS
société d'éditions littéraires et artistiques
Librairie Paul Ollendorff
5o, chaussée d'antin, 5o
Toui droits réserves
INTRODUCTION
Le portrait d'un homme tel que Napoléon
ne se peint pas au premier coup. Une étude
n'y suffit point ni une toile. Après un siècle
presque écoulé, pour garder l'espoir qu'on
présentera aux yeux, avec un air au moins de
ressemblance, ce formidable modèle, il faut se
pénétrer de lui sous tous les aspects où il se
montre selon le jour et la lumière, ne négliger
aucun des procédés matériels qui peuvent
mener à acquérir une portion si mince soit-
elle delà réalité, étudier chaque ligne, détailler
chaque ride, photographier, de la face, chacun
des méplats et des angles, ne lâcher le mor-
ceau qu'après l'avoir poussé aussi loin que
permettent de le faire les artifices du métier et
la plus scrupuleuse attention. Pour les acces-
soires et pour chacun d'eux, pareil travail : il
iaut les isoler et, un par un, chercher comme
ils sont faits; les démonter, car il a peut-être
II INTRODUCTION
mis en chacun quelque chose de lui-même,,
les grouper enfin, car il importe que le per-
sonnage soit placé dans son milieu et se
meuve dans son atmosphère. Ce sont là les
cartons qu'un peintre soucieux de la vérité
doit remplir avant d'approcher de sa toile.
Plus tard, tous ces morceaux épars et disper-
sés, il essaiera peut-être de les assembler pour
construire le portrait qu'il rêve, mais ici la
conscience et l'application ne lui suffiront
point. Vainement s'efforcera-t-il de combiner
ses études et jamais ne parviendra-t-il sans
doute à dresser, telle qui l'entrevoit, illu-
minée par la gloire qui jaillit d'elle, l'image
souveraine de Celui qui fut, entre les hommes,
le plus près de ce que l'on nommait un Dieu.
Peut-être ne le tentera-t-il même jamais, tant
il sent son effort impuissant et sa valeur iné-
gale, mais ces études qu'il a menées avec
une pleine sincérité, il peut espérer qu'elles
garderont, aux yeux du public, leur justesse
et leur caractère, qu'elles fourniront plus tard,
à quelque autre plus habile, des traits et des
accents de nature et c'est pourquoi, sachant
que la vie est brève, il les sort de son atelier
et les montre.
Telle cette série de volumes. Ils n'ont nulle
prétention de dire le dernier mot sur celui
dont l'Histoire s'occupera sans cesse; seule-
I N T il 0 D U C T 1 9 3 I n
ment de marquer quelques points de repère et
de relever certains faits caractéristiques. Avant
tout essai de synthèse, c'est par des analyse!
successives et lentes, précises, minutieux
qu'il faut procéder, et ce ne sont ici, selon le
terme usité en Allemagne, que des contribu-
tio?is à l'histoire.
Dans un premier livre, j'ai tenté de distin-
guer quel avait été, chez Napoléon, le goût et
l'impulsion vers la femme, quelle part de lui
prenaient les sens, comment ses sentiments
affectifs avaient pu être modifiés, soit par
l'éducation, soit par l'exercice de la puis-
sance suprême; ce qu'avait été pour lui, exté-
rieurement et intérieurement, la passion par
excellence : V Amour. J'essaierai plus tard de
déterminer quelles ont été en lui les notions
héréditaires de l'esprit de famille, quelles ap-
plications il leur a données, comment il y a
cédé ou résisté; car c'est là le sentiment qui.,
après l'amour, est le moins conventionnel,
celui que l'homme tient le plus de la nature.
Après, je rechercherai quelles formes il a
adoptées vis-à-vis des êtres, des femmes en
particulier, quel sort il leur a réglé, quel rôle
il leur a tracé, quelles relations il a eues a\<<
elles, hors de l'amour; car la femme esl U
lien premier de toute société civilisée cl Tel
social qu'est l'homme ne se comprend et si
définit que par ses rapports avec 1(mî leinni
IV INTRODUCTION
A côté — et c'est là le but d'une autre série
d'investigations dont je publie ici le premier
volume — je me propose de rendre un compte
minutieux des habitudes et de la règle d'exis-
tence que s'est donnée Napoléon, de décrire
avec exactitude son appartement, de l'y suivre
tout un jour, du matin jusqu'au soir, en sorte
que ce soit à des idées nettes qu'il soit per-
mis de s'arrêter, lorsque l'on parle de lui, et
qu'on puisse se le représenter, sinon tel qu'il
fut réellement, du moins tel que, après un
siècle, il est loisible de se l'imaginer. Le
courant normal de cette existence ainsi dé-
crit, il faudra plus tard montrer les fêtes et
les plaisirs que l'Empereur donne à sa Cour
bien plus qu'à lui-même : les spectacles, les
concerts et les bals; puis, faire défiler les cor-
tèges de représentation et déployer la pompe
entière des cérémonies. Il faudra encore des-
cendre aux menus détails de l'organisation
de la Maison impériale, faire revivre le peuple
des chambellans, des écuyers, des maîtres de
cérémonies, des officiers de la vénerie et des
préfets du Palais; montrer d'où viennent ces
gens et où ils vont; comment ils se sont
recrutés, ce qu'ils ont reçu d'argent et d'hon-
neur, et de quelle façon ils ont payé leur dette
de reconnaissance. Enfin, il faudra, hors de
Paris, suivre la Cour dans les petits et les
grands voyages à Fontainebleau, à Compiègne,
INTRODUCTION V
à Rambouillet, puis en ces résidences loin-
taines que les Constitutions impériales ont
fixées aux divers points de l'Empire ; il faudra
rendre compte des façons et des êtres ; décrire
les ajustements et les plaisirs, et noter les
formes dernières que la monarchie impériale
a données aux villégiatures souveraines.
Telle est une partie de l'œuvre entreprise,
celle qui, aujourd'hui, semble à l'auteur assez
avancée pour qu'il ne soit point trop audacieux
à lui d'en dire le plan. Il ne s'en dissimule ni
les difficultés, ni les embarras. Pour dégager
chacun des points qu'il étudie successivement,
il doit l'isoler et le regarder au microscope. De
là, un grossissement sans doute démesuré qui
peut mener le lecteur à prendre la partie pour
le tout et à conclure avant que tous les éléments
de conviction n'aient été fournis. En groupant
étroitement des faits qui, dispersés sur toute
une vie, n'y gardent qu'une importance mé-
diocre, on leur prête une solennité et une
suite qu'ils n'ont pas dans la réalité. Voici la
chasse par exemple. Qu'on veuille, en un livre,
raconter uniquement Napoléon chasseur : il
faudra que l'auteur entre dans le détail de
l'organisation de la vénerie ; qu'il ait recueilli
les moindres événements de chaque laisser-
courre, qu'il conte par le menu chacun des
hallalis; qu'il suive l'Empereur dans ses tirés
VI INTRODUCTION
en inscrivant chaque tableau avec les noms
des invhVs et le nombre des pièces. Cela sera
son sujet et il le devra épuiser. Mais arrivé à
la fin du volume, le lecteur pourra s'imaginer
que Napoléon, en toute sa vie, n'a fait que
ehassar, alors qu'il a fait peut-être quelque
autre chose.
Là est le danger de ces monographies. Prises
isolément, elles dounent du modèle une idée
médiocrement exacte, bien que, en soi, chacun
des faits allégués soit authentique. A l'ensem-
ble, peut-être, les plans se trouveront rétablis,
et raccumulation des détails fera moins d'om-
bre à la figure. D'ailleurs; quel système adopter,
en dehors de celui-ci, qui permette d'acquérir
des notions précises et qui ne présente point
des vices plus graves?
Pour apprendre Napoléon, on ne se conten-
terait point à présent d'un morceau de style,
écrit de verve sur le coin d'une table. Certes,
que sa vie fournisse une rare matière à déve-
loppements poétiques, d'accord; mais la géné-
ration qui a précédé la nôtre a excellé en cet
art et, de Byron à Hugo, n'a guère laissé de
thèmes à remplir. Le cycle n'est point fermé
pour cela: en nos jours, des jeunes hommes,
avec des mots vibrants et des images violentes
se reprennent à traduire l'immortelle épopée ;
mais, Dour enflammée aue soit leur prose,
INTRODUCTION VII
les idées dont ils se servent, et môme les ima-
ges ne peuvent être neuves. Ils transcrivent,
en la langue d'aujourd'hui et de demain, les
chants, aux formes incorrectes et vieillies,
qui, durant un demi-siècle, ont consolé la
Nation, l'ont relevée à ses propres yeux, lui
ont rendu, dans les âges les pires qu'elle eût à
traverser, l'orgueil d'elle-même et dont les
rythmes à présent ne semblent usés que parce
qu'ils ont traîné si longtemps au gosier du
peuple. Les chants d'aujourd'hui auront-ils
cette même gloire, éveilleront-ils les mêmes
échos, nul ne le souhaite plus que moi ; mais,
chauter est alFaire aux jeunes et parce que la
Légende doit maintenir ses droits sur l'âme de
la France, est-ce à dire que l'Histoire doit ab-
diquer les siens?
Aussi^bien, l'une servira l'autre: l'enquête
que mènera l'Histoire n'aura nullement pour
effet de détruire la Légende; car la Légende
n'est que la vérité historique, poétisée si l'on
veut, agrandie et généralisée par des côtés,
mais presque toujours singulièrement exacte.
L'Histoire apportera des éléments nouveaux
-dont demain la Légende tirera parti, qu'elle
sublimera à son gré, dont elle adoucira et
estompera les contours, auxquels elle prêtera
la poésie sublime dont seule l'imagination du
peuple peut parer son héros.
VIII INTRODUCTION
Mais il faut une histoire nette, précise, s'ap-
puyant uniquement sur des documents cer-
tains, une histoire qui descende à l'extrême
détail et, autant qu'il est possible humaine-
ment, ne laisse nulle gerbe à glaner au champ
qu'elle s'est tracé. Jl faut une histoire écrite
sans autre préoccupation que la recherche de
la vérité, hors de toute idée de parti, avec
une indépendance entière, qui ait la séche-
resse, la minutie d'une instruction judiciaire
et qui, pour prouver l'impartialité de l'auteur,
ne dissimule rien des défauts, n'atténue nulle
des tares, aille sans jamais faiblir jusqu'au
bout des informations recueillies. Toute autre
manière de procéder serait futile, malhonnête
et irait coutre le but poursuivi. Le Héros doit
apparaître tout entier, éclairé sur toutes ses
faces par une implacable lumière; nul voile
qui dérobe un morceau de lui; c'est affaire à
d'autres de passer des chemises de zinc sur sa
chair de marbre. Nulle restriction en l'exposé
de ses actes, la vérité tout entière. On ne
peut plus le louer avec des phrases : la vérité
seule y peut suffire.
Et du même coup se trouveront réfutés à
la fois les pamphlets haineux et les apologies
imbéciles. Celles-ci, par leur niaiserie, sont
pires que les libelles. Mesurer l'Empereur à la
même aune qu'un commerçant adroit qui tient
INTRODUCTION IX
proprement ses livres et se contente d'un bé-
néfice modeste sur les produits qu'il débite;
polir les arêtes sur sa médaille au point de la
rendre pareille à ces pièces où Ton distingue
encore l'effigie d'un souverain, sans qu'on
puisse distinguer quel il est ; enlever à son
caractère et à son esprit tous leurs excès pour
ramener ses traits physiques et moraux à une
formule bourgeoisement banale et honnête-
ment vulgaire, c'est comprendre moins encore
sa nature que si on lui prêtait des vices extrê-
mes, des ambitions sans mesure, même des
crimes sans exemple. Du moins on le laisserait
grand : ce serait le génie du mal, mais ce
serait encore un génie. Ce ne serait pas une
sorte d'élève du Ghetto, mâtiné d'usure et de
libéralisme.
Aux prétendus impartiaux qui en toute oc-
casion abaissent leurs compatriotes devant l'é-
tranger, aux moralistes de cabinet qui sem-
blent ignorer volontairement tous les dessous
malpropres de l'existence humaine et appli-
quent à Napoléon une règle philosophique
qu'ils n'ont sans doute point empruntée à leurs
contemporains, les faits répondront.
Étant soupçonné de m'être hypnotisé sur
Napoléon, je dois, plus que tout autre, m'abs-
tenir de toute polémique et réserver, autant
qu'il sera possible, mes appréciations person-
nelles. Je ne dirai que ce que j'ai trouvé dans
■X INTRODUCTION
ies papiers et ne me sens pas en droit de pré-
senter des conclusions. Si réservées qu'aient
été celles d'un premier volume, elles ont at-
tiré des critiques dont je reconnais la justesse.
Ce que j'apporte est un fragment d'une enquête.
Le jugement ne pourra être rendu que lorsque
l'enquête entière sera sous les yeux du pu-
blic.
Le système que j'ai adopté de n'indiquer
aucune des sources où j'ai puisé a été vive-
ment attaqué, non seulement en France, mais
dans d'autres pays. Je m'y tiens pourtant. D'une
part, il me semble inutile de faire participer
le lecteur au travail très Long et très complexe
auquel je me suis livré. D'autre part, les in-
dications que je fournirais n'apprendraient
rien à personne, puisque la plupart des docu-
ments sur lesquels j'ai travaillé m'appartien-
nent ou dépendent d'archives privées. Pro-
chainement, je serai en mesure de publier in-
tégralement certains des textes dont je me
suis servi : on verra alors s'ils sont ou non
authentiques. D'ailleurs, sauf en des cas où le
silence m'a été imposé, je suis prêt à donner
aux travailleurs qui y prennent intérêt toutes
les justifications qu'ils souhaiteront : c'est ainsi
que j'ai déjà fait et les plus sévères en matière
de documentation ont bien voulu se contenter
•de mes explications.
INTRODUCTION XI
Devant ce livre, paraissant moins de six
mois après le premier tome de Napoléon et les
Femmes, on dira peut-être que j'ai voulu pro
fiter du succès et m'attacher à la mode. C'est
le présent volume qui, de fait, devait être
publié d'abord. Une revue a imprimé, l'an der-
nier, en mars et avril 1893, les trois articles
qui en forment la trame. Si je les ai com-
plétés, c'a été avec des notes recueillies de
longue date ; je n'ai rien eu à emprunter à cer-
tains ouvrages de seconde main qui ont été mis
en vente depuis lors et je tiens, pour des mo-
tifs qu'on appréciera, à établir, pour ces études,
une priorité qui n'est point contestable.
Quant à la mode, je n'ai point le loisir de la
suivre. Il me serait impossible d'improviser
un livre qui, bon ou mauvais, est le résultat de
vingt ans d'études. Ce n'était point la mode
de se déclarer bonapartiste le jour où je me
suis affirmé tel et, si la mode passe d'écrire
sur l'Empire, je n'en continuerai pas moins
mon œuvre. D'ailleurs, je ne crois pas qu'elle
passe, parce que je ne crois pas que ce soit
une mode.
A la fin du second Empire, c'a été une mode
d'attaquer Napoléon III au travers de Napo-
léon Ier, de contester l'origine de son pouvoir,
de s'acharner à sa politique religieuse, de nier
sa grandeur militaire, de mettre en scène ses
dernières campagnes et de détailler sa défaite
XII INTRODUCTION
suprême. C'était un jeu d'opposition pareil à
celui qui consistait à vêtir Napoléon III en
Garacalla ou en Néron pour l'amusement de
quelques lettrés d'Académie. Où nous a menés
cette haine de Napoléon, ce mépris de la
gloire militaire, cette apologie de la paix à
tout prix, on le sait. Mais, cela n'a point cor-
rigé les pamphlétaires. L'Empire tombé, restait
le principe d'autorité, le principe de gouverne-
ment, le principe même d'unité : tout cela était
Napoléon. Il fallait le démolir et on s'y em-
pressa. Cela rapporta d'écrire contre l'Empe-
reur, et les dédicaces de tels livres furent bien
payées. D'ailleurs, nulle contre-partie, nulle
riposte, soit qu'on craignît de se compro-
mettre, soit plutôt que l'on ne sût pas. Dans le
parti bonapartiste, où les militants étaient sur-
tout d'anciens administrateurs, on était peu et
mal préparé à ces études qui exigent une édu-
cation spéciale et de longues recherches. La
vie active les avait entraînés, et la révolution
de Septembre leur faisait leurs premiers loi-
sirs. Sans doute, instruits comme ils étaient
de leur métier, en sachant toutes les res-
sources, en connaissant tous les dessous, ils
auraient eu moins de peine que d'autres à
remonter aux origines et à discerner quelle
part y avait prise l'Empereur. Si, alors, dans
ce personnel vraiment supérieur, il s'était
trouvé quelques hommes de bonne volonté
INTRODUCTION XIII
qui, en chacune des branches où s'éparpille
l'activité humaine et où le gouvernement doit
faire sentir son action, — ponts et chaussées,
mines, administration préfectorale, financière
et judiciaire, industrie, commerce, diplomatie,
— eussent recherché documentairement qui
en avait constitué l'organisme, qui en avait
prévu et assuré le développement, qui y avait
imposé la règle à la fois la plus profitable aux
particuliers et à l'État, de leurs livres se
serait dégagée forcément l'idée la plus haute
que l'on puisse prendre de Napoléon. Partout
on eût rencontré ses idées, ses décrets, son
esprit universel de classification, cet inaltérable
bon sens qui le préservait en même temps des
arguties des rhéteurs, des minuties des fiscaux
et des exagérations des littérateurs.
Mais aux hommes qui réunissent la compé-
tence, l'instruction et l'expérience dans une
carrière donnée, manquent souvent les idées
générales, plus souvent encore le goût d'écrire ;
ils sont habitués à ne rien faire que d'immé-
diatement utile et dont ils voient sur-le-champ
paraître les résultats. Le dossier qu'on leur
soumet les appelle au travail et ils y sont les
bourreaux d'eux-mêmes, mais ils reculent
devant une œuvre spéculative et qui ne reçoit
pas de sanction. De plus, dès qu'il s'agit pour
eux d'écrire un livre, une sorte de timidité pro-
fessionnelle arrête leur plume et paralyse leurs
XIV INTRODUCTION
doigts. Ils craignent d'en trop dire et, à force
d'être discrets, cessent d'être instructifs. Ce
n'est pas qu'on n'ait vu à cette époque paraître
quelques travaux honorables, mais ils ne sont
point sortis d'un public spécial et très restreint,
et on n'a voulu voir que de la politique de parti
dans ces tentatives d'histoire.
Il n'était d'ailleurs réservé à aucun écrivain
de métier de déterminer le courant qui, au-
jourd'hui, reporte tous les esprits vers Napo-
léon. Cela s'explique : La plupart des hommes
qui font, par profession, des livres sortent du
professorat, du journalisme ou du barreau, ces
trois écoles où l'on enseigne la haine de Napo-
léon, où, par tradition, par métier, par intérêt,,
on est contraint de le détester.
Napoléon ne représente-t-il pas la gloire
militaire, et les gens de guerre, grâce à lui,
n'usurpent-ils pas une part de l'attention que
les gens de lettres estiment que le public doit
uniquement à leurs œuvres? Abaisser l'armée
par de quotidiennes insultes, par l'énoncé
chaque jour répété des mêmes calomnies, en
réclamer la suppression, exalter les Congrès
de la paix, provoquer, par les associations in-
ternationales, l'oubli et le mépris de la Patrie,
n'est-ce point là le travail où se sont empressés
les philosophes notoires et les écrivains en
vogue, et n'est-ce point en s'inspirant de ces
fécondes doctrines que, aujourd'hui, de nou-
INTRODUCTION XV
veaux moralistes exaltent les Sans- Patrie et
apologient les anarchistes?
De plus, Napoléon représente l'autorité,
et nulle classe clans l'État n'en supporte
plus impatiemment la contrainte. Les lois
impitoyables par lesquelles l'Empereur avait
muselé les trois gueules de la Révolution,
ne sont point de celles qui s'oublient. Il
avait obligé les avocats à défendre leurs
clients sans insulter ni le gouvernement ,
ni les particuliers. 11 avait obligé les profes-
seurs à enseigner à leurs élèves les matières
qu'ils étaient payés pour exposer, sans leur
prêcher l'athéisme ni le mépris des lois. Il
avait obligé les gens de lettres à respecter le
gouvernement légitime de leur pays, à ne point
révéler aux ennemis les points faibles de la
défense, à ne point corrompre l'imagination du
peuple. Donc Napoléon, pour eux tous, est
l'ennemi, lui, ses doctrines, son esprit, sa per-
sonne même, et il l'est demeuré.
Par conséquent, rien à attendre des écrivains
de profession, tant que ceux-ci se sont recrutés
dans ces milieux. Mais il était réservé à un
homme qui n'était ni littérateur, ni profes-
seur, ni avocat, de poser devant l'opinion la
question sous son vrai jour.
Lorsque, au pamphletqu'il venait d'imprimer
contre la France royale et révolutionnaire,
M. H. Taine ajouta ce scandaleux portrait de
XVI INTRODUCTION
l'Empereur qui portait les caractères décisifs
du libelle, le Prince Napoléon, exilé, riposta
par ce morceau d'histoire et d'éloquence qu'il
intitula : Napoléon et ses détracteurs. L'on
sentit alors comme un frémissement dans le
public. Enfin, quelqu'un osait tenir tête et re-
porter la guerre sur le territoire ennemi. Enfin,
l'Empereur trouvait, en l'un de ses descen-
dants, un avocat digne de sa cause. Mieux pré-
paré que qui que ce fût à un tel travail, puis-
qu'il avait présidé à la publication de la
Correspondance, et que, depuis son extrême
enfance, son esprit ne s'était nourri que des
traditions et des souvenirs du grand homme,
portant en lui-même des parties frappantes de
son hérédité physique et morale, le Prince
était de ceux dont la voix, lorsqu'elle s'élève,
porte, malgré la clameur des foules, aux
extrémités du forum. En une langue qui n'ap-
partenait qu'à lui, qui dédaignait les procédés
de rhétorique et ne sacrifiait jamais à la tour-
nure d'une phrase la parcelle la plus infime de
la pensée, il dit ce qu'il savait et ce qu'il
pensait de l'Empereur, et ces quelques pages,
passant par dessus la tête du professeur de
rhétorique qui en avait fourni l'occasion, allè-
rent en bien des cœurs, éveiller la passion
endormie pour le grand mort.
Aussi bien, les temps étaient arrivés. Les
INTRODUCTION XVII
vingt générations qui, depuis 1871, avaient
passé sous le drapeau, y avaient appris ce
qu'on enseigne dans toutes les armées du
monde : que Napoléon a été le plus grand
homme de guerre de tous les temps. A mesure
que nos jeunes officiers étudiaient l'histoire
des grandes guerres, à mesure que leurs chefs
se mettaient en mesure de la leur enseigner,
l'admiration, le respect, la passion pour
l'Empereur-chef d'armée absorbait tout autre
sentiment. Ce n'était plus pour la légende
qu'ils s'enthousiasmaient, c'était pour le réel
et le tangible, car ils étudiaient de près, ils
épluchaient chaque campagne, chaque opéra-
tion, chaque détail d'organisation. La corres-
pondance militaire de Napoléon était leur
bréviaire. Non contents de ce qui était im-
primé, ils voulaient apprendre, par les docu-
ments, comment, à la guerre, en dehors des
grands coups qu'il portait, il éclairait, menait,
nourrissait son armée; sur quelles informa-
tions il prenait ses décisions, comment il con-
duisait ses services de l'avant et de l'arrière;
et, après chaque publication nouvelle, on
était bien obligé de confesser que si la France
a été vaincue, c'est parce qu'elle a déserté
ses ordonnances et que les autres les ont
adoptées.
Des officiers, cette vénération était descen-
due aux soldats. De quelle gloire leur parler
6
SViH INTRODUCTION
pour les émouvoir, sinon de sa gloire? Quelle
armée leur proposer pour modèle, sinon son
armée? Quelles victoires leur faire célébrer,
sinon ses victoires? Ainsi, peu à peu, par la
seule puissance des faits, sans complicité d'au-
cune sorte, sans entente préalable, partout,
dans toute l'armée, par laquelle passe toute la
nation, la lumière se fit.
Les peintres militaires, plus en contact que
quiconque avec l'armée, furent les premiers à
traduire par de frappantes images ces pensées
des soldats. Las, euxaussi, de représenter depuis
dix-sept ans les désastres de l'année terrible,
ils voulurent en sortir et allèrent tout droit à
ee fonds inépuisable de gloire, où les épisodes
abondent, où tout est pittoresque, hommes et
chevaux, et donne matière à compositions inté-
ressantes. Virent-ils plus loin? non. Mais en
faisant leur métier en conscience, en exécutant
d'excellents tableaux ou de merveilleux dessins,
ils se trouvèrent avoir servi singulièrement
\e mouvement qui se préparait. Reproduits à
l'infini, leurs tableaux vinrent frapper l'esprit
des foules et, lorsqu'on ouvrit devant elles,
en 1889, sur Tesplanadedes Invalides, l'Expo-
sition du Ministère de la guerre, ce qu'elles y
virent acheva la conversion.
Dans ce palais d'un jour, grâce à l'intelligente
INTRODUCTION XIX
initiative de quelques membres d'une com-
mission dont, à coup sûr, le ministre n'atten-
dait point un si vaillant effort, se trouvaient
réunies toutes les reliques des généraux et des
soldats de ce siècle. Planant au-dessus d'eux,
partout visibleetprésente, l'image de Napoléon
De toute la foire nationale, ce palais fut le plue
visité. En y entrant à vagues profondes, des
le vestibule, les plus excités et les plus bruyants
se taisaient. Quelque chose de religieux et de
sacré pénétrait en leurs âmes troubles. Ils
passaient le long des vitrines, silencieusement,
d'un mouvement très lent, très doux, continu.
Toujours des têtes qui se baissaient regardant,
d'autres, puis d'autres, et encore, et toujours,
un fleuve d'hommes, de femmes et d'enfants
qui coula durant des mois. La gloire, ils en
buvaient par tous leurs yeux, de la gloire de
peuple, de paysans et d'ouvriers comme eux,
partis unjourdu champ paternel ou de l'atelier,
et revenus, après cinq ans, tout couverts d'or,
chargés de décorations, tenant en main un
bâton de maréchal d'Empire, riches à acheter
des provinces et appelés d'un nom nouveau et
sonore, un nom de victoire qui était à eux,
mieux encore que le nom de leur père. Et
Celui-là, qui, très haut au-dessus de tous,
distribuait à sa guise la fortune et la renom-
mée, ils le reconnaissaient, Celui dont en leur
enfance leur parlaient les vieux soldats, Celui
XX INTRODUCTION
dont si longtemps ils avaient vu l'image au*
dessus de la grande cheminée de la chaumière
paternelle, l'Homme, le vainqueur, le martyr,
l'être surnaturel dont les malheurs seuls ont
égalé les joies, dont le nom seul, mystérieux
et unique, est comme le mot de ralliement
universellement compris, qui fait communier
tous les peuples en une religion d'admiration
et de respect.
Et puis, comme éveillés du silence de la
tombe par une loi divine, les témoins de
l'Épopée se mirent à parler. Ce fut étrange
alors : toutes les autres voix, celles dont le
public aimait le mieux entendre les contes,
dont il savourait les violences obscènes, dont
il recueillait avec complaisance les grossières
roulades, ne trouvèrent plus un auditeur.
Tout se rua vers ces bouches d'ombre qui
enfin disaient les secrets attendus. Et ces se-
crets, c'étaient ceux de notre grandeur passée;
la confiance en l'homme de génie, le dévoue-
ment, l'abnégation; c'étaient les beaux coups
de sabre donnés ou reçus, les étranges caval-
cades à travers l'Europe, les carrés enfoncés
d'un élan superbe, les fleuves traversés à la
nage, les aventures plus surprenantes que tout
roman, et, à la lueur des coups de canon, dans
une brume de poudre et de poussière san-
glante, Il apparaissait, Lui, son chapeau sur
INTRODUCTION XXI
les yeux, sa longue redingote au corps, im-
passible, serein, superbe.
Et puis, on le voyait en sa vie, on le suivait
en ses tendresses et ses douleurs. On se sen-
tait pour lui la même âme que ses grognards.
On réapprenait à l'aimer. Lorsque, aux derniers
jours, à Sainte-Hélène, il inscrivait dans son
testament le nom de ce Marbot, qu'il savait à
coup sûr entre ses braves, mais dont le talent
d'écrivain venait seulement d'être révélé par
une brochure de quelques pages; lorsqu' « il
rengageait à continuer à écrire pour la défense
de la Gloire des Armées françaises et à en con-
fondre les calomniateurs et les apostats », pré-
voyait-il, l'Empereur, que ce livre de Marbot,
enfoui durant un demi-siècle, publié presque
par hasard, viendrait, au jour marqué, éveiller
en tous les cœurs, même en les plus fermés
et les plus secs, la sympathie pour les soldats,
la passion pour leurs aventures, le respect
pour leur stoïcisme sans phrases, et l'amour,
un amour généreux et puissant comme était
le leur, pour Celui qui, vingt années durant,
lutta pour la France et avec la France contre
le monde.
Tout cela a préparé le mouvement : mais ce
n'est point cela encore qui l'a produit. Sous le
coup d'événements où il semblait que le sou-
venir de Napoléon n'eût rien à voir, la Nation
XXII INTRODUCTION
s'est brusquement trouvée en un tel état d'âme,,
que seule, la religion de l'Empereur pouvait
la consoler, l'aguerrir et la réhabiliter à ses-
propres yeux. Son nom est un symbole : 11:
synthétise l'idée de gloire, l'idée d'autorité,
l'idée d'honnêteté. La Nation est lasse des dé-
faites et regarde vers les victoires. La Nation
est lasse de l'anarchie parlementaire et re-
garde vers l'homme qui lui a rendu la sécurité
et l'ordre. La Nation est lasse de sentir à l'en-
can la conscience de ceux qui la gouvernent
et regarde vers Celui qui, inflexible, a fait
rendre gorge aux financiers et avide les poches
des fournisseurs.
Au peuple qui est simpliste, il faut un nom.
pour représenter d'un coup tout son rêve. Or,
depuis un siècle, chaque fois que le peuple, en-
lisé dans cette boue mouvante du parlementa-
risme, se sent au moment même de périr,
par un effort désespéré, au risque de préci-
piter l'agonie, à travers le sable qui clôt ses
lèvres, à travers l'ordure qui emplit sa bouche,
il jette son cri d'appel suprême, le cri dernier
après lequel il ne reste qu'à mourir, et c'est
cet homme qu'il appelle à son secours, et c'est
ce nom qu'il prononce comme celui de l'être
surnaturel qui seul peut le sauver.
En 1799, lorsqu'il voulait se libérer de
l'ignominie directoriale; en 1815, en 1830r
en 1818, lorsqu'il prétendait se soustraire &
INTRODUCTION XXIH
l'oppression des aristocrates et des financiers;
en 1848 encore, lorsqu'il était las de l'anar-
chie républicaine, cinq fois déjà en un siècle,
c'est ce nom seul, qui, pour le peuple, a résumé
toutes ses aspirations. Mais pour tous, en
1799, en 1815, pour la plupart en 1830, pour
la masse môme en 1848, ce nom était celui
d'un vivant et c'était à son génie que le peuple
faisait appel. A présent, nulle impression de
survivance, nulle croyance à une hérédité,
nulle pensée qui s'adresse à un descendant
C'est à Napoléon mort, ce n'est à aucun Napo-
léonide vivant que va l'àme des foules. Napo-
léon apparaît comme un être de raison, un
être de légende et de rêve, si grand, si fort, à
ce point supérieur à l'humanité environnante
que, pour cette nation qui n'a plus guère de
foi aux dieux anciens, c'est lui qui devient Le
Dieu,
Nul parti à présent qui puisse le prendre à
la France ; Il est trop loin dans le temps, trop
haut dans la gloire. A elle seule, il peut servir
de conducteur et de guide, car, seule, elle est
égale à lui, et peut, sans défaillir, supporter
le poids de son nom.
Vainement, à côté de son culte, essaie-t-on
d'en créer un rival : Jeanne d'Arc, déclarée
vénérable par l'Église après avoir été condam-
née par elle, Jeanne d'Arc réclamée et acca-
parée par les catholiques, érigée en thauma-
XXIV INTRODUCTION
turge dont les actes merveilleux ont été non
seulement inspirés, mais conduits par une divi-
nité, échappe désormais à la Patrie. La vision-
naire que mènent saint Michel et sainte Cathe-
rine, n'incarne plus l'âme de la France, cette
âme révoltée contre l'Anglais envahisseur qui,
descendue en la petite bergère de Domrémy,
lui inspirait ses vaillants espoirs et jusqu'à la
mort son amour joyeux et doux pour notre
terre. La statue de Jeanne, que chacun hono-
rait à sa mode, pouvait réunir tous les
croyants à la Patrie. L'autel de Jeanne ne
réunira plus que les croyants à une religion.
Jeanne d'ailleurs, si glorieux que soit son
souvenir, représente seulement la lutte contre
l'étranger, la défense du sol natal. Elle est
loin dans les temps, et dans des temps si dif-
férents du nôtre, que, hormis la patrie, rien
de ce qui l'a touchée et fait agir n'est pour
nous émouvoir. Lui, au contraire, tient à toutes
nos fibres et il n'est pas un atome de sa chair
dont notre chair ne soit faite. 11 a porté notre
société tout entière ; il a fait ses lois et ses
institutions. Il lui a imprimé la forme qu'elle
garde encore après un siècle écoulé. Il a souf-
fert toutes nos misères ; il nous a donné toutes
nos joies. Vingt années durant, il a conduit cette
résistance formidable de la France toute seule
contre l'Europe tout entière. Il a été la Ré-
volution en ce qu'elle a de sublime : Il a été
INTRODUCTION XXV
la Patrie en ce qui est le plus sacré, car
après toutes les gloires qu'il lui avait données,
il a succombé avec elle et c'est un commun
désastre qui les a anéantis, elle pour un temps,
lui, en tant que souverain, pour toujours
Et que l'on n'aille point dire que, à ce dé-
sastre, ce soit Napoléon qui a entraîné la
France. L'histoire est là pour répondre. Valois
et Bourbons, la Révolution et l'Empire, le
gouvernement d'hier et celui de demain ont
rencontré et rencontreront toujours les mêmes
ennemis, dès qu'ils seront la France, qu'ils
auront souci de sa mission, de ses intérêts et
de sa gloire. Les coalitions qu'on forme contre
la France ne tiennent point au régime intérieur
qu'elle adopte ; elles tiennent à la configura-
tion même de l'Europe et à ce fait que, tou-
jours, la France sera jalousée uniquement
parce qu'elle est la France.
Le système politique auquel les rois bour-
bons avaient été par la force même des choses
contraints de s'arrêter, qu'ils avaient mis trois
règnes et deux siècles à former, c'est — qu'on
y regarde — le même système que Napoléon
a été contraint d'adopter; seulement, il Ta
réalisé en quinze ans. Les Bourbons avaient
dû, pour couvrir leurs frontières, constituer
la Ligue du Rhin, mettre des rois à eux sur
les trônes d'Espagne et de Naples, se créer un
XXVI INTRODUCTION
point d'appui dans la haute Italie, chercher
l'annexion de la Belgique. Qu'a fait d'autre
Napoléon?
Avec l'Angleterre est-ce lui qui a engagé la
lutte? Qu'on laisse de côté la Guerre de Cent
'ans, les Guerres de religion, qu'on ne prenne
l'histoire qu'à Louis XIV, où est la page qui
n'est point rougie, par les Anglais, du sang de
France? Guerre, de 1666 à 1667, de 1672 à
1679, de 1688 à 1697, de 1701 à 1714, de
1740 à 1748, de 1755 à 1763, de 1778 à 1783T
de 1793 à 1800: dans le seul dix-huitième siècle,
sur cent années, quarante et une de guerre ou-
verte, déclarée, officielle. Quiconque sur le con-
tinent attaque la France, a l'Angleterre der-
rière soi. C'est Napoléon qui gouverne et cela
continue comme au temps des Bourbons: c'est
que ce ne sont ni les Bourbons, ni Napoléon
que l'Angleterre prétend détruire, c'est la
France.
En ces quinze ans, se trouve ramassée et
représentée tout entière l'histoire nationale.
A lui seul, Napoléon synthétise les grandeurs
et les désastres de toute la dynastie bourbo-
nienne. Par lui, se résument, se confondent
et se rejoignent des victoires pareilles à De-
nain et des défaites semblables à MalplaqueL
En lui, s'incarne à la fois la lutte pour l'indé-
pendance des mers et la lutte pour les fron-
INTRODUCTION XXVII
tières naturelles. Gomme Henri IV, il apporte
la paix aux consciences ; comme Louis XIV,
il organise l'administration ; mieux que tous
les rois, il fait l'unité de la nation, et Condé,
Turenne, Luxembourg, Villars, Saxe, sont ses
soldats dans le passé comme dans le présent
Lannes, Davout et Masséna.
La méconnaissance de Napoléon a mené la
France et son armée aux désastres de 1870;
elle a mené la nation aux orgies du parlemen-
tarisme, à cette corruption éhontée qui a fait
de la halle aux lois une bourse aux suffrages ;
elle a mené le gouvernement même à cet
abaissement du principe d'autorité qui a relâ-
ché tous les ressorts, détruit l'administration,
introduit l'indiscipline dans toute la hiérar-
chie ; elle a mené la société à cette anarchie
morale qui a pourri et désagrégé la classe qui
se prétend dirigeante bien avant qu'elle ait
provoqué dans la classe qui ne possède point
et qui ne veut plus être dirigée, le prosélytisme
de la bombe. Cette société a peur à présent.
C'était quand on jetait bas celui qui seul pou-
vaic la protéger qu'elle aurait dû trembler. Elle
s'étonne de la fréquence des attentats anar-
chistes. C'est leur rareté qui devrait l'étonner.
Lorsque l'anarchie est dans les esprits des
bourgeois, comment ne descendrait-elle pas
dans la masse du peuple? Pourquoi les bour-
XXVIII INTRODUCTION
geois auraient-ils seuls le monopole de satis-
faire leurs appétits, dès que les appétits
et les intérêts servent uniquement de base à
la Société, que le principe d'autorité n'a plus
de fidèles et que la Patrie même n'est qu'une
figure oratoire qui sert à couvrir toutes les
dépenses et à justifier toutes les concussions?
La Patrie, l'Autorité, la Société, voilà ce que
représente Napoléon. Lui seul nous apporte
une foi et une espérance commune, une com-
mune religion, un culte commun. Lui seul
nous peut délivrer d'une terreur commune.
En lui seul, nous, Français, qui ne sommes
point des oppresseurs et qui sommes las d'être
des opprimés, nous pouvons et devons com-
munier. C'est parce qu'ils ont su honorer
leurs héros et leur garder des âmes fidèles
que, à côté de nous, d'autres peuples ont
grandi. Un cuistre a dit que le maître d'école
prussien avait vaincu à Sadowa, sottise : c'est
Frédéric le Grand. Et c'est lui, vivant, qui, à
Sedan, a vaincu Napoléon mort.
La France couchée en son armure de guerre
dort d'un lourd sommeil, d'un sommeil qui
dure depuis vingt-quatre ans. Autour d'elle,
grouille et s'agite la tourbe des rhéteurs et
des vendus qui la tiennent pour leur proie.
Ils crient et disputent, ils hurlent des chiffres,
ils simulent des indignations, ils sifflent, ils
INTRODUCTION XXIX
rient, ils s'amusent. Elle, sans que leur bruit
parvienne à troubler son rêve, repose, rêvant
aux temps passés, et elle ne sent même pas
qu'ils lui ont volé son manteau de pourpre
pour s'y tailler comme des tuniques des rois.
Mais, que le Héros, appelé par ces clameurs,
gravisse la montagne, qu'il paraisse, que,
d'un geste, il disperse et précipite cette bande
de gouvernants, qu'il se penche au chevet de
la Vierge guerrière et qu'il la baise au front,
soudain, elle se dressera plus radieuse et plus
fière, sa lance au poing, son casque au front;
telle que, jadis, lorsque, planant dans l'azur
au-dessus des aigles envolées, elle menait les
travailleurs de gloire faire leur moisson dans
les plaines d'Iéna.
S'il tarde, le Héros que, depuis des jours,
nous attendons, si la mort doit nous prendre
avant son heure, au moins par le culte de
Celui-là qui, à nos pères, fut le sauveur, pré-
parons une génération qui soit pieuse à sa
mémoire, qui reçoive l'enseignement de son
histoire et grandisse dans sa religion. Qui
sait ? Il se trouvera peut-être quelque enfant,
né pour la gloire, qui se sentira digne de
prendre ses traces et qui, par un Montenotte,
montrera qu'il sait les chemins qui conduisent
à Marengo...
Frédéric Masson.
Mars 1894.
LA JOURNÉE
DE L'EMPEREUR AUX TUILERIES
LA
JOURNÉE DE L'EMPEREUR
AUX TUILERIES
1
L'ÉTIQUETTE
Un nouvel ordre de choses est né. Une
monarchie nouvelle est établie sur les ruines.
Est-ce monarchie qu'il faut dire?
Sans doute, celui qui vil aux Tuileries est seul
à commander, et, en cela, il a un rapport avec
ses prédécesseurs : mais, eux, c'était par nais-
sance et lui, c'est par conquête. Si d'esprit, d'ac-
tivité, de génie, il ne peut être mis près d'eux en
parallèle, — car, eux tiennent tout des autres,
et lui tient tout de lui-même, — combien il s'en
faut qu'il trouve en soi une somme d'autorité
comparable à celle qui faisait comme partie in-
tégrante de leur personne!
Le Roi Très Chrétien se présentait à ses peuples
environné des ombres lumineuses des rois ses
i
2 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
ancêtres; et ces rois étaient si nombreux et
si lointains qu'ils remontaient jusqu'aux ori-
gines même de la nation; ils étaient si intime-
ment liés à elle que leur nom s'associait à chacun
de ses agrandissements, de ses victoires et de ses
revers et que l'histoire de la Maison de France
était l'histoire même de la France. Morceau à
morceau, ces rois n'en avaient-ils pas construit
l'édifice et, par leurs lois et leurs institutions,
n'avaient-ils pas, sur chacun des êtres, si profon-
dément marqué leur empreinte que nul n'avait
même l'idée qu'il pût être régi d'après d'autres
modes et que, durant des siècles, se révolter,
c'était en appeler au roi du roi lui-même. Toute
justice émanant de lui, il suffisait qu'il sût pour
que toute justice fût rendue par lui.
Au devant du Roi, comme un rempart, cette
innombrable clientèle de gentilshommes, atta-
chés à lui par tradition bien plus que par intérêt,
obligés à servir dans les armées par devoir fami-
lial et par honneur de caste, tenant la fidélité si
ordinaire et si unie qu'ils n'estimaient point qu'ils
eussent à en parler, et qu'ils eussent trouvé
indigne d'en prêter serment : ils étaient de
même race que Fabert et, comme lui, pour le
Roi, ils eussent mis à la brèche leur personne, leur
famille et tout leur bien. Ils en ont témoigné par
leur émigration, par leurs campagnes à l'Armée
de Condé, par Quiberon, par l'échafaud. Rien,
l/ÉTIQUETTE 3
chez aucun peuple, n'égale ce témoignage de toute
une caste en faveur d'un gouvernement. Pour
affirmer sa foi monarchique, la Noblesse a donné
sa vie, elle a donné sa fortune, elle a donné
le patrimoine de ses enfants, elle a souffert le
froid, la faim, toutes les misères, des misères
pour elle bien pires que la mort; elle a fait
cela après des siècles entiers de domination et
d'opulence, alors qu'on la croyait énervée par
sa fortune, par une civilisation raffinée, par les
mésalliances que, pour se soutenir, elle avait dû
former. Pour la guérir des vices qu'elle avait pris,
il avait suffi du devoir s'imposant net, ferme et
clair; car, en elle, la surface seule était atteinte;
le cœur, sous l'habit de soie, était resté'tel que
sous l'armure et l'Honneur n'y parlait pas en vain.
A côté de la Noblesse, le Clergé, apportant au
Roi, évêque de l'extérieur, cette force incom-
mensurable d'une religion volontairement asso-
ciée à la monarchie, ayant épousé ses prétentions,
adopté ses principes, si intimement unie à elle
que sa subordination au chef temporel était de-
venue vis-à-vis du chef spirituel la garantie de
ses libertés. Nulle contestation par les prêtres
sur l'origine du pouvoir civil, nulle discussion sur
la forme dans laquelle il était exercé : Dieu même
proclamé l'instituteur de la royauté et les actes
du souverain tombant de la Chaire de Vérité
presque pareils à des dogmes.
4 LA JOURNÉE DE l'eMPERELR
Puis le Tiers, lié à la Monarchie par les mille
charges de finance et de judicature, par les mille
petits honneurs à ambitionner, à acquérir ou à
recevoir et qui, d'échelon en échelon, de généra-
tion en génération, le menaient à tenir sa place
dans TÉtat ou à la Cour. Toute une hiérarchie le
séparait du Roi, mais cette hiérarchie avait des
degrés qu'on pouvait franchir. Il était des exem-
ples de bourgeois qui, sous les rois, avaient donné
leurs ordres aux hommes d'épée et fait souche
de ducs et pairs. A quoi n'arrivait-on pas par la
finance si l'on savait marier ses filles? Que ne
pouvait-on par le Parlement dès qu'on s'était
procuré une charge? La Noblesse avait l'épéer
mais le Tiers avait l'argent : il achetait tout ce
qui était à vendre et déjà combien de choses
à vendre. Sans doute le Tiers avait ses fron-
deurs; mais ils étaient en nombre si restreint
qu'à peine ils comptaient. Il fallut, pour les
multiplier, le bouleversement produit dans ren-
seignement secondaire par l'abolition de la Com-
pagnie de Jésus. Tant que les effets ne s'en furent
pas produits, les ambitions du Tiers allaient à
garnir ses poches s'il était dans les Fermes, à
s'avancer s'il était au Palais ou dans l'Adminis-
tration, et, s'il n'était rien de cela, à gagner des
grades dans sa ville, sa compagnie, sa jurande
ou son métier. Sa vanité n'attendait que des let-
tres-patentes pour se croire appariée à la No-
blesse; ce n'était que par envie qu'il se disait
L ÉTIQUETTE 5
^gaîitaire, mais le Roi était trop haut pour qu'il
l'enviât.
La surface est cela : Au profond, des vertus
très grandes, d'abord le sens du respect, puis
l'instinct, le goût, la passion d'acquérir et de
monter, la patience, l'économie, l'honnêteté. Les
générations comptent peu pour lui : 11 n'est point
pressé et sait travailler pour l'avenir.
A un roi qui sait jouer de lui, il ne refuse
point de prêter son argent, pourvu qu'il croie en
acheter quelque chose. 11 ne donne guère son
sang, parce qu'il n'en tirerait point un profit et
que cela est affaire aux gentilshommes, mais
qu'on le, fasse noble et il montrera que le cou-
rage s'apprend plus vite encore que les belles
manières. Moins les privilèges qu'il a conquis
sont importants, plus il y tient. Si l'on y touche,
il s'exaspère. Ce n'est point lui qui, de lui-même,
a fait la Révolution ; au début, il a suivi quelques
nobles déclassés et endettés qui lui ont montré
la route; puis, il a pris ses avantages, mais uni-
quement parce que le Roi et la Noblesse s'aban-
donnaient. Pour l'amener à souhaiter, puis à
opérer un changement, il a fallu que ceux qui
avaient tout intérêt à l'éviter fussent les premiers
à le prêcher, que ceux qui avaient la garde du
principe d'autorité employassent toutes les armes
pour le détruire. Encore le Tiers-État véritable,
le Tiers-État arrivé n'a-t-il que subi, non con-
duit. Le .monarchie constitutionnelle l'eût satisfait
6 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
pleinement, parce qu'il y prévoyait son règne...
Pour le Roi, qu'il mettait hors de cause, il gar-
dait, après trois années de Révolution, une sorte
de religion respectueuse et, par la suite, pour
arrêter l'expression de son vœu, il a fallu, de
1792 à 1798, ces trois coups d'État électoraux :
les Massacres de Septembre, le 13 Vendémiaire,
le 18 Fructidor. Le Tiers a eu ses déclassés
comme la Noblesse a eu les siens, mais les uns
pas plus que les autres ne sont l'expression de
leur ordre qu'ils avaient renié et qui les re-
niait.
Le Tiers, en masse, était royaliste et est de-
meuré tel.
Au-dessous du Tiers, tout en bas, il y a le
Peuple jui, à des jours solennels, sous les clo-
ches sonnant à volées, entrevoit dans une pous-
sière dorée, au milieu du scintillement des aciers,
un être surnaturel, chargé d'or, brillant de pier-
reries, qui passe comme un éclair, traîné par
huit chevaux, en un carrosse d'or. Nulle approche
possible, nul contact même de hasard, sauf au
jour où ce roi, l'élu de Dieu, revenant de l'autel
et sacré de la triple- onction, touche de sa main
les hideuses plaies des plus pauvres de ses sujets
et les guérit. Nulle apparition presque que dans
des fêtes religieuses ou des solennités militaires :
dans les unes, prêtre-roi; dans les autres, héri-
tier des conquérants, chef et conducteur des
L ÉTIQUETTE 7
hommes d'épée, défenseur providentiel de son
peuple.
Ce qui est de son existence vulgaire et pareille
à celle du commun des êtres, s'abolit pour la
foule; la notion s'en perd et s'en étouffe dans ces
cloisons étanches qui, superposées, séparent le
souverain de la multitude, et où s'encastrent les
diverses classes des gens de la Cour. Il reste un
être très grand, très bon et très juste, dont la
volonté est la loi même, qui vit dans un palais
d'or, mange, boit, couche, roule dans l'or, un
être dont l'étrange longévité, deux fois répétée,
fait le règne comme éternel, sans commence-
ment, ni fin. De 1643 à 1774, en cent trente ans,
deux rois seulement, deux rois qui portent le
même nom, Louis tous deux; qui, de visage, se
ressemblent à les prendre l'un pour l'autre;
n'est-ce pas toujours le même, un roi qui cesse
d'avoir une personnalité pour être seulement Le
Roi? Et, de là, une vénération plus grande, une
sorte d'écrasement devant ce maître qui est hors
de l'Humanité, dont l'existence échappe aux lois
communes, qui est si loin, si haut, si pareil à un
Dieu...
A présent, rien ne subsiste. Tout ce qui a été
le respect, la consolation, l'ambition des généra-
tions passées, tout bafoué, avili, brisé, détruit,
aboli; les noms même voués aux Diev". infer-
è LA JOURNÉE DE LE M TER EUR
naux. Plus de lois, mais, au caprice d'Assemblées
en délire, des décrets rapportés aussitôt presque
qu'ils sont rendus et auxquels on se demande si
la peine de mort punira d'avoir obéi ou désobéi.
Plus d'institutions nationales, mais tour à tour
l'Angleterre, Sparte ou Rome devenus des mo-
dèles ; plus de mœurs, mais le despotisme des
bas instincts; toutes les classes, tous les états,
toutes les professions, toutes les fortunes se-
couées comme en un van par quelque gigan-
tesque vanneur sourd, aveugle et fou; la pros-
titution légalisée par le divorce ; la famille
supprimée, l'amitié proscrite, la pudeur morte,
et, seul maître de tout, seul souverain des êtres,
seul respecté, seul adoré, l'Argent, l'Argent qui
a remplacé Dieu, le Roi et la Noblesse, qui donne
tous les droits, usurpe tous les privilèges, affecte
toutes les tyrannies, corrompt toutes les âmes
et, de cette France livrée aux agioteurs, aux vo-
leurs et aux banquiers, fait une halle immense
où tout est à vendre : la Patrie, la Justice, la Loi,
l'Honneur, tout, hormis la Gloire.
L'homme de Gloire est venu qui, après les dix
années qu'ont duré le despotisme parlementaire,
et l'anarchie des Assemblées souveraines, a sa-
tisfait le dégoût du peuple; un coup de baguette
sur un tambour, l'apparition de quelques grena-
diers dans l'orangerie de Saint-Cloud, c'en a été
fait et, au même moment, l'Argent a reconnu son
L'ÉTIQUETTE 9
maître, celui que seul il ne peui acheter, ca*»
tout For du monde ne peut payer Montenotte ou
Rivoli.
Mais pour refaire une France, rien; rien que
ces toges en lambeaux trempées de sanie et de
boue qui, dans le parc où les Cinq-Cents les ont
jetées en fuyant, font çà et là une tache rouge
qui semble encore du sang. Avec rien, il faut
rétablir une nation : pour cela restituer la Foi qui
fait les prêtres, l'Honneur qui fait les soldats,
l'Honnêteté qui est le lien des êtres et des peuples
civilisés. Avant tout, et pour commencer, il faut
relever ce principe d'autorité contre lequel,
depuis quatre-vingts ans, s'acharnaient comme à
l'envi, pour le discréditer et le détruire, les rois,
les reines, les ministres et les courtisans avant
même qu'il fût tomLé à être la proie des imbé-
ciles, des ratés et des fous.
Mais, à ce principe d'autorilé, comment rendre
l'intensité qu'il avait naturellement sous les
Rois? Sans doute le général d'Italie et d'Egypte
apporte son prestige personnel à la magistrature
dont il est revêtu; sans doute, il lui donne comme
base le consentement unanime d'une nation, as-
oiffée de la sécurité pour le présent et pour
quelque avenir; sans doute, sa personne est
adorée dans l'armée et dans une partie du
peuple ; mais, comme tout cela est peu de chose
en comparaison de cette somme de puissance que
40 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
les derniers rois Bourbons possédaient virtuelle-
ment sans se donner nulle peine, par le fait seul
qu'ils étaient nés, et qui a permis que, malgré
leurs maîtresses et leurs femmes, ils régnassent
soixante ans.
Il manque au principe d'autorité, tel que Bo-
naparte le représente, une institution divine;. il
y manque cette escorte de noblesse dont la fidé-
lité ne peut être corrompue ; il y manque cet
éloignement grandiose, ce recul dans les temps
et dans l'espace qui, du souverain devenu comme
un être d'imagination et de rêve, faisait le maître
nécessaire, indiscuté, irresponsable, presque im-
personnel, de son peuple.
Ce n'est que par degrés que Napoléon perçoit
ces distances, et ce n'est qu'à proportion que son
pouvoir s'accroît. Au début, magistrat populaire,
partageant, au moins nominalement, l'exercice
de la souveraineté, il n'est, aux termes mêmes de
la Constitution, qu'un membre du gouvernement,
nommé pour dix années, indéfiniment rééligible,
il est vrai, mais soumis comme ses collègues à
cette obligation de la réélection qui est le carac-
tère propre de la forme républicaine. Sa dictature
d'espèce nouvelle, ne saurait avoir rien de com-
mun avec la royauté : c'est de la souveraineté
nationale qu'elle procède en droit, et, en fait, c'est
l'armée, c'est-à-dire la force, qui l'a établie; c'est
par le consentement du peuple et par la force
qu'elle se maintient.
L ETIQUETTE H
Même, lorsque, deux années après Brumaire,
Bonaparte s'est libéré, de l'éventualité de la réé-
lection; que, parle Consulat à vie, il a obtenu
toutes les prérogatives du souverain, sauf l'héré-
dité, il n'est encore qu'un magistrat. La base de
son pouvoir est toujours identique; sa qualité
n'est point indélébile, son autorité est dépendante.
Même lorsque le dernier degré est franchi, que,
comme les anciens rois, il est monté au trône et
qu'il a ceint sa tête de la couronne, c'est encore à
une puissance extérieure à la sienne et supérieure
qu'il doit se référer et si, dans la formule exécu-
toire de ses décrets, il rejette les mots exprès de
volonté du peuple, il est contraint de reconnaître
qu'il est Empereur par les Constitutions de
la République, ce qui implique la reconnais-
sance à tous les degrés de la souveraineté natio-
nale. Qui a un souverain au-dessus de soi, fût-ce
le peuple, n'est point souverain. L'autorité dont
l'Empereur est investi, est donc loin encore de
celle des rois. Qu'elle soit despotique, qu'elle
rejette tout contrôle, qu'elle s'exerce avec les
formes les plus rigoureuses, elle n'aura jamais
cette énergie potentielle qu'avait l'autorité royale ;
elle ne peut plus l'avoir; les Bourbons même, s'ils
revenaient, ne sauraient la retrouver. La Révolu-
tion a brisé le charme; elle a interrompu la pres-
cription, elle a démontré que les rois pouvaient
être renversés; elle a laissé derrière elle une
trace indéfinie de scepticisme; elle a aboli la
12 LA JOURNÉE DE l'EMTEREUR
vénération et, par ces serments répétés qu'elle a
exigés pour tant de constitutions diverses, elle a
détruit le sentiment, la notion même de la fidé-
lité. Désormais, la trahison n'est plus trahison
dès qu'il s'agit de politique et, pour violer la foi
qu'il a promise, tout homme trouve en sa cons-
cience des arguments qui le délient, lui permet-
tent de garder sa place et de servir Tun après
l'autre, avec un zèle égal, tous les régimes qui
se succèdent. Louis XVIII aura beau, à son
retour, dater ses premiers actes royaux de la
dix-huitième année de son règne et, de cette
façon qui seule est logique, établir la légitimité
de son pouvoir; il aura beau se placer au-dessus
des faits pour n'affirmer que le droit; ce droit, il
aura beau proclamer que seul il le représente et
l'incarne, on n'y croit plus. Lui-même peut-il y
croire encore?
Si l'autorité souveraine ne peut recouvrer inté-
gralement le prestige qui s'attachait naturelle-
ment à elle avant la Révolution, du moins, en
devenant empereur, Napoléon prétend-il lui res-
tituer dans la mesure où il peut l'accommoder à
l'esprit de son temps, les deux éléments qu'il
juge essentiels, non seulement parce qu'ils ont
fait subsister la monarchie Bourbonienne, mais
parce qu'ils sont obligatoirement la base et la
sauvegarde de toute monarchie héréditaire.
Il faut à son trône une origine surnaturelle et
L'ÉTIQUETTE 13
un entourage d'hommes qui, devant exclusive-
ment au nouveau régime la satisfaction de leurs
ambitions et de leurs appétits, se dévouent entiè-
rement à lui; il lui faut enfin une décoration qui,
aux yeux du peuple, le place au même rang que
le trône renversé des anciens rois nationaux, que
les trônes subsistants des rois voisins. Et alors,
de singulières difficultés : Napoléon ne veut cal-
quer aucun modèle étranger. Il ne doit cher-
cher ses exemples que dans l'histoire nationale.
Or, les derniers rois ne peuvent lui en fournir,
car ils résumaient tout l'effort accompli par leurs
ancêtres; en eux, la dynastie qu'ils incarnaient
avait fourni sa forme définitive : ils étaient la
résultante des siècles. Napoléon, lui, fonde sa
dynastie. Ce n'est donc qu'aux fondateurs de
dynasties qu'il peut emprunter quelques erre-
ments.
Il en est deux : l'un n'a été qu'un grand sei-
gneur élu par des seigneurs ses égaux ; son pou-
voir était limité par l'oligarchie dont il était
l'émanation et dont il avait mandat de sauve-
garder les privilèges. Aucune ressemblance entre
la position de Napoléon et celle de Hugues Capet
et ce n'est point du duc de France devenu roi de
de France qu'un empereur peut s'inspirer.
L'autre a tenu des services de son père une
recommandation, non une hérédité. Il n'a pas
été désigné par quelques-uns; il a été l'élu de
14 LA JOURNÉE DE l/EMPEREUR
la nation entière, de la nation armée, la seule
qui comptât : par là, il a été César. Pourtant
il n'a regardé son règne comme assuré, sa dy-
nastie comme fondée, que lorsque le Pape, in-
terprète de Dieu et arbitre de l'autorité spiri-
tuelle, a eu versé sur sa tête l'huile sainte et posé
sur son front la couronne. Ce sacre, il pouvait le
demander aux évoques de son empire, mais c'est
du chef de la religion qu'il a voulu le recevoir,
de celui qui lie et qui délie et duquel, pour tout
chrétien, émane toute vérité.
L'exemple est là. La similitude des situation
est frappante et s'impose à la pensée. Si Napo-
léon ne s'est point recommandé de son père, il
s'est recommandé de ses victoires. Il a été l'élu
de tous, du peuple et de l'armée, et il est César;
mais, comme Charlemagne, il ne tient point que
l'élection nationale supplée à l'origine surnatu-
relle. Par les deux Concordats, il a rétabli la re-
ligion catholique en France et en Italie : en le
faisant, il a cru céder aux vœux des deux nations;
à bon droit il les suppose catholiques. Comme
Charlemagne, c'est donc du Pape et du Pape seul,
qu'il peut réclamer l'investiture. Ainsi donnera-
t-il à son autorité l'origine divine qui lui manque
et, remontant le cours des âges, unira-t-il la qua-
trième dynastie à la seconde.
C'est pour cela que Napoléon invoque sans cesse
le souvenir de Charlemagne, qu'il lui dédie le mo-
nument gigantesque projeté sur la place Vendôme,
h Ë T I Q U E T T fi 15
qu'il lui érige une statue à Aix-la-Chapelle, que,
en toute occasion, il affirme et témoigne son admi-
ration pour le grand homme dont il a voulu, dos
qu'il a été empereur, vénérer les reliques à Aix-
la-Chapelle. Peut-être quelque tradition des Ca-
dolingiens, ses ancêtres, excite encore la grande
passion qu'il porte à « son auguste prédéces-
seur » ; peut-être, quelque souvenir des Empe-
reurs de Byzance, dont une légende le fait des-
cendre; mais il suffit qu'il ouvre l'histoire pour
établir entre la destinée de Charlemagne et sa
destinée à lui-même de si étranges rapproche-
ments qu'ils l'engagent et comme l'obligent à ne
point chercher d'autre modèle.
Lui aussi occupe la place des rois légitimes et
prétend substituer sa dynastie à la leur ; lui
aussi, les yeux fixée sur l'Italie qu'il a deux fois
conquise, tient son empire incomplet s'il ne
règne, en même temps que sur les Français, sur
les peuples de la Péninsule; lui aussi a vu tous
les Allemands de l'Est soulevés contre le principe
qu'il représente et ses lieutenants sont ailés, aux
lieux où combattit Charlemagne, abattre leur ré-
volte.
Lorsque Napoléon dit : « Je suis Charlemagne
parce que, comme Charlemagne, je réunis ma
couronne de France à celle des Lombards et que
mon empire touche à l'Orient », c'est là le cri
de son cœur. Aussi c'est sur le costume impérial
de Charlemagne qu'il copie son costume du Sacre ;
46 LA JOURNÉE DE l/EMrEREUR
c'est le blason attribué à Charlemagnc, un aigle*
d'or sur champ d'azur, qu'il prend pour ses ar-
moiries; ce sont les insignes impériaux de Char-
lemagne : la couronne, le sceptre, l'épée de Char-
lemagne que devant lui, le jour du Couronne
ment, portent Kellermann, Pérignon et Lefebvre.
Si ce n'est pointa Charlcmagne lui -même, c'est
au Saint-Empire-Romain de Charlemagne qu'il
emprunte la plupart des titres dont il pare les
grands dignitaires de son empire. Cambacérès
est archichancelier d'empire parce qu'il y avait
dans le collège des Electeurs un archichancelier
d'empire qui était l'archevêque de Mayence.
Lebrun est archilrésorier comme était le comte
palatin du Rhin. Louis est connétable, non parce
qu'un connétable a, jusqu'à Louis XIII, com-
mandé les armées du roi de France, mais parce
qu'un connétable était un des palatins de Charle-
magne. Si le nom de grand-amiral est sans pré-
cédent dans l'Empire germanique (car en France
même il ne date que de Louis XIV et rappelle
seulement le comte de Toulouse et le duc de
Pentbièvre), c'est bien aux traditions allemandes
qu'a été empruntée la dignité de grand-électeur,
et c'est encore du Saint-Empire que viennent ces
vicaires nommés pour suppléer les grands digni-
taires : Jl y a un vice-grand-électeur et un vice-
connétable dans l'Empire napoléonien parce que,
dans le Saint- Empire, il y a eu un vice-grand-
maître du Palais, un vice-grand-maréchai, un
L ETIQUETTE 17
-vice-grand-chambellan et un vice-grand-tréso-
rier.
Autant qu'il est possible, pour les grandes di-
gnités de l'Empire, Napoléon a donc calqué sinon
Charlemagne directement, au moins les succes-
seurs de Charlemagne. De même fera-t-il lorsque,
pour former autour de la quatrième dynastie un
bataillon sacré pareil à celui que trouvaient en
leur noblesse les rois Bourbons, il instituera la
Légion d'honneur et la noblesse d'Empire. Pour
celle-ci l'assimilation est singulière : Comme
Charlemagne, Napoléon a ses ducs et ses comtes;
il songe à créer des margraves. S'il admet des
barons et des chevaliers, c'est que les deux titres
sont en usage dans le Saint-Empire; s'il érige des
principautés (Essling, Eckmiihl, Wagram), ce n'est
qu'à Vienne, en 1809, à l'exemple des Empereurs
d'Allemagne. Enfin lorsque, au fils qu'il espère, il
attribue, même avant qu'il soit remarié à Marie-
Louise (Sénatus-Consulte du 17 Février 1810), le
titre et les honneurs de Roi de Rome, quelle
preuve plus convaincante que la pensée de Char-
lemagne et du Saint-Empire le hante sans re-
lâche? N'est-ce pas en Allemagne qu'il a trouvé
le titre de Roi des Romains donné au fils de l'em-
pereur, à l'empereur non couronné et, dans
l'exposé des motifs de ce Sénatus-Consulte de
1810, ne fait-il pas dire à ses orateurs : « Napo-
léon s'abstint, aux premiers jours de sa gloire,
2
1$ LA. JOURNÉE DE l/EMPEREUR
d'entrer à Rome en vainqueur. Il se réserve d'y
paraître en père. // veut y /aire, une seconde fois,
placer sur sa tête la couronne de Charlemagne ».
Si complète que Napoléon rêve l'identité de
son empire avec celui de Charlemagne, il est
quantité de points où il est contraint de s'écarter
du modèle qu'il a choisi, car, pour satisfaire le
plus grand nombre possible de ses compagnons
d'armes, il doit multiplier les charges et, au-
dessous des grands -dignitaires, — Carolingiens
ceux-ci — établir d'autres grands-officiers, dont
les titres, la plupart sans fonctions, ne peuvent
viser que des institutions qui existaient récem-
ment encore, ou qui peuvent être créées à nou-
veau sans ridicule.
Les douze maréchaux d'Empire [douze dès que
Murât et Berthier sont promus grands -digni-
taires) ont encore, par leur nombre, un air de
ressemblance avec les douze pairs de Charle-
magne, mais les cinq colonels-généraux de la
cavalerie, les inspecteurs-généraux de l'artille-
rie et du génie et les quatre inspecteurs des côtes
ne sauraient trouver de correspondants avant les
Valois et les Bourbons.
Cela sera de pure décoration et ces grands-
officiers de l'Empire n'auront, pas plus que les
grands-dignitaires, de fonctions quotidiennes à
exercer auprès de l'Empereur. Leurs charges mo-
tiveront de gros traitements, de splendides uni-
NAPOLÉON ET CORVISART (page 77
l'étiquette 21
formes, rien de plus. Aux jours de cérémonie,
les grands-dignitaires et les grands-officiers de
l'Empire entreront dans certains salons réser-
vés, ils formeront le cortège du souverain ou
entoureront son trône, mais ils ne sauraient ni
diriger la Cour, ni présider aux divers services de
la maison de l'Empereur et imprimer à chacun
d'eux la dignité et l'éclat que souhaite Napo-
léon.
Il doit donc, à cet effet, avoir des Officiers
particuliers qui seront les Grands-Officiers de la
Couronne. Si ces grandes charges reçoivent de
lui les mêmes désignations qu'elles portaient à
la Cour des Bourbons, c'est que, en tout État mo-
narchique, des fonctions analogues exigent des
titres semblables. Partout, le grand-maître ou le
grand-maréchal assume la direction générale de
la maison; le grand -chambellan ordonne ce qui
touche à la chambre et à la garde-robe ; le grand-
aumônier veille au spirituel ; le grand-écuyer
dirige les écuries; le grand -veneur mène les
chasses.
Suivant les pays, d'autres charges accessoires
sont créées selon les besoins du service ou les
utilités de politique et de finance. — Ainsi,
voyait-on de plus en France un grand-bouteiller,
un grand -échanson, un grand -pannetier, un
grand-fauconnier, un grond-louvetier, un grand-
queux, un grand-maître des eaux et forêts; —
22 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
mais, sauf le grand-veneur et le grand- aumô-
nier qui, en plusieurs États ne se retrouvent pas,
on rencontre partout ces trois charges essentielles
à la décoration de la monarchie et à la majesté
du trône : grand- maître, grand-chambellan et
grand-écuyer.
Ce sont donc celles que, d'obligation, Napo-
léon doit rétablir. Point de grand-maître, le titre
est trop ambitieux, mais un grand-maréchal,
comme en Allemagne; un grand-chambellan et
un grand-écuyer comme partout. Il nomme un
grand-aumônier parce que cela est d'usage en
France, un grand-veneur pour la même raison,
et, sur le même rang, un grand-maître des cé-
rémonies dont la fonction est encore plus néces-
saire qu'autrefois, car il s'agit d'enseigner à tous
les nouveaux venus une étiqueUe que plusieurs
ont oubliée et que la plupart n'ont jamais con-
nue.
Napoléon se met donc en égalité d'apparat avec
les autres souverains d'Europe ; il constitue essen-
tiellement sa Cour des mêmes éléments qui com-
posent les leurs ; bon gré, mal gré, il doit, puisque
ces usages, partout semblables, sont aussi ceux
des Bourbons, reprendre de ceux-ci une tradition
nominale qui, seule, peut s'accommoder au temps
où il vit, — car Charlemagne est vraiment un
peu loin, — mais, les titres rétablis, quelles fonc-
tions confiera-t-il aux titulaires? Comment par-
l'étiquette 23
viendra-t-il à concilier l'esprit moderne, l'esprit
d'égalité, l'esprit de la Révolution, dont il est
malgré tout le représentant, avec des cérémonies
dont il sent l'odieux et le ridicule. Le but qu'il
poursuit, ce n'est pas tant de surpasser en splen-
deur les rois ses prédécesseurs et les souverains
ses contemporains; c'est surtout de rendre au
principe d'autorité tout l'éclat dont il était en-
touré avant la Révolution ; c'est d'attacher à son
règne nouveau un nombre considérable d'ambi-
tieux qui viendront d'eux-mêmes se placer dans
les cases qu'il aura tracées et qui, pour reprendre
les titres qu'ils ont portés ou recevoir des titres
analogues, abandonneront leurs anciens maîtres;
c'est d'amener, par les fêtes qu'il ordonnera, des
dépenses utiles à l'industrie nationale; c'est de
rétablir un centre d'où partira l'exemple de la po-
litesse, des mœurs et du bon ton; c'est, enfin,
d'augmenter la vénération des peuples par ces
barrières multipliées, par cette distance mise
entre l'Empereur et la multitude. Mais de là, à
rétablir telles que sous les Bourbons, les fonc-
tions des grands-officiers de la Couronne et des
officiers de chacun de leurs services, de là, à
reprendre l'étiquette suivie quatorze ans aupara-
vant et à s'y conformer strictement, il y a loin.
Le voudrait-il, il ne le peut pas.
L'étiquette dont les peuples qui se disent éman-
cipés peuvent sourire, parce qu'ils ont perdu la
24 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
notion des idées qu'elle symbolise, n'a point étéy,
dans les vieilles monarchies, formulée d'un seuî
coup : elle est le produit de l'expérience des âges,
l'application raisonnée de traditions dont plu-
sieurs remontent aux fondateurs même des dynas-
ties, dont quelques-unes sont plus anciennes que
la dynastie même.
La France n'a eu ni le privilège ni le fardeau
spécial de l'étiquette. L'étiquette y était la loi de
la Cour comme elle est la loi à la cour de tout
monarque de droit divin. La traiter en plaisante-
rie, la ridiculiser, l'abolir, cela donne une popu-
larité d'un jour, mais cela fait crouler une mo-
narchie de vingt siècles. Agir ainsi qu'a fait
Louis XVI prouve la plus étrange méconnaissance
qu'un roi puisse avoir et du caractère dont il est
revêtu et des conditions qui lui permettent d'exer-
cer son pouvoir.
La loi de l'étiquette, Louis XIV ne l'avait pas
inventée, il l'avait seulement appliquée à son
royaume en y introduisant, d'après les précé-
dents, certaines formules; mais, quant au prin-
cipe, s'il reçoit des applications diverses selon
les usages des nations, il se retrouve identique en
Espagne, en Angleterre, dans toutes les monar-
chies allemandes, en Turquie, en Perse, aux
Indes en Chine, au Japon, partout où règne un
mou rque qui prétend tenir son pouvoir de la
Pivinité.
Le souverain de droit divin ne peut être appro-
L ETIQUETTE 25
ché que par ceux qui dans la nation sont les plus
constitués en dignité. Ceux-ci sont ses témoins
et ses serviteurs : ils assistent et participent à
tous les actes de son existence. Ils répondent de
lui à la nation et lui rendent des devoirs qui,
serviles en soi, prennent le caractère d'honneurs
suprêmes dès qu'il s'agit de sa personne. Ils ont
l'obligation de les rendre, mais il en ont aussi
le droit et le souverain ne peut s'y soustraire
sans faillir à son caractère. Les deux termes sont
inséparables.
Si c'est un privilège d'approcher du souverain
— privilège chèrement acheté, car en dehors des
questions de naissance et de qualité, toute
charge, en France du moins, entraîne sa finance
qui est grosse — il faut que la charge qui donne
ce privilège soit exercée personnellement par son
titulaire, et qu'elle le soit régulièrement, ponc-
tuellement, si petite soit-elle ou si grande, afin
que tout homme de la cour se tienne infiniment
honoré de l'emploi qu'il y remplit, qu'il soit
obligé par ses fonctions à la présence réelle, que
par là il soit engagé si avant dans les intérêts du
souverain qu'il ne puisse imaginer d'autre ambi-
tion que de le servir, concevoir d'autre désir que
de le contenter, ou former d'autre projet que de
s'avancer dans ses bonnes grâces. 11 faut que cette
foi en la monarchie se répande par chaque cour-
tisan dans le public, que tout homme qui s'enri-
chit ou qui s'élève ne se tienne pas satisfait que
26 LA JOURNÉE DE l'eMTEREUR
lorsqu'il aura conquis par son argent ou son épéc,
pour lui-même ou pour ses descendants, quelque
place où il serve personnellement le roi.
Pour que chacun des rites qui motivent la
présence de chacun des officiers de la maison
puisse s'accomplir, il faut que la vie du souve-
rain soit réglée à la minute ; que le souverain ne
se lasse ni ne s'ennuie jamais d'être ainsi servi;
qu'il éprouve à ce point le sentiment intime de sa
mission quasi-divine que nulle de ces servitudes
ne le fatigue ; qu'il y porte la conviction qu'il
n'accomplit point là des cérémonies vaines, mais
des actes d'une importance suprême. Ainsi, cha-
cun y trouve son compte : le roi y puise cette
force de la foi en lui-même; il en est plus res-
pecté et ce respect le grandit à ses propres
yeux; les officiers de sa maison se sentent hono-
rés de le servir, se tiennent pour les premiers de
l'Etat et, s'ils se livrent à des intrigues pour obte-
nir la faveur du souverain, ne sont point dange-
reux pour le trône ; la noblesse et la haute bour-
geoisie ambitionnent des emplois qu'on peut
multiplier à l'infini et qui sont une ressource iné-
puisable pour le trésor en même temps qu'ils
sont un but pour toutes les ambitions; le peuple
même, en sachant que le souverain est servi par
les plus illustres familles de chaque province, en
prend plus de vénération pour ce maître des
maîtres.
l'étiquette 27
Pour que la monarchie héréditaire subsiste, il
faut qu'elle réunisse ces trois éléments : que le
Souverain ait la certitude qu'il possède en lui-
même la plénitude du Droit ; que ceux qui l'en-
tourent aient la certitude que, le Souverain incar-
nant le Droit, l'approcher pour lui rendre les
services les plus humbles constitue la distinc-
tion suprême; que les sujets, tous les sujets, aient
la certitude que le Souverain ne peut être un
autre, qu'il est parce qu'il est, qu'il n'a pour
ainsi dire pas eu de commencement tant est an-
cienne sa dynastie et qu'il ne saurait avoir de fin
tant l'hérédité en est assurée.
L'étiquette seule assure ces trois éléments : en
enfermant dans la Cour la vie matérielle du
souverain, elle l'environne d'un mystère sacré;
c'est de ce mystère que dépend son pouvoir, et
c'est pourquoi, peu à peu, sauf pour les plus
grands, le souverain absolu devient inabordable;
sa face ne doit plus être regardée; ceux même
qui sont admis en sa présence ne doivent point
lever les veux sur lui. Tout se tient ici, tout s'en-
chaîne. Le despote d'Orient qui vit reclus dans
son harem, que nul de ses sujets n'aperçoit, dont
la présence n'est révélée aux ambassadeurs des
peuples étrangers que par le rythme d'une mu-
sique traditionnelle ou par le bruit farouche des
gongs d'airain, est seul conséquent. Il est l'en-
voyé de Dieu ou il est Dieu; on ne voit pas
Dieu.
23 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
En Europe, parce que les dynasties y sont
trop jeunes, et uniquement peut-être pour cette
cause, les rois n'ont pas poussé la logique jus-
qu'à ce degré, mais ils y eussent été entraînés
s'ils avaient duré. Déjà, en France, les rites
avaient acquis une importance telle qu'ils acca-
paraient presque toutes les heures de la journée
et chacun était nécessaire, non tant parce que la
tradition le voulait ainsi que parce que l'exis-
tence du rite avait motivé la création de toute
une série de charges qui n'eussent point été rem-
plies, si le roi s'était dérobé. La Révolution ayant
remboursé ou aboli les charges, le rite pouvait
tomber en désuétude. Restait pourtant la tradi-
tion : était-on vraiment le souverain si on n'était
pas entouré de la même foule qui jadis entourait
le roi, si on n'accomplissait pas les mêmes céré-
monies? Et comment, d'autre part, avoir le cou-
rage de s'y soumettre? Comment trouver en soi
la constance de supporter, tous les jours, cette
servitude? Comment se plier à cette série d'obli-
gations qui accompagnaient par exemple, jus-
qu'aux derniers temps de la Monarchie bourbo-
nienne, un acte aussi simple que le Lever?
Le premier valet de chambre qui a couché dans
la chambre du roi, faisant pénétrer les garçons
de la chambre qui ouvrent doucement les volets
et entrebâillent la porte aux entrées familières;
puis, le Roi éveillé, l'appel de lu grande entrée; le
Roi sortant de son lit, le grand-chambellan ou
L ETIQUETTE 29
le premier gentilhomme de la chambre lui pas-
sant la robe de chambre; puis, après des inter-
valles, tous réglés, le grand-maître de la garde-
robe lui mettant la camisole et le cordon bleu ; à
chaque cérémonie de la toilette, une entrée cor-
respondant : première entrée ou entrée des bre-
vets, entrée des Ambassadeurs de famille, entrée
de la chambre, cinquième entrée qui se fait quand
le Roi a lavé ses mains, sixième entrée quand Sa
Majesté a pris sa chemise. On dirait, ces Entrées,
d'une pièce de Molière, d'un des divertissements
d'entr'acte, , l'on voudrait que les courtisans
s'avançassent dansant et faisant des grâces. En
vérité, ils dansaient presque et toute cette céré-
monie a comme un air de ballet, de ballet reli-
gieux, mesuré et très grave, comme en dansent les
prêtres de toutes religions devant leurs idoles.
C'est une prérogative singulière de verser de
l'esprit-de-vin sur les mains du Roi ou de lui pré-
senter le bénitier, de défaire la manche droite
ou gauche de sa camisole ; c'est un honneur de
passer la chemise au Roi, un honneur qui échoit
d'abord aux fils et aux petits-fils de France,
puis aux princes du sang, puis aux princes légi-
timés, à leur défaut seulement au grand-cham-
bellan et ensuite, en suivant la hiérarchie, au
premier gentilhomme de la chambre, au grand-
maître de la garde-robe, au maître de la garde-
robe, aux officiers de la garde-robe, chacun en
son ordre; et cette chemise, chauffée, couverte
30 LA JOUUNÉE DE L'EMPEREUR
d'un taffetas blanc, elle est, suivant le rang de
celui qui la doit donner, présentée par tel ou tel
dont c'est la charge, prise de telle ou telle façon,
si bien que, derrière sa robe de chambre levée
que deux valets de chambre soutiennent pour le
dissimuler aux regards, le Roi peut grelotter du-
rant que tel ou tel entrant dans la chambre,
retire ses gants et se met en posture de le
s ;rvir.
Voit-on Napoléon soumis à une telle contrainte
et attendant ainsi sa chemise? Si son tempéra-
ment lui permettait de subir de telles minuties,
où en prendrait-il le temps?
Sa vie est bien trop occupée par le travail pour
qu'il puisse chaque jour en distraire des heures.
D'ailleurs, dans ce palais, troué encore des boulets
du Dix-Août, où des feuilles de parquet sont
rouges encore du sang des Suisses et des gen-
tilshommes égorgés, comment songer à reprendre
ainsi tout entière la défroque des rois? N'en
est-il pas des morceaux qui, sur eux, gardaient une
traditionnelle majesté, qui, sur un autre, sem-
bleraient un déguisement de carnaval? Pour que
ces cérémonies puissent émouvoir, provoquer le
respect, assurer la dignité du trône, tout le moins
demeurer sérieuses et être prises comme telles,
il faut qu'elles aient un sens, qu'elles procèdent
d'une tradition, qu'elles évoquent des souvenirs.
Ici rien de tout cela ; nulle tradition hormis
celle des Bourbons, nul souvenir hors du leur;
l'étiquette 31
rien qui appartienne en propre à la dynastie nou-
velle.
Pour que le culte s'accomplisse, il faut qu'il
trouve des prêtres, il faut que ces prêtres croient
à la religion dont ils célèbrent les mystères. Or
Napoléon lui-même ne peut avoir l'intime certi-
tude de sa souveraineté comme l'avaient les rois
descendants de Hugues Capet. Pour lui, l'éti-
quette est une nécessité de la monarchie, mais
ne peut être un article de foi. Appliquée à sa
personne, elle est une institution qu'il impose,
une loi qu'il promulgue. Mais combien d'institu-
tions tombées dans l'oubli en dix ans, combien
de lois rapportées!... L'étiquette qu'il ordonne
sera obéie parce qu'il est en possession de la
force, mais elle ne saurait être vénérée. Les
hommes qui viennent de la Révolution la pren-
dront au sérieux lorsqu'il s'agira d'eux-mêmes,
nullement quand il s'agira des autres; les hom-
mes qui viennent de l'ancien régime n'y verront
qu'une parodie du passé. Elle ne sera même
point à leurs yeux une étiquette dans le sens
propre, c'est-à-dire un code du cérémonial dont
chaque article est constitué par un précédent,
dont chaque prescription est justifiée par un
exemple : seulement une consigne qui durera au-
tant que celui qui l'a donnée.
A reprendre tout entier le cérémonial de la mo-
narchie, il n'y a donc point à y songer, non que
32 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
Napoléon craigne, en s'en affublant, de se rendre
ridicule (il n'a point le sens du ridicule; il a dit
lui-même : « La puissance n'est jamais ridicule »),
mais il ne veut point la restaurer parce qu'il en
serait gêné, il ne le peut point surtout parce qu'il
ne trouve point autour de lui la multitude qui lui
serait nécessaire pour l'appliquer et pour que, en
cela, il ne soit poiut inférieur aux anciens rois.
Ses compagnons de guerre ne sont point bons
à de tels offices. Leurs chevauchées par l'Europe
avec la mort en croupe ont rendu leurs reins trop
peu souples pour des métiers d'antichambre. Ils
ignorent comme on les remplit, et y commet-
traient de singulières balourdises. C'est de nais-
sance qu'il faut tenir les usages et toute l'éduca-
tion doit y avoir été employée.
Même ceux, plus jeunes, qui ne sont point en-
core arrivés aux plus hauts grades et qui ont
formé jusque-là la Famille consulaire, hommes de
main et hommes de cerveau, y sont presque tous
impropres. Sans regarder à leur origine, sans
s'inquiéter de quelle souche ils sortaient ni de
quel collège, Bonaparte les a recrutés au hasard
des temps, sur leur bonne mine, parce qu'il les
avait vus braves, intelligents et honnêtes, ceux-ci
au siège de Toulon, ceux-là à la journée de Ven-
démiaire, les uns dans l'état-majorde Berthier,
les autres sur le champ de bataille de Marengo :
il en est de nobles, mais peu, encore de petite
noblesse et qui n'ont jamais approché la Cour.
l'étiquette 33
Un seul est de bonne maison, mais c'est son
nom justement, bien plus que sa réputation
militaire, qui l'a fait appeler dans l'état-major
aux derniers temps du Consulat.
Quant aux préfets du Palais que, vers la même
■époque, il a nommés pour faire les honneurs de
ses réceptions, diriger le cérémonial et soigner le
matériel, ce sont, la plupart, des bourgeois d'ori-
gine dont les mieux apparentés tiennent à quel-
que famille de finance, dont les mieux instruits
de l'étiquette ont jadis, à la cour royale, exercé
quelque charge infime, de celles qui savonnaient
les vilains, leur permettaient d'ajouter au nom
patronymique quelque nom de terre et, au bout
de deux à trois générations, de parer d'un titre
usurpé un nom de contrebande.
Pour les grands, vraiment d'ancienne noblesse
et vraiment de haute race qui avaient été les
grands-officiers de la couronne de France, il n'y
fallait point songer. Ceux qui n'avaient point péri
sur les échafauds demeuraient en exil religieuse
ment fidèles à leur roi, dépossédé, non décou-
ronné. Le grand-aumônier de France, le cardinal
de Montmorency-Laval vivait à Altona ; du grand-
maître, le prince de Condé, du grand-chambellan,
le prince de Guéméné, du grand-écuyer, le prince
de Lambesc, du grand-veneur, le duc de Pen-
thièvre, princes de la Maison royale ou de la
Maison de Lorraine, inutile de parler. Le grand-
3
3i LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
bouteiller, le marquis de Verneuil, était mort,,
le grand-pannetier, le duc de Brissac, avait été
massacré, le grand -fauconnier, le marquis de
Vaudreuil, était près du Roi, le grand-louvetier,
le comte d'Haussonville, rentrait à peine d'émi-
gration. Il mourut en 1806 et ce fut seulement
quatre années plus tard, en 1810, que son fils sa
présenta pour être chambellan.
Des premiers gentilshommes de la chambre^
des capitaines des gardes, des gouverneurs de
maisons royales, nul qu'on trouvât en Fan XII
rôdant autour des Tuileries : ni Richelieu, ni
Durfort, ni d'Aumont, ni Fleury, ni Noailles, ni
Luxembourg, ni de Poix. Bien plus qu'on ne-
s'imagine, la haute noblesse est restée fidèle à
ses maîtres ; pour avoir le semblant, Napoléon
pourra plus tard recruter quelques cadets famé-
liques ; mais des chefs des noms et armes, de
ceux qui ont la charge de leur maison, il n'en
aura point de si tôt, si même il en a jamais.
Sans la participation assidue de cette foule
illustre, le rétablissement de l'ancienne étiquette
est impossible ; seuls, ces hommes en possèdent
les secrets, seuls, ils en connaissent les minuties.
Seuls, ils ont pu, des siècles durant, s'interposer
entre le roi et le peuple, sans que celui-ci en
murmurât, parce qu'il connaissait leur illustra-
tion, et que pour lui l'éclat de leurs services re-
haussait la majesté du trône.
i/ÉTIQUETTE 35
Il est des raisons d'un autre ordre, qui, à dé-
faut de Yimpossible dont il n'a jamais voulu tenir
compte, doivent se présenter à l'esprit de Napo-
léon et le déterminer.
La vieille monarchie reposait sur une fiction
dynastique. La nouvelle est fondée toute sur
l'idée que la nation a prise de son chef. La
royauté capétienne se soutenait par le mystère,
par l'ignorance où demeurait le peuple de ce que
valait son roi : l'Empire vit par la communion
constante entre l'Empereur et les soldats, par la
conscience que tous les citoyens ont prise de son
génie.
La France bourbonienne subsistait telle qu'elle
était, parce que des siècles après des siècles
l'avaient ainsi constituée ; que chaque roi y avait
mis sa pierre, que chaque reine y avait porté sa
dot, que chacun des peuples qui la formaient en
subissant, en acceptant, ou en réclamant la suze-
raineté du roi, avait conservé ses institutions
propres; que ces petites nations dont le roi seul
était le lien fédératif, gardaient leur vie particu-
lière, leur esprit, leur langue, leurs coutumes, ne
s'étaient jamais, quoiqu'on eût tenté, fondues en
une seule et grande nation. Nul esprit commun,
nul but semblable, nulles lois pareilles. Le roi
de France, qui n'était au fait roi que de l'Ile de
France, aurait dû, comme d'autres souverains
/ont encore, ajouter à son titre, s'il n'eût été,
36 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
comme on disait, le plus haut après celui de Roi
des Cieux, l'énumération des duchés et des com-
tés dont il était seigneur. Ainsi eût-il proclamé
une vérité absolue. Lui seul donnait une cohésion
apparente à ces éléments dissemblables ; en lui seul
se confondaient des droits qu'il tenait bien moins
de la conquête que de l'assentiment des prin-
cipaux du peuple. A lui seul, non en tant que
roi, mais en tant que duc et comte, remontait
la hiérarchie féodale de chaque duché et de cha-
que comté.
Ébranler un chapiteau, c'était mettre tout l'édi-
fice en péril, c'était en troubler toute l'écono-
mie. Il fallait vivre sur la foi des temps, te-
nant que ce qui avait mis six cents ans à s'or-
ganiser, et qui, depuis deux siècles, avait trouvé
sa formule, durerait encore bien des règnes. La
machine étant ainsi montée et marchant à peu
près, il fallait la laisser fonctionner telle quelle,
sans prétendre supprimer des rouages inutiles ou
en remplacer d'usés par des neufs. Ainsi, chacun
y avait sa place, ainsi, chaque institution, quel-
que surannée qu'elle parût, y avait sa raison
d'être, son utilité, sa nécessité. 11 fallait, pour que
les peuples en gardassent le respect, pour qu'ils
n'en aperçussent point les crevasses, pour que,
par un retour sur eux-mêmes, ils ne fussent point
tentés de la démolir, que cette énorme et singu-
lière mécanique, toute poussiéreuse et rouillée ,
fût en quelque façon novée dans une sorte d'at-
AUDIENCE AVANT LE LEVER (page 81)
l'étiquette 39
mosphère brumeuse et dorée, où les objets se
confondissent, pour ne permettre d'entrevoir que
la masse encore imposante et grandiose. Dès que
les rois enlèvent quelque épaisseur au voile qui
les couvre, le respect s'en va. Dès qu'ils touchent
à leur machine pour la réparer ou la réformer,
la machine s'arrête. Un temps, des roues folles
tournent encore dans le vide, mais le grand res-
sort est brisé. Bientôt, tout cet amas de ferraille
rongée et de bois pourri s'écroule comme de soi,
au risque d'écraser la nation entière, et la terre,
très loin, est toute jonchée de débris...
Mais le peuple se secoue, s'anime, se prend à
vouloir vivre. De duché en duché, par dessus les
barrières abolies, on se parle et l'on est surpris
<de se comprendre. Bientôt, on fait un pas les
uns vers les autres, l'on se reconnaît et l'on s'em-
brasse. On a les mêmes haines, les mêmes
besoins, les mêmes intérêts, le même idéal. Et,
d'un bout à l'autre de ce royaume qui n'avait de
commun que le roi, des hommes, de race diffé-
rente, qui s'expriment en des patois divers, sen-
tent sur tout leur corps courir un frisson pa-
reil. Ils veulent être une nation et ils sont la
France.
De cette nation, Napoléon est l'élu. Sa machine
à lui, il l'a construite lui-même, à son gré et au
gré de la France. Elle est neuve et solide et ne
tperd rien à être regardée de près. Les ressorts
40 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
d'acier qu'il a ramasses ça et là sur le sol, il les
a retrempés pour son usage. Il les a combinés
avec des rouages qui semblent nouveaux, mais
que tous, la nation même lui a fournis. Il a eu
soin de n'y rien mêler d'étranger, tenant que ce
pays peut se suffire et ne doit point vivre d'em-
prunt. Il a fait sa machine assez haute et assez
large pour qu'elle régisse le monde, assez déli-
cate et sensible pour qu'elle se plie à tous les pro-
grès et à tous les besoins nouveaux. Une roue
cesse de fonctionner, — on l'enlève. Un ressort est
usé, — on le change, et la machine marche tou-
jours. La machine même est indépendante de
lui. Il en est le suprême moteur ; il n'en est pas
le moteur indispensable. Sans doute, pour qu'elle
prenne tout son jeu, il faut que le chef de tous
soit l'élu de tous, mais même si on la déplace de
cette base ; même si on lui enlève ce couronne-
ment, la machine continue à marcher.
En ce qui le touche lui-même, il sent bien que
c'est à ce principe unique, celui de la souverai-
neté nationale, qu'il doit d'être. Si par instants
il veut confondre la dynastie qu'il établit avec
celle des Bourbons, s'il accepte en quelque sorte
leur succession, s'il s'efforce de donner à sa sou-
veraineté une forme extérieure pareille, rien ne
peut le soustraire à cette nécessité de demeurer
en contact avec la nation. Aux heures où sa puis-
sance lui paraît fondée de façon à défier tout
orage, il peut multiplier les intermédiaires, n'ap-
L ÉTIQUETTE 41
paraître plus devant le peuple qu'entouré d'une
pompe glorieuse, en habits impériaux, épaissir lui
aussi le mystère autour de sa personne et s'enfer-
mer dans le harem. Mais, que viennent les jours
mauvais où l'Europe coalisée le menace, il va de
lui-même se retremper dans le peuple ; il se
montre à lui en ses habits militaires, il parcourt
les rues et les places, il provoque la familiarité
de la nation, tant il sent que « tout pouvoir
émane du peuple et que rien de ce qui se fait sans
lui n'est légitime » .
Donc, puisqu'il considère que, comme pour
les autres souverains, ceux qui l'ont précédé en
France et ceux qui régnent autour de lui en Eu-
rope, il est nécessaire à son prestige qu'il orga-
nise une cour et institue une étiquette, puisqu'il
sent en même temps que, aussi bien pour son
tempérament qui ne s'y pliera point, que pour son
travail qui en souffrira, et pour son pouvoir même
qui en sera ébranlé, la restitution de l'ancienne
cour et de l'ancienne étiquette, presque impos-
sible par ailleurs, serait dangereuse et nui-
sible, il faut qu'il adopte ici comme ailleurs, un
moyen terme, qu'il soit ici encore, comme il l'est
dans la législation, dans l'administration inté-
rieure et extérieure, dans le domaine spirituel,
dans le régime de la propriété terrienne, dans
l'organisation de la fortune mobilière, le concilia-
teur. Il faut qu'il trouve une formule encore — et
c'est peut-être, bien qu'il s'agisse aux yeux de
42 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
quelques-uns d'intérêts restreints, la plus difficile
à rencontrer — une formule qui combine le passé
avec le présent, et qui donne à la monarchie nou-
velle qu'il organise, avec l'éclat qu'il recherche,
avec la splendeur dont il prétend s'entourer, avec
le recul qu'il lui croit nécessaire, une indépen-
dance relative. Cette formule doit permettre au
souverain de conserver la liberté de sa vie privée
et de son travail public, doit le maintenir en con-
tact permanent avec l'armée, doit lui laisser en-
fin, avec la nation, des relations assez fréquentes
pour qu'il soit averti des grands courants qui s'y
forment, qu'il reçoive les demandes particulières
que les citoyens ont à lui adresser, et soit à
même ainsi de réparer les injustices et les abus
de ses agents.
Cette formule, Napoléon la trouve, et, peut-on
dire, il la trouve sans tâtonner et du premier coup.
11 distingue en sa personne deux êtres : un être
qui, dans Tordre physique, intellectuel ou moral,
a des besoins qui doivent être respectés et pour
lesquels il faut une liberté entière ; puis, un être
qui est assujetti à sa dignité et dirigé par le Grand-
maître des cérémonies; un être de représentation
et de pompe dont l'étiquette règle les démarches
et qui, dès qu'il paraît en forme officielle, est
soumis à tous les rites d'usage pour les monar-
ques absolus. L'Homme garde son droit de penser,
de travailler, de vivre à sa guise, de manger à sa
fantaisie ; le Souverain conserve l'entourage né-
L ETIQUETTE 43
cessaire à sa dignité, mais, de cet entourage, il ne
reçoit que des services symboliques qui figu-
rent seulement les devoirs réels pour lesquels, à
l'origine des temps, toute charge a été instituée.
C'est ce que Napoléon se plaisait à constater en
disant « qu'il était le premier qui eût séparé le
Service d'honneur (expression imaginée sous lui)
du Service des desoins; qui eût mis de côté
tout ce qui était réel et malpropre pour y subs-
tituer ce qui n'était que nominal et de pure déco-
ration. »
Il appuyait cette innovation sur ce raisonne-
ment : « Un roi, disait -il, n'est pas dans la
nature, il n'est que dans la civilisation, il n'en
est point de nu, il n'en saurait être que
d'habillés. » Vraie pour lui, la théorie était fausse
en ce qui touche les rois de droit divin. Ils ne
sont point dans la nature, sans doute, mais parce
qu'ils sont au-dessus de la nature. Leur puis-
sance est surnaturelle par son origine et. par sa
transmission. C'est ainsi du moins qu'ils l'envi-
sagent et qu'on la comprend autour d'eux. Qu'ils
portent ou non les insignes de leur dignité, cela
n'y fait rien : leur caractère est indélébile. Il est
indépendant de l'exercice de leur pouvoir. Il ne
tient point au sacre qu'ils ont, la plupart, reçu à
Reims : le sacre, pour eux, n'est point une inves-
titure, il n'est qu'une consécration. Nus, ils sont
rois, tout autant qu'habillés, et les fonctions do-
mestiques que les grands du royaume remplis-
44 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
sent près d'eux pour les vêtir ou les dévêtir affir-
ment sans réplique la permanence de leur fonc-
tion monarchique.
Pour Napoléon au contraire, son earactère est
nouveau, il dépend d'une triple investiture mili-
taire, nationale, et religieuse. Dans le passé, il se
rattache à rien, dans l'avenir, il ne s'enchaîne à
rien. Les devoirs qu'on lui rend s'adressent à la
souveraineté dont il est revêtu, — souveraineté
dont il doit porter les insignes — non à l'homme
qui, lui, garde le droit d'avoir une vie privée,
une vie non officielle, sans faillir à son devoir de
souverain, sans manquer à la Royauté comme
ont fait Louis XV et surtout Louis XVI.
Cette distinction peut ne s'être point présentée
à l'esprit de Napoléon ou, plus vraisemblablement,
il n'a pas, même à Sainte-Hélène, voulu l'exprimer,
parce que c'eût été l'aveu que son pouvoir était
en cela inférieur à celui des Bourbons : mais elle
résulte des faits et il ne pouvait s'y soustraire.
Lorsqu'il dit : « Si j'avais été mon petit-fils ! ... »
et qu'il envisage quelle eût été l'étendue de son
autorité s'il l'eût tenue de deux générations seu-
lement, il affirme, et avec quelle singulière vi-
gueur^ quel point la tradition lui a fait défaut en
son édifice monarchique ; à quel point, dès qu'il
est sorti de la réalité du droit démocratique pour
chercher à son pouvoir des origines de droit
divin, il s'est trouvé inférieur à ceux qu'il a rem-
placés, parce que, là, lui qui ne reconnaît pas
l'étiquette 45
Tiiiipossible, s'est heurté à quelque chose qui
est hors de lui et au-dessus de lui : le Temps, qui
seul consacre les dynasties et leur donne aux
yeux des peuples un air de divinité.
Pour concilier ce qui fait la réalité de son pou-
voir avec ce qui a été jusque-là la représentation,
du pouvoir, Napoléon est donc obligé d'avoir deux
existences : l'une; de parade, a pour théâtre
l'Appartement d'honneur, et les Grands Apparte-
ments des Palais, la Chapelle, les Théâtres, le
Corps législatif, le Sénat, Notre-Dame et l'Hôtel-
de- Ville, toutes les scènes diverses où il doit jouer
en public son rôle d'empereur : l'autre, sa vie
vraie, sa vie personnelle, sa vie d'homme, sa vie
de travailleur, sa vie de mari et d'amant s'écoule
toute entre les murs de Y Appartement intérieur. Là,
il est lui-même : il apparaît avec ses façons fami-
lières, ses méthodes de travail, ses manies d'ordre
et de rangement. C'est là qu'il faut le voir d'abord
si Ton prétend se représenter l'homme qu'il a pu
être et si l'on veut prendre de son existence nor-
male — celle qui lui a permis de suffire à son
œuvre et de remplir ses destinées — une notion
qui s'approche par quelque côté de la vérité his-
torique.
II
LES APPARTEMENTS. — LA SURVEILLANCE
Pour retrouver, dans Y Appartement intérieur T
les habitudes de vie et les façons coutumières de
Napoléon, le mieux, sans doute, est de prendre
pour type l'appartement des Tuileries, et, cet ap-
partement tout entier, avec des documents médio-
cres ou insuffisants, presque rien de graphique,
il faut le reconstituer : 11 n'est plus que des om-
bres de palais où Ton puisse chercher l'ombre
de l'Empereur. Certes Napoléon a passé des jours
à Compiègne, à Rambouillet et à Fontainebleau,
mais guère plus nombreux qu'à Schœnbrunn ou
à Potsdam : on ne saurait en tirer des exemples,
pas plus que des quartiers généraux de Marrac et
de Mayence, des palais impériaux de Strasbourg
et de Rordeaux : c'est de fait aux Tuileries et à
Saint -Cloud qu'il a le plus longtemps séjourné,
et, ici comme là, table rase.
On peut dire que, en moyenne, de Floréal
an XII à avril 1814, l'Empereur a eu aux Tuile-
ries son habitation officielle près de trois mois
par année. Cela ne veut pas dire qu'il n'en sortît
48 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
pas et qu'il y couchât chaque nuit. Sans qu'il fût
nomade comme étaient Louis XIV et surtout
Louis XV, lequel promenait sans cesse son
onnui de Versailles à Marly, à Choisy, à Saint-
Hubert, à Bellevue, à Compiègne, à Fontaine-
bleau, Napoléon était peu stable. Le soir venu, il
décidait brusquement son départ pour Malmaison
ou Saint-Cloud, allait quelques jours s'installer à
l'Elysée, venait passer une journée ou même une
soirée en quelqu'un des châteaux qu'il avait don-
nés à ses compagnons de guerre, — Grosbois et
Grignon par exemple, — et cela ne comptait pas
dans les déplacements officiels, n'était pas même,
dans les premiers temps, inscrit au Journal des
Voyages. On dirait, surtout au début du règne,
qu'il veut entretenir sa Maison dans une perpé-
tuelle alerte, l'habituer à se mobiliser sur l'heure,
qu'il se plaît à multiplier les difficultés pour le
Grand-maréchal et pour les gens du service. De
fait, c'est son besoin de continuelle activité, de
mouvement, d'exercice qu'il satisfait. Mais, partout
où il va, il souhaiterait trouver les pièces dis-
posées dans le même ordre qu'aux Tuileries; il
voudrait partout son appartement intérieur pareil,
et des meubles, fabriqués sur des modèles sem-
blables, disposés à des places identiques. Une fois
ses nécessaires étalés, ses portefeuilles ouverts,
il est ainsi chez lui, il a sous la main tout ce
qu'il lui faut, car nul homme n'a moins de
besoins différents, moins de caprices, n'est plus
LES APPARTEMENTS 40
d'habitude. Ce qui est l'entourage familier de
sa vie tient en quelques caisses — on dirait vo-
lontiers en quelques cantines — et il reste en
l'Empereur, quelle que soit sa magnificence,
quelle que soit sa volonté de parer d'une façon
grandiose le cadre où il se meut, beaucoup du
sous-lieutenant qu'il a été, prêt, si le boute-selle
sonne, à se mettre en route, et n'ayant besoin
que de quelques minutes pour corder ses bagages.
Ainsi, ses palais ont toujours un air d'hôtellerie.
Tout ce qui lui est personnel suit sa personne et,
lui parti, nulle marque de son passage, nulle
trace de ses goûts, nul indice de son caractère
ou de ses habitudes. Hormis son chiffre aux
meubles et aux tentures, ses armoiries, les
abeilles envolées de son manteau impérial et
posées, çà et là, aux murs ou au parquet, rien
qui le rappelle. Par mesure d'économie et aussi
parce qu'on ne saurait faire mieux ou aussi bien,
on couvre plus tard d'un lambeau d'étoffe ces in-
signes séditieux, et les rois se succèdent sans
trop d'embarras dans ce mobilier impérial : rien
de l'esprit du premier occupant ne traîne sur les
meubles.
Aussi bien, en ces appartements, y est-il entré
de même et sans faire de façons, comme il en-
trait en un de ses quartiers généraux, Osterode
ou Finckenstein, l'Escurial ou le Kremlin. Par-
tout il était chez lui, chez Louis XIV comme chez
Philippe II, chez Yvan ou chez Frédéric. Ses
4
50 LA JOURNÉE DE L EMPEREUR
eartes déployées, sa grande table disposée sur
des tréteaux, il se metlait au travail, sans que sa
pensée, pour retrouver son cours eût besoin d'un
cadre familier. Peu lui importait cela. 11 y avait
chez lui manie d'ordre, mais qui se contentait à
peu de frais, visait le nécessaire, non le superflu,
ne tenait ni à la richesse des meubles, ni à la
somptuosité des décorations, mais à la place rai-
sonnée des outils matériels, indispensables soit
pour l'existence physique, soit pour la production
cérébrale. C'est pour cela que, en son appartement,
la disposition, qu'il a réglée lui-même et qu'il
s'arrange pour trouver identique en quelque lieu
qu'il aille, quitte même à la faire figurer par des
paravents, importe bien plus pour la connais-
sance de l'homme que la décoration ; et que la
place donnée à des meubles d'un usage courant
est plus révélatrice que leur description. L'une
fait honneur au fabricant, l'autre indique un
mode de vie.
Aux Tuileries — et il en était de même dans
les autres résidences impériales, — la portion
du palais, affectée à l'habitation du souverain,
était distribuée en trois sortes d'appartements :
Grand appartement de représentation;
Appartement ordinaire de l'Empereur;
Appartement ordinaire de l'Impératrice.
On ne s'occupera ici que des deux premiers.
Le Grand appartement de représentation était ré-
LES APPARTEMENTS 51
serve pour les fêtes, les cérémonies, les cercles,
les grandes audiences. Dans la vie courante, il
n'était point utilisé : La première pièce en était
une salle de concerts — la salle des Maréchaux
— qui, occupant avec l'escalier d'honneur et le
grand vestibule tout le pavillon central, faisait la
communication entre les deux ailes du palais,
celle de gauche renfermant, aux deux étages, les
appartements de l'Empereur et de l'Impératrice et
celle de droite où se trouvaient la salle du Conseil
d'État, la Chapelle, la salle de spectacle et, plus
loin, dans le pavillon dit des Enfants de France,
en façade sur la rue de Rivoli, les appartements
du Grand-maréchal et des Princes étrangers.
En venant de la salle des Maréchaux, pre
mière pièce des grands appartements, on trou-
vait un premier et un second salon, la salle du
Trône, puis le salon ou cabinet d'apparat de l'Em-
pereur, et enfin la galerie de Diane. Les Grands
appartements s'arrêtaient là.
Doublant la galerie de Diane et ayant son accès
particulier par un escalier près du pavillon de
Flore se développait X Appartement ordinaire, di-
visé, lui-même, en Appartement d'honneur et Ap-
partement intérieur : Y Appartement d'honneur se
composait d'une salle des Gardes, d'un premier
salon et d'un second salon. L' Appartement inté-
rieur, faisant suite, comprenait le cabinet de
l'Empereur, un arrière-cabinet où, le matin,
52 LA JOURNEE DE L EMPEREUR
Napoléon donnait ses audiences, une pièce qui
servait de bureau topographique, une petite salle
de bains, une chambre à coucher, un cabinet de
toilette, une garde-robe et une antichambre.
Cet appartement était doublé, dans la hauteur,
par un appartement similaire pris sur l'étage et
composé d'une antichambre, d'une salle à man-
ger, d'un cabinet de travail, de deux salons,
d'une chambre à coucher, d'un boudoir et d'une
garde-robe. Cet appartement est souvent appelé
X Appartement secret; il était désigné officielle-
ment sous le nom de Petit appartement de Sa
Majesté et n'avait d'accès que par l'appartement
intérieur.
Pour se rendre compte de ce genre de dispo-
sitions, qu'il est singulièrement difficile <le dé-
crire et dont un plan, si exact soit-il, rendrait à
peine les étrangetés, le mieux est, aujourd'hui
que les Tuileries sont détruites, de se reporter
aux petits appartements de Versailles; là, dans
ces corridors noirs où deux personnes ne peu-
vent passer de front, dans ces escaliers étroits
qui tournent à pic et qu'il faut éclairer jour et
nuit, dans ces pièces, toutes petites et si basses
qu'on y touche le plafond de la tête, ces pièces
où Louis XV, Louis XVI, les Reines, les Dau-
phines, les Princesses, les favorites de tous or
lires ont passé leur vie, on comprend ce que
pouvaient, ce que devaient être les Tuileries.
LES APPARTEMENTS 53
A Tune de ses extrémités, comme on Ta vu,
X Appartement intérieur était séparé de l'escalier
du pavillon de Flore par la salle des Gardes
qu'occupaient les pages de service et un sous-
officier de la garde à cheval ; puis, s'ouvrait le
premier salon où entraient, de droit, le Colonel-
général de service, les Grands-officiers de la
Couronne, où se tenaient l'aide de camp de
jour, le chambellan de jour, le préfet et l'écuyer
de service, et où étaient reçues les personnes
admises à une audience ou appelées à travailler
avec l'Empereur. C'était le salon de service. Le
second salon, communiquant d'une part au cabi-
net de l'Empereur, d'autre part au salon de ser-
vice, était consacré aux audiences. Dans les portes
de chacun des salons se tenait un huissier; à la
porte de la salle des Gardes un portier d'apparte-
ment armé, pour la parade, d'une hallebarde et
d'une épée.
A l'autre extrémité de l'appartement intérieur,
dans l'antichambre, à laquelle on accédait par
des couloirs et des escaliers prenant à l'extré-
mité de la galerie de Diane, un huissier,
d'extrême confiance, gardait la porte. Au dedans,
un gardien du Portefeuille, sorte de garçon de
bureau, et un valet de chambre d'appartement
se tenaient à la disposition de l'Empereur. Nulle
autre garde. Dans les appartements pas un soldat.
Le seul poste qui fût fourni à l'intérieur du Palais,
poste dit de la salle des Gardes du Grand appar-
54 LA JOURNEE DE l' EMPEREUR
tement, était dans l'aile droite, sous l'escalier de la
salle du Conseil d'État. Il était là, surtout, pour
rendre les honneurs et n'était composé que de
vingt hommes. La seule sentinelle, posée à l'inté-
rieur, l'était sous le pavillon central, où se trou-
vait un passage public de la cour au jardin. Il y
avait bien encore un poste de quarante et un
hommes au pavillon de Flore, un poste de vingt
hommes au Pont tournant, un poste de vingt et un
cavaliers fournissant deux vedettes à la grille du:
Carrousel, un poste de sept gendarmes et un poste
de neuf pompiers, mais nul de ces cent dix-huit
soldats n'entrait dans les Appartements.
Il est vrai que, en dehors des cinq portiers
d'appartements, des huissiers et des valets de
chambre, les adjudants supérieurs, les adjoints
au Grand- maréchal et. les adjudants du Palais
exercent une surveillance continuelle : mais, peu
à peu, leur nombre se réduit dans des conditions
incroyables. Sousle Consulat, on voit d'abord douze
officiers, depuis le grade de chef de brigade jus-
qu'à celui de capitaine, qui ont le titre d'adju-
dants supérieurs. Il se trouve encore douze adju-
dants supérieurs en l'an XII : trois généraux, six.
colonels, deux chefs de bataillon et un capitaine ;
mais, l'Empire arrivé, huit sont dispersés dans
les différents palais comme gouverneurs ou
sbus-gouverneurs, et ceux qui restent dans le
service, ne sont plus qu'au nombre de quatre. Ils
revivent, en 1807, le titre d'adjoints du Palais et
LES APPARTEMENTS 55
disparaissent, en 1808, pour être remplacés pai
deux maréchaux des logis et quatre fourriers du
Palais. Qu'on ajoute aux adjoints et aux fourriers,
le gouverneur du Palais, dont les fonctions sont
presque honorifiques, le sous-gouverneur, lorsque
la place est remplie, et l'adjudant, on a tout le
personnel auquel l'Empereur confie la sécurité
de sa personne.
Tous ces hommes sont d'extrême confiance :
des deux adjoints au Grand -maréchal, qui ont
le grade de colonel, l'un, Reynaud, est un sol-
dat à part, d'une bravoure sans égale, cou-
vert de blessures, qui a fait toutes les campa-
gnes de Bonaparte et qui, parvenu au grade de
général, envoyé en Espagne, aura, en 1811, la
mauvaise chance d'être pris par les insurgés;
l'autre, Clément, parti en 1782 soldat au régi-
ment de Neustrie, a été recueilli par le Premier
Consul dans l'état-major de Desaix en même
temps que Savary et Rapp. Son service au Pa-
lais ne l'empêchera pas, comme colonel du
22e d'infanterie, de se faire casser la cuisse, par
un boulet, dans la campagne de 1805 : c'est un
républicain, fils de ses oeuvres, aimable, poli et
bien élevé et qui, comme Reynaud, est un dé-
vouement absolu.
Philippe de Ségur — celui qui, général et écri-
vain, mérite une place à part dans l'histoire de
ce temps — a été nommé en 1802. il a le grade
de capitaine. Le Premier Consul l'a fait appeler
56 LA JOURNÉE DE l/EMPEREUR
à Saint-Cloud : « Citoyen Ségur, lui a-t-il dit,
je vous ai placé dans mon état-major intérieur.
Votre devoir sera de commander la garde mon-
tante qui veille autour de moi. Vous voyez la
confiance que je mets en vous. Vous y répon-
drez : Votre mérite et vos talents vous promettent
un avancement rapide. » Ségur, qui est déjà tout à
Bonaparte, qui s'est engagé aux hussards volon-
taires pour faire la campagne de 1800, dont le
père, rallié des premiers, est conseiller d'État du
nouveau régime, en attendant la charge de grand-
maître des cérémonies, est à la fois étonné et
subjugué par cette confiance et, jusqu'aux der-
nières heures, il la méritera.
Le quatrième adjoint au Grand -maréchal est
un Tascher, un cousin de Joséphine, dont l'Em-
pereur n'avait pas grande opinion quoique, en
cinq ans, il lui eût fait franchir (1803-1808) tous
les grades jusqu'à celui de chef de bataillon : car
en l'envoyant à Joseph qui le prenait pour aide
de camp, il écrivait : « Qu'il s'exerce, se forme et
devienne bon à quelque chose. » On ne sait s'il
profita de la leçon, mais il avança : Colonel
en 1808, comte de l'Empire en 1810, général de
brigade en 1814, il arrivait à tout, car si la cou-
sine impératrice lui faisait défaut en France, il
avait, en Espagne, épousé une Gary, et cela ne
pouvait manquer de lui donner du mérite. Aussi,
ayant été méconnu, se rallia-t-il avec empresse-
ment aux Bourbons, mais il ne jouit pas long-
LES APPARTEMENTS 57
temps de leur faveur, étant mort de maladie au
commencement de 1816.
Le Gouverneur des Tuileries change trop sou-
vent pour avoir une autorité efficace : c'est Caf-
farelli d'abord, mais il devient ministre de la
Guerre et de la Marine en Italie ; après, c'est Fleu-
rieu, auquel on donne là une sorte de retraite,
après son malheureux passage à l'Intendance gé-
nérale; enfin, c'est d'Harvillequi vient de quitter,
au divorce, la place de chevalier d'honneur de
Joséphine et, dans la sinécure des Tuileries, garé
de ses créanciers importuns, d'Harville n'a garde
de se donner du mal.
Trop peu de temps, le brave sous-gouverneur,
le général Maçon exerce ses fonctions. Nommé le
29 brumaire* an XIII, il fait, quand même, la
campagne de Prusse, est appelé, par l'Empereur,
au gouvernement de Leipsick et y meurt de la
fièvre putride le 28 octobre 1806.
Il n'est pas remplacé, comme sous-gouver-
neur, aux Tuileries, où toute la responsabilité
retombe sur l'adjudant, Augustin Auger, per-
sonnage singulier qui, en quarante-sept ans de
services militaires, a peut-être vu le feu à Paris,
dans des émeutes, mais n'a jamais fait campagne.
Chasseur dans Hainaut en 1768, puis garde à
cheval de Paris, il entre, en 1789, dans la garde
parisienne soldée, est lieutenant au 1er bataillon
d'infanterie légère en 1792, capitaine d'un esca-
58 LA JOURNEE DE i/EMPEREUR
dron de cavalerie du département de l'Oise-
en 1793, capitaine des guides de l'armée de l'In-
térieur en Tan IV, puis capitaine dans la garde à
cheval du Directoire. 11 passe dans la garde des
Consuls, y est promu chef d'escadron et nommé
adjudant supérieur le 1 5 germinal an IX : Dé-
sormais il est attaché au Palais des Tuileries
d'où il ne sortira que le 27 août 1815, et ce sera,
pour mourir deux mois après.
Auger est donc la cheville ouvrière, c'est lui le
véritable commandant des Tuileries de 1804 à
1815 et, à partir du 18 juillet 1808, il est assisté
par les quatre fourriers du Palais : Deschamps,
Bâillon, Picot et Émery qui, tous quatre, sortent
de la gendarmerie d'élite, où ils étaient lieute-
nants ou maréchaux des logis; qui, tous quatre,
ont mérité d'être décorés pour leurs bons services,
et qui ont prouvé, par leur dévouement, qu'ils
étaient dignes d'être distingués.
Dans la journée, adjudants, adjoints ou four-
riers, faisaient, dans les parties inhabitées du
Palais, des rondes fréquentes. Ils n'entraient
pourtant pas dans Y Appartement ordinaire que
suffisaient à garder les officiers de service. On
pourrait croire que ceux-ci n'eurent point à agir
de leur personne : cela ne serait pas exact En
l'an XI, un homme, en habits bourgeois, s'intro-
duit dans la première antichambre. Interpellé par
l'officier de garde, un capitaine aux voltigeurs, sur
ce qu'il a conservé son chapeau sur sa tête, il sort
LES APPARTEMENTS 1)9"
brusquement, de dessous sa redingote, un sabre
avec lequel il veut tuer l'officier. Celui-ci se met
en garde et cloue l'énergumène contre le mur.
On accourt, on s'empresse : on reconnaît l'homme
pour un ancien maréchal des logis des Guides
auquel une injustice avait été faite et qui, exas-
péré, affolé, était venu pour tuer le Consul. On
le soigne, on le guérit, on étouffe l'affaire, et Bo-
naparte fait une pension à son assassin.
La nuit, les surveillants n'étaient guère plus
nombreux. Or, il faut remarquer que, en ce temps,
le Palais n'était séparé du jardin public que par
une simple terrasse fort peu large et élevée seule-
ment de trois ou quatre marches. Un malfaiteur
pouvait donc facilement, si une sentinelle se relâ-
chait de sa surveillance, grimper aux murs et pé-
nétrer dans les appartements. Aussi multipliait-
on les rondes de précaution. Un soir, Ségur
trouva, sur un appui de fenêtre, un homme qui
n'attendait que le moment propice pour se glisser
dans l'intérieur. Ce fut la seule alerte sérieuse
et, sans Ségur, on l'ignorerait encore. Une autre
fois, après un Grand cercle, on trouva un homme
caché derrière les rideaux du grand cabinet :
C'était un pauvre fou, un ancien fumiste des
Tuileries, qui croyait retrouver l'âme de son
père dans les feux ou les lumières. On le mit à
Charenton. C'est là tout ce qu'on rencontre d'in-
cidents : malgré les facilités qu'on aurait pu y
trouver, nulle des conjurations formées contre
60 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
Napoléon ne visa de l'attaquer aux Tuileries
même, tant il paraissait établi qu'il était bien
gardé. On vient de voir qu'il n'y employait pas
son armée.
La nuit, pas plus que le jour, les rondes ne
pénétraient dans Y Appartement ordinaire de
l'Empereur. L'aide de camp de service y couchait
dans le salon de service, la tête appuyée contre
la porte. Plus tard, un officier d'ordonnance et
un page lui furent adjoints. Dans les pièces qui
précédaient ce salon, couchaient un brigadier et
un valet de pied. Dans Ï Appartement intérieur,
près de la porte, couchait un mameluck ; un
autre valet de chambre et un garçon de garde-
robe avaient leurs lits de veille dans les petits
cabinets noirs. Pour entrer chez l'Empereur,
lorsqu'il arrivait quelque dépêche urgente, l'aide
de camp frappait à la porte contre laquelle cou-
chait le mameluck. Le mameluck ouvrait, faisait
pénétrer l'aide de camp et refermait soigneuse-
ment, « de manière que l'aide de camp fût as-
suré que personne n'avait pu le suivre ». L'aide
de camp grattait alors à la porte de la chambre
à coucher. Cette porte était fermée en dedans;
l'Empereur se levait et n'ouvrait qu'après avoir
reconnu la voix. Ces précautions, qu'il avait in-
diquées d'une façon expresse à son frère Joseph,
étaient minutieusement observées. « Elles ne
donnent aucune gêne, disait-il, et le résultat est
1,^,» APPARTEMENTS 61
d'inspirer de la confiance, indépendamment de
ce que, réellement, elles peuvent vous sauver
la vie. »
Pendant le règne presque entier, la surveil-
lance, ainsi établie, parut suffire. Lorsque, en
mai 1806, un nombre assez considérable de
gardes du corps de l'ancien Roi, qui n'avaient
point émigré, qui avaient été employés et avaient
donné des preuves de zèle, demandèrent à être
attachés à la personne de l'Empereur et à se re-
former tels que jadis, Napoléon les refusa. « Cela
ne lui parut pas convenable », mais, comme
c'étaient des gens d'honneur, il les envoya à
Naples, à son frère Joseph, en les lui recom-
mandant chaudement. Plus tard, en 1808, lorsque
Jérôme songea à établir des gardes du corps;
l'Empereur lui écrivait : « Je ne crois pas que vous
deviez avoir de gardes du corps : ce n'est pas
l'étiquette de notre famille ». Mais, le 30 dé-
cembre 1812, peut-être après avoir constaté les
services rendus pendant la retraite par Y Escadron
Sacré, surtout pour se garantir des conséquences
d'une échauffourée analogue à celle de Malet,
l'Empereur dictait la note suivante : « L'on trouve
« que la Garde Impériale n'est pas assez brillante
« et que ses uniformes et ses décorations ne ré-
« pondent pas à l'éclat et à la majesté qui doi-
« vent entourer les souverains. L'on trouve que les
« portes du Palais et les portes des appartements
<32 LA JOURNEE DE L EMPEREUR
« ne sont pas suffisamment gardées, soit que les
« huissiers et portiers ne fassent pas leur devoir,
« soit qu'ils ne soient pas armés comme ils de-
« vraient l'être. On pourrait étudier un projet
« pour la formation de compagnies de gardes du
« corps qui, en même temps qu'ils feraient une vé
« ritable garde, fourniraient en même temps une
« pépinière d'officiers pour l'armée. On pourrait
« aussi faire un projet pour la formation d'une
« ou plusieurs compagnies de gardes des portes
« et qui feraient le service à l'instar de la Garde ,
« noble hongroise à Vienne, des Cent-Suisses en
« Saxe. On leur donnerait un bel habillement.
« Pour les gardes du corps, on pourrait les cui-
« rasser ».
Le projet fut étudié avec attention par Duroc
et par Clarke. L'Empereur se le fit représenter
plusieurs fois, fit rédiger plusieurs décrets par
lesquels tout était réglé jusque dans l'extrême
détail : composition du corps, uniforme, ser-
vice en temps de paix et de guerre, préro-
gatives des officiers et des gardes; mais, peu
à peu, devant l'urgence de la situation, l'idée
se transforma : il ne s'agit plus de gardes du
corps fournissant « un poste dans la première
pièce de l'appartement de l'Empereur, de l'Impé-
ratrice et du Roi de Rome », il s'agit de soldats
«'équipant à leurs frais, auxquels, pour les dé-
cider à servir, à joindre immédiatement l'armée,
on promit de singuliers avantages. On peut, par
LES APPARTEMENTS 63
ce qui est advenu au général de Ségur, se de-
mander si, comme gardes du corps, les Gardes
d'honneur eussent présenté vraiment les garan-
ties de fidélité et de dévouement que recherchait
l'Empereur.
Ce projet avait mis neuf ans à se formuler; car,
quoiqu'en aient dit certains témoins, il est dou-
teux que, conçu de longue date, il ait été, comme
on le dit, constamment ajourné sur la crainte
qu'on avait de mécontenter la Garde Impériale.
Le mariage Autrichien et l'affaire Malet suffisent
à l'expliquer, non à le justifier. Il n'est point
d'exemple que des gardes du corps aient jamais
empêché une révolution populaire d'entrer dans
un palais, mais il est des exemples de gardes
du corps faisant eux-mêmes une révolution de
palais.
III
LA TOILETTE
La chambre à coucher de Napoléon a changé
plusieurs fois de forme et de dimension par l'ad-
jonction de certaines dépendances, mais elle est
toujours restée sur le même emplacement essen-
tiel. Sous le Consulat, Bonaparte ne l'habitait point.
Il partageait la chambre de Joséphine, et cette
chambre, située au rez-de-chaussée, communiquait
par un étroit et noir escalier avec Y Appartement
intérieur. Déterminé, aux premiers temps de
l'Empire, à prendre ses habitudes à part, Napo-
léon, au départ pour la campagne d'Allemagne,
ordonna que, en son absence, on agrandît et on
décorât la pièce qui devait lui servir de chambre
à coucher d'apparat, car on peut penser qu'il oc-
cupa fort souvent, de préférence, la chambre à
coucher entresolée du Petit appartement.
Le travail fut poussé avec activité par Fontaine
et Percier, architectes du Palais : ils revêtirent
les murs d'une riche tenture de brocart de Lyon,
appuyée sur des lambris enrichis d'ornements do
rés; des pilastres sculptés encadrèrent les ouver-
5
66 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
tures et recouvrirent les angles. Le plafond, peint
et doré, présenta dans des caissons, les figures
de Jupiter, de Mars, de Minerve et d'Apollon,
I teintes en grisaille avec des rehauts en or sur
des fonds de lapis-lazuli ; les armoiries et le chiffre
de l'Empereur avec des trophées militaires et des
guirlandes soutenues par des génies ailés compo-
sèrent les ornements d'entourage. Le lit, élevé
sur une estrade recouverte en velours, occupa le
fond de la chambre en face des croisées.
Presque pas de meubles : des fauteuils en bois
doré recouverts de tapisseries des Gobelins, une
sorte de grande commode anglaise ornée de
cuivres, et c'est tout.
Entre six et sept heures du matin, le premier
valet de chambre de l'Empereur entrait dans la
chambre à coucher. Mme de Rémusat a dit « que
le réveil de Napoléon était ordinairement triste
et paraissait pénible, qu'il avait assez souvent des
spasmes convulsifs de l'estomac qui excitaient
chez lui un vomissement ». Son réveil était gai,
dit Marchand. Constant, Roustam, tous ceux qui
ont servi Napoléon parlent de même. Il est à
penser que Mmo de Rémusat, qui semble si bien
informée, s'est trouvée là après une mauvaise
nuit.
La puissance que Napoléon avait de dormir à
volonté, de ne dormir que six heures, — qu'il
LA TOILETTE 67
prît ces six heures de suite ou par intervalles, —
est constatée par tous ceux: qui l'ont approché,
ainsi que la faculté qu'il avait de passer sans
transition du sommeil le plus profond à la veille
la plus lucide. L'une et l'autre était commune à
plusieurs des hommes de son sang.
Napoléon, subitement éveillé, badinait un ins-
tant avec son valet de chambre : *< Ouvre les fenê-
tres, lui disait-il, que je respire l'air que Dieu a
fait. » Quoique frileux dans les appartements,
l'Empereur aimait l'air : il avait horreur des mau-
vaises odeurs, de rôdeur de renfermé; l'odeur de
la peinture le rendait malade, et cette passion de
l'air neuf au matin est caractéristique de ses sen-
sations d'odorat. Le seul parfum qu'il aimât était
celui du bois d'aloès : sans doute, il avait rap-
porté d'Egypte ce goût, qui persista chez lui
jusqu'à la mort; partout où il séjournait, sur de
petits brûle-parfums, il faisait jeter de l'aya-
loudjin pour purifier et embaumer les pièces
où il vivait et où très tard en saison on faisait
du feu.
Le Premier valet de chambre pendant presque
tout l'Empire, fut Constant Véry, lequel avait
remplacé d'abord Ambart, trop vieux, devenu
un peu fou, et retiré avec une pension et la
conciergerie de Meudon; puis Hébert, retiré de
même, avec la conciergerie de Rambouillet, et
i 200 francs de pension. Constant était Belge;
68 LA JOURNÉE DE l/EMPEREUR
il était né le 2 décembre 1778 à Peruwelz, com-
mune qui fit partie plus tard du département
de Jemmapes. Son père, qui tenait une auberge
aux bains de Saint-Amand, consentit, s'il faut
len croire, à le confier à un baigneur, un cer-
tain comte de Lure qui devait se charger de
son éducation, mais qui émigra en l'abandonnant.
Constant essaya de regagner à pied son village
qu'il trouva au pouvoir des Autrichiens. 11 fut
recueilli par un certain commandant Michau qui
le prit à son service, puis fut domestique d'un né-
gociant nommé Gobert; enfin, grâce à la con-
naissance qu'il avait faite d'un valet de Mme Bo-
naparte, il entra à son service durant que le
Général était encore en Egypte. Lorsque Eugène
revint d'Egypte, Joséphine plaça Constant près de
lui; puis elle le reprit dans sa maison; et enfin
au départ pour Marengo, le Premier Consul
l'attacha à sa personne. Depuis lors, jusqu'au
mois d'avril 1814, on peut dire que Constant n'a
point quitté Napoléon : il se vante de n'avoir eu
que deux congés, l'un de trois jours, l'autre
d'une semaine. C'est fort vraisemblable. Il a été,
comme on sait, remplacé, en 1814, par cet admi-
rable Marchand que sa fidélité et son dévouement
à son maître proscrit rendent un des plus sympa-
thiques parmi les exilés de Sainte-Hélène.
Constant, bien qu'il fût médiocrement lettré,
qu'il écrivit en gros et ignorât l'orthographe, était
fort avisé et se tenait fort au courant des choses,
LA TOILETTE 09
grâce à son ami Veyrat, inspecteur général de la
police, qui faisait chaque jour passer par lui à
l'Empereur un bulletin destiné à contrôler celui
du préfet de police. Constant avait pris des notes
sur lesquelles le libraire Ladvocat a fait rédiger
des mémoires qui, s'ils doivent être consultés
avec précaution, fournissent à qui sait lire, quan-
tité de traits authentiques. Seulement, Constant,
lorsqu'il se plaint du peu de générosité de
l'Empereur envers lui, peut sembler quelque
peu ingrat : outre 6 000 francs de gages et
2 000 francs pour son habillement, un appar-
tement de sept pièces, une table de quatre
couverts, une voiture attelée et un cocher à ses
ordres, l'entrée aux quatre grands spectacles; en
dehors des indemnités qui lui étaient allouées
lorsqu'il suivait l'Empereur en campagne et en
voyage, Constant a reçu de Napoléon, de 1808
à 1 81 4, 1 800 livres de rente, une pension annuelle
de 6 000 francs et des sommes montant en totalité
à 261 000 francs. Cela ne l'empêcha pas de déser-
ter à Fontainebleau, en emportant, a dit l'Empe-
reur, beaucoup d'argent et de bijoux.
Le premier valet de chambre portait un habit
français en drap vert avec parements et collet
enrichis de broderie d'or, un gilet de Casimir
blanc, une culotte noire et des bas de soie. Avec
quelques différences dans les broderies, c'était
le même costume que revêtaient les huissiers, les
valets de chambre de toilette et d'appartement et
70 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
les garçons de la garde-robe. Constant insinue
que, pour lui, cet uniforme n'était pas d'obliga-
tion et qu'il eut souvent des habits de fantaisie.
La chose est vraisemblable.
Dès que la pièce était aérée, l'Empereur, subite-
ment levé et enveloppé dans sa robe de chambre,
recevait la correspondance des mains de son secré-
taire intime. Il s'asseyait devant son feu et ou-
vrait lui-même ses lettres. Celles qui présentaient
un intérêt étaient mises de côté pour être reprises
à loisir. Les autres, à mesure, jonchaient le tapis
et il appelait cela so?i répondu. Ensuite, il parcou-
rait les journaux, ces journaux étroits et courts
dont lui seul remplissait les colonnes et où le
moindre alinéa qu'il n'avait point ordonné lui
sautait aux yeux. Puis, il demandait les noms des
personnes qui attendaient dans le premier salon,
et disait celles qu'il voulait voir. Le Maître de la
garde-robe, qui par fonction assistait à la toilette,
et le Grand-maréchal entraient sans attendre
d'ordre, souvent l'architecte Fontaine et Barbier,
le bibliothécaire, étaient appelés; et, à leurs jours,
Corvisart, premier médecin , et Yvan, chirurgien
ordinaire.
Du service de santé, c'était à peu près tout ce
qui paraissait, bien que, dès le début de l'Empire,
il eût été organisé d'une façon complète et qu'il
tût, d'année en année, pris une grande extension.
LA BARBE
(page 91)
LA TOILETTE 73
Le médecin ordinaire, Jean-Noël Halle, ne venait
plus guère depuis le jour où, à la toilette, l'Em-
pereur s'était avisé de lui tirer les oreilles. « Sire,
vous me faites mal ! » avait dit Halle avec humeur
en se retirant brusquement. Membre de l'Institut,
professeur au Collège de France, il ne continuait
pas moins à figurer sur les états pour une somme
annuelle de 15 000 francs.
Les médecins par quartier, deux d'abord, quatre
ensuite, tous à 8 000 francs d'appointements, sui-
vaient l'Empereur en campagne; ils allaient par
ses ordres donner leurs soins aux malades auxquels
il s'intéressait; mais, à Paris, ils recevaient les
ordres du Premier médecin. Quant aux quatre
médecins consultants à 3 000 francs et au médecin
oculiste, ils étaient là pour l'honneur.
Des chirurgiens, plus nombreux, on ne voyait
qu'Yvan : ainsi, ni Boyer, premier chirurgien
avec 15 000 francs de traitement, baron en 1810
avec 4 000 francs de dotation; ni les cinq chirur-
giens par quartier à 6 000 francs de traitement;
ni les quatre consultants à 3 000 ne paraissaient
au Palais. Les chirurgiens par quartier suivaient
en campagne, et plusieurs avaient mérité parleur
dévouement d'être légionnaires. Mais, au contraire
des médecins qui, en l'absence de Corvisart, don-
naient leurs soins à l'Empereur, ils ne l'appro-
chaient que par exception, Yvan l'accompagnant
partout. Cet Yvan (Alexandre-Urbain) a été atta-
ché au général Bonaparte depuis la campagne
74 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
d'Italie. Déjà, à Milan, sa femme figurait au Palais
Serbelloni dans le salon de Mme Bonaparte ,
tandis que lui caracolait dans l'état-major du Gé-
néral. Dès l'an VIII, on le tenait pour assez ami
pour l'admettre presque seul à signer au contrat
de Caroline. Il avait, outre un traitement annuel
de 12 000 francs, la place de chirurgien en chef
des Invalides, la croix d'or d'officier de la Légion,
le titre de baron avec une dotation annuelle
de 9 000 francs, sans compter des gratifications
qui, par année, variaient de 25 à 30 000 francs.
A Fontainebleau, clans la soirée du 14 mars 1814,
après l'avoir inscrit pour 40 000 francs sur l'état
des Deux millions, l'Empereur lui donna 200 000
francs et la croix de commandant de la Légion :
quelques heures après, Yvan, affolé, descendait
aux écuries, s'emparait d'un cheval et prenait à
toute bride la route de Paris. Napoléon ne le lui
pardonna point.
De tous les médecins, le seul en qui Napoléon
se reposât était Corvisart. « J'ai confiance, en fait
de médecine, en mon premier médecin Corvisart, »
écrivait-il à Mme de Montesquiou en 1812. Il l'avait
depuis le Consulat, où, sur les indications de
Mmc Lannes, Joséphine avait obtenu que Napoléon,
dont la santé était dérangée depuis longtemps, le
vît en consultation. Corvisart, alors âgé de qua-
rante-sept ans, était en pleine possession de la
renommée que lui avaient acquise, à l'école cli-
nique de la Charité, ses nouvelles méthodes d'in-
LA TOILETTE 75
vestigation. Il les appliqua avec conscience à
l'examen de la personne du Consul, interrogea
avec le soin le plus minutieux tous les organes
l'un après l'autre, et découvrit que Napoléon était
atteint d'une gale répercutée, qui, mal traitée,
avait amené un amaigrissement considérable et
des désordres dans les poumons, « Ce n'est rien,
dit-il : c'est une humeur rentrée qu'il faut rappe-
ler à l'extérieur. » Il appliqua deux vésicatoires
sur la poitrine qui se trouva moins oppressée. La
toux disparut peu à peu, et, frappé de la simpli-
cité des moyens employés, comme de la sûreté
du diagnostic, Napoléon s'attacha Corvisart comme
unique médecin. — (Barthez en avait le titre, mais
il résidait à Montpellier, et, si Napoléon lui avait
attribué un traitement, c'était en souvenir de son
père, Charles Bonaparte, que Barthez avait soigné
dans sa dernière maladie). — Depuis les premiers
jours du Consulat jusqu'en 1814, Corvisart fut
donc premier médecin avec un traitement qui
s'éleva jusqu'à 30 000 francs par an, sans parler
d'une dotation de 10 000 francs attachée à son
titre de baron; il n'en avait pas moins constam-
ment besoin d'argent, quelle que fût à Paris
l'étendue de sa clientèle. Marié pendant la Bévo-
lution à une fille noble dont il avait un fils qu'il
avait voulu légitimer, il n'avait point tardé à
perdre cet enfant et à divorcer pour reprendre
sa vie de garçon. La Cour ne lui plaisait point et
le monde officiel n'était point pour l'attirer. Il
76 LA JOURNEE DE L EMTEREIR
passait son temps de loisir soit chez son vieil ami
Guéhéneuc, qui aimait comme lui les plaisanteries
grasses, soit dans une société plus gaie encore où
se rencontraient des vaudevillistes tels que Barré
et Desfontaines, le maître de ballets Despréaux,
mari de la Guimard, quantité de bons vivants et
de jolies femmes. Ravrio, le marchand de bronzes,
chansonnier à ses heures, chantait les vertus du
docteur,
Quelquefois gai, toujours paillard,
et consacrait le souvenir des petites fêtes auxquelles
Corvisart assistait. Elles étaient d'un esprit assez
gros.
Corvisart, donc, ne paraissait guère à la toilette,
en dehors de ses jours de service, le mercredi et
le samedi. Napoléon l'accueillait par des plaisan-
teries : « Vous voilà, grand charlatan ! Avez-vous
tué beaucoup de monde aujourd'hui? » Et Corvi-
sart répondait sur le même ton, se laissait tirer
et frotter les oreilles, savait profiter du moment
opportun pour solliciter, et était un de ceux par
qui passaient quantité d'aumônes.
Il ne dédaignait pas non plus pour lui-même
les profits qu'il tirait de sa place, car il aimait à
la passion les curiosités et les raretés, les tableaux
et les objets d'art. Ses clients et ses clientes ne
l'en laissaient pas manquer, témoin cette merveil-
leuse tabatière à camée antique, présent de José-
LA TOILETTE 77
phine, qui, léguée par Corvisart àMmela Comtesse
de Soulès, et par celle-ci à M. le professeur Jules
Cloquet, figure, sous le numéro 5 293, dans les
collections du Musée de Cluny; témoins surtout
les présents sans nombre que lui fit Marie-Louise.
Mais, comme les amateurs véritables, il préférait
encore acheter à recevoir.
Un malin, l'Empereur voit à la main de Corvi-
sart un bâton : « Qu'est-ce que vous tenez à la
main? lui dit-il. — C'est ma canne, Sire. — C'est
bien vilain. Elle n'est pas jolie. Comment un
homme comme vous peut-il porter un vilain
bâton comme cela? — Sire, cette canne-là me
coûte très cher, et je l'ai eue très bon marché.
— Voyons, Corvisart, combien a-t-elle coûté?
— Quinze cents francs, Sire : ce n'est pas cher.
— Ah! mon Dieu! quinze cents francs! Montrez-
moi ce vilain bâton-là. » L'Empereur prend la
canne, la regarde en détail, aperçoit sur le pom-
meau une petite médaille dorée de Jean-Jacques
Rousseau: « Dites-moi, Corvisart, c'est la canne de
Jean-Jacques : où l'avez-vous trouvée? Sans doute,
c'est un de vos clients qui vous a fait ce présent-là?
Ma foi, c'est un joli souvenir que vous avez là.
— Pardonnez-moi, Sire : je l'ai payée quinze cents
francs. — Au fait, Corvisart, ce n'est pas payé son
prix, car c'était un grand homme, c'est-à-dire Un
grand charlatan... Au fait, Corvisart, c'était un
grand homme dans son genre ; il a fait de belles
choses. » Et il tire les oreilles de Corvisart en lui
78 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
disant : « Corvisart, vous voulez singer Jean-
Jacques? « Et il rit.
La chasse était une des passions de Corvisart,
et lorsqu'il y partait, il ne disait jamais où il
allait, de crainte qu'on l'envoyât chercher ; mais
il aimait la chasse à sa campagne de la Garenne,
ou bien au Vésinet, chez Lannes, le gendre de
son ami Guéhéneuc, la chasse pour la chasse et
en société de gais compagnons. Un matin que
l'Empereur devait chasser au tiré à Saint-Ger-
main, il dit à son premier médecin : « Je veux
que vous veniez chasser avec moi ; je veux savoir
si vous tirez bien. » Corvisart s'excuse en disant
qu'il n'a pas ses fusils : l'Empereur réplique qu'on
lui en donnera des siens. Corvisart répond qu'il
ne pourra s'en servir parce qu'il est gaucher, et,
finalement, il ne cède que devant la volonté for-
mellement exprimée de Napoléon.
Ce sont là des scènes surprises sur le vif qui
donnent le ton de ces entretiens au petit lever.
On entend cette voix si bien timbrée qu'elle
porte, quelque basse qu'elle soit, jusqu'au pro-
fond des êtres; cette prononciation qui a, comme
dit un contemporain, un caractère d'accentuation
si particulier qu'elle en est unique ; le scande-
ment des mots, qui les fait chanter, les met en
leur pleine valeur, y fait sonner les syllabes lon-
gues dans une inoubliable résonance. Dans les
gaietés même, nul rire bruyant; à peine dans la
voix un léger changement, une pointe d'ironie*
LA TOILETTE 79
avec, dans les yeux, comme le passage d'un sou-
rire.
A défaut de Corvisart, l'Empereur causait avec
son valet de chambre, s'inquiétait de ce qu'on di-
sait en ville, se faisait conler les histoires, s'amu-
sait à la petite chronique. C'était là une des parts
du service de Constant, puis de Marchand. Sa cu-
riosité était insatiable. Il fallait qu'on lui rapportât
tous les commérages de la ville, « même les propos
et les querelles de valets ».
Tout en causant, il prenait une tasse de thé ou
de fleurs d'oranger que le Premier valet de cham-
bre lui présentait sur le plateau de vermeil du
grand nécessaire. La tasse en vermeil sortait aussi
du nécessaire, et l'Empereur tenait essentielle-
ment à ce qu'on ne se servît point d'autres objets.
Il sucrait lui-même l'infusion et pour peu qu'il
lui trouvât un mauvais goût, il la rejetait immé-
diatement, selon le conseil que lui avait donné
Corvisart. C'était là la seule précaution qu'il prît
contre le poison.
Chaussé de pantoufles rouges ou vertes, qu'il
portait jusqu'à usure complète et qu'il ne pouvait
souffrir qu'on renouvelât, il se rendait d'ordi-
naire à la salle de bain, qui fut d'abord l'ancien
oratoire d'Anne d'Autriche, et plus tard, lors des
remaniements de l'appartement, une petite pièce
ménagée près de la chambre à coucher. Le bain
chaud était chez lui à l'état de passion. Il y res-
80 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
tait souvent une heure entière, lâchant conti-
nuellement le robinet d'eau chaude et élevant la
température au point que la pièce était entière-
ment pleine de vapeur et que Ton était obligé
d'en ouvrir la porte. S'il était arrivé des dépêches
urgentes, son secrétaire particulier les lui lisait,
ou bien il lui analysait rapidement les jour-
naux. Le bain, outre qu'il était agréable, était
nécessaire à Napoléon, qui était depuis son
enfance incommodé par une constipation opi-
niâtre; dès 1797, il avait, en Italie, souffert d'hé-
morrhoïdes dont à la vérité il s'était guéri radi-
calement, a-t-il écrit, en se faisant appliquer
trois ou quatre sangsues, mais, à la même époque,
il avait ressenti les premières attaques de dysurie
qui devaient se renouveler plus fréquentes et
plus douloureuses à mesure qu'il avancerait en
âge. De là, les stations de plus en plus longues
dans le bain où, à Sainte-Hélène, il arrive à passer
ses journées et même ses nuits.
Au sortir du bain, il endossait un gilet de fla-
nelle, une chemise semblable à celle qu'il portait
la nuit, car ses chemises en toile demi-hollande
à 60 francs, puis à 48 francs pièce, étaient toutes
semblables; puis il revêtait son costume de
chambre, composé, en été, d'une sorte de pan-
talon à pieds et d'une longue redingote ou robe
de chambre, en basin blanc piqué; en hiver, d'un
pantalon à pieds en futaine et d'une robe de
chambre en molleton blanc. Sur la tête, il avait
LA TOILETTE 81
gardé son mouchoir de madras, qu'il avait, en se
couchant, noué sur le front et dont les deux coins
de derrière tombaient sur ses épaules. Dans ce
costume, il travaillait longuement avec son secré-
taire et commençait ses dictées, ou même, s'il y
avait urgence, il recevait quelque ministre dans
larrière-cabinet.
Pendant tout ce temps, les valets de chambre
avaient préparé le cabinet de toilette, et le conser-
vateur de la garde-robe, Charvet, avait apporté les
vêtements. Des valets de chambre un est célèbre,
c'est Roustam, le mameluck. L'Empereur l'avait
reçu en Egypte du scheik El Becri, l'avait ramené
en France, lui avait fait apprendre à Versailles,
chez Boutet, à charger les armes et le menait
partout. Plusieurs des officiers généraux qui
avaient fait l'expédition d'Egypte avaient à leur
suite un mameluck : ainsi Eugène, Murât, Bes-
sières, bien d'autres; mais Roustam est seul po-
pulaire. A toutes les parades, dans tous les cor-
tèges, on le voyait, vêtu d'étonnants costumes,
couvert de broderies, coiffé de toques en velours
bleu ou cramoisi brodées d'or et surmontées
d'une aigrette, galopant sur un cheval au harna-
chement oriental et faisant sonner son sabre.
Pour le Sacre, ses deux costumes, qu'Isabey avait
dessinés, avaient coûté 9 000 francs. Roustam
payé, comme mameluck 2 400 francs, avait de
plus 2 400 francs comme aide porte-arquebuse;
6
82 LA JOURNÉE DE L* EMPEREUR
et les gratifications doublaient au moins ses
gages. Après chaque campagne, 3 000 francs;
au jour de Tan, 3 000, 4 000, 6 000 francs; en
l'an XIII, 500 livres de rente; à Fontainebleau,
en 1814, outre un bureau de loterie, 50 000 francs.
Lorsqu'il se maria, en 1806, à la fille de Douville,
valet de chambre de l'Impératrice, ce fut Napo-
léon qui paya son dîner de noces : 1 3 H francs.
Tout cela n'empêcha pas, en 1814, le mameluck
de suivre, dans sa désertion, son camarade Cons-
tant. Mais qui sait, autour de ces valets, quelles
influences s'agitèrent?
Roustam ne manquait point de sens d'observa-
tion : on a pu en juger par ses souvenirs, un des
documents les plus curieux qu'on ait publiés sur
la période impériale. Il était brave comme ses
compagnons de l'escadron des mamelucks où il
compta jusqu'en 1806, fort alerte pour son ser-
vice, qui consistait à suivre partout l'Empereur
en campagne, et, aux Tuileries comme ailleurs,
à coucher dans la pièce qui précédait immédia-
tement la chambre où Napoléon dormait. On lui
dressait tous les soirs un lit de sangle. Duroc avait
voulu, pour plus de propreté, faire établir un lit
dans une armoire, mais une nuit, l'Empereur, au
lieu de sonner, vint chercher lui-même son ma-
meluck, ne le trouva point d'abord, et se mit fort
en colère. On revint alors aux premiers erre-
ments.
Au début, le service de Roustam était bien
LA TOILETTE 83
plus compliqué : c'était lui qui servait à table le
Premier Consul; mais vinrent les pages et il ne
servit plus. Sous le Consulat, il figurait toujours,
à la grande parade, dans l'état-major, comme en
témoigne la Revue du Décadi où Isabey n'a point
manqué de placer son portrait. Mais cela déplut
aux officiers et, bien que l'Empereur eût donné
l'ordre qu'on lui fournît un cheval, on employa
tous les prétextes pour l'empêcher de monter.
Bref, peu à peu on le rangea à n'être qu'un do-
mestique comme les autres, mais on ne put lui
enlever son prestige. Tout étranger qui venait à
Paris voulait le voir. L'un d'eux écrivait en 1 807 :
« Roustam a une bonne figure et une expression
de bonhomie qu'on ne trouve guère chez ses com-
patriotes. Son teint n'est pas fortement basané.
Il est gros et gras. » Et il s'inquiétait de sa patrie
et de son mariage « avec une jolie Parisienne. »
Au reste, depuis son arrivée à Paris, Roustam
était habitué à faire sensation partout où il pas-
sait. En l'an VIII, le 10 Brumaire, à la représen-
tation de La Caravane, on épiait ses sensations
pour en faire un arlicle du Moniteur; on y impri-
mait ses mots de sauvage ; on conspirait pour lui
faire un succès. Tous les peintres s'empressaient
de faire son portrait qui était répandu, par la
gravure, à des milliers d'exemplaires, et M118 Hor-
tense de Beauharnais profitait ce ce qu'une chute
de cheval l'avait empêché de suivre le Premier
Consul à Marengo, pour lui demander des
84 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
séances et faire, d'après lui, un beau dessin h
offrir à sa maîtresse de pension. Même, comme
les séances ennuyaient fort Roustam, pour le
réveiller, elle lui chantait de jolis couplets. Com-
ment ce grand enfant ne se serait-il pas gâté? Du
moins, il avait gardé une pleine inconscience que
n'avait pas Constant : car, en 1815, au retour de
File d'Elbe, il prélendit rentrer au service de
l'Empereur, mais Napoléon répondit à Marchand
qui avait consenti à présenter la supplique :
« C'est un lâche, jette-la au feu et ne m'en parle
jamais. » Une telle riposte et si vive, de sa part,
à lui, qui en ce moment pardonnait tout à tous,
montre l'émotion et prouve à quel point il s'était
fié à cet homme, quelle affection — d'un genre
spécial, comme pour un chien — il avait eue
pour lui.
Quant aux légendes théâtrales qui voudraient
montrer un Roustam farouche, une sorte d'exé-
cuteur des hautes œuvres attaché à la personne
de l'Empereur, est-il besoin d'en faire justice?
Le général Ronaparte avait ramené d'Egypte
un second mameluck nommé Ali, qu'il donna à
Mme Ronaparte. Mais cet Ali, horriblement laid,
était de plus fort méchant et sortait son poignard
à tout propos. Quoique Joséphine fût pleine de
bontés pour lui, il se brouilla si bien avec toute
la maison qu'on finit par l'envoyer comme garçon
d'appartement à Fontainebleau. Pour le rempla-
cer, dès avant 1811, l'Empereur prit à son ser-
LA TOILETTE 85
vice Eouis-Étienne Saint-Denis, qui n'avait alors,
semble-t-il, que treize ou quatorze ans, et qui,
quoique né à Versailles, n'en fut pas moins appelé
AH dès qu'il entra dans la Maison et prit le cos-
tume de mameluck. Saint-Denis, dit Ali, qui accom-
pagna désormais l'Empereur en campagne; qui,
en 1814, était enfermé à Mayence, et qui, dès
qu'il le put, rejoignit son maître à l'île d'Elbe;
qui, en 1815, fît toute la campagne de Waterloo
et au plus près, s'embarqua sur le Bellérophon, et
assista à toute la lente agonie de Sainte-Hélène.
Son nom est inscrit dans le testament.
On pense bien qu'à la toilette son rôle devait
se réduire à peu de chose; mais il n'en était pas
de même des trois valets de chambre : Sénéchal,
Pélard et Hubert. Ségur a dit d'Hubert qu'il était
le plus distingué par son éducation, son esprit,
ses talents et son caractère. Il dessinait d'une
façon intelligente, et on a de lui un portrait de
l'Empereur qui est un document intéressant. Hu-
bert, qui avec Pélard suivit son maître à l'île
d'Elbe, rentra dans sa Chambre en 1815. Séné-
chal et Pélard eurent alors des conciergeries de
châteaux.
Il faut des chiffres pour montrer comme Napo-
léon traitait tout ce petit monde. Les gages des
valets de chambre (2 400 francs), plus l'habille-
ment à 1 200 francs, étaient augmentés de l'in-
demnité de 6 francs par jour en campagne, plus,
d'élrcnncs, variant de 1 500 à 3 000 francs par
86 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
lete. Si l'un d'eux se mariait, l'Empereur lut
donnait 6 000 francs. Il est vrai que sinon à
Paris, au moins en campagne, le métier était
dur et on courait des risques.
La nécessité de pourvoir aux services dispersés
un peu partout en Europe, sur tous les points où
l'Empereur pouvait avoir à se porter, explique
le nombre de valets de chambre de toilette,,
auxquels il faut encore ajouter Charvet, le con-
servateur de la garde-robe, les trois valets de
garde-robe qui, eux aussi, suivaient alternative-
ment en campagne (un d'eux, Clément, est mort
au retour de Russie), et quelques garçons d'ap-
partement. Napoléon, dès les premiers temps de
sa fortune, avait éprouvé d'une façon impérieuse
le besoin de se faire servir. En Egypte, il avait
trois valets de chambre : « Il est un homme à
valet de chambre », a dit Constant, et ce mot
le peint au naturel.
Il ne lui en fallait pas moins de deux pour faire
sa barbe : bien peu d'hommes alors se rasaient
eux-mêmes, et c'était un fait qui élonnait que
l'Empereur eût appris à se raser. Mme de Rémusat
veut en faire honneur à M. de Rémusat, maître de
la garde-robe. « Il avait vu, dit-elle, l'agitation que
Bonaparte éprouvait, et même l'inquiétude, tant
que durait cette opération faite par un barbier. »
Constant raconte plus simplement que, après le*
départ dAmbart, Hébert, qui lui succéda, extrê-
LA TOILETTE 87
mement craintif et timide, ne put jamais se dé-
cider à raser l'Empereur; que cette mission alors
lui revint à lui, Constant; que l'obligation d'avoir
recours journellement au même valet de chambre,
entraînait pour Napoléon une sujétion continuelle
(car jamais il ne s'abandonna à un barbier de mé-
tier — à défaut de l'étiquette, la prudence l'in-
terdisait— ), qu'il voulut s'en libérer et que, après
de nombreux essais assez malencontreux, il y
parvint.
Qu'on ne s'étonne pas : l'habitude de se raser
soi-même est fort récente. Au xvme siècle, le
perruquier jouait dans la vie un rôle si impor-
tant, si nécessaire que l'on se débarrassait natu-
rellement sur lui de cette opération qui comptait
à peine au milieu de ses autres exercices. Ce n'a
été que lorsque l'on a prétendu simplifier l'exis-
tence masculine en la débarrassant des afféteries
de costume et de toilette, en supprimant les per-
ruques, la poudre, toutes les recherches diverses
de la coiffure, en uniformisant les vêtements ré-
duits à être un habillement et non plus une
parure, en proscrivant les parfums et les bijoux,
que l'on est venu à vouloir aussi se libérer du
barbier, comme plus tard on se libérera du coif-
feur. Mais, infiniment rares étaient, au temps de
Napoléon, même dans la génération qui a suivi
la sienne, les hommes qui se rasaient eux-mêmes.
Ils passaient pour excentriques et l'on ne man-
quait pas de les signaler. Sans doute les bar-
88 LA JOURNÉE DE L EM 1>EUE U il
biers-chirurgiens, pour conserver leur clientèle ,
avaient accrédité la légende que cette opération
était singulièrement délicate et exigeait des soins
infinis, car, même si l'on se déterminait à la faire
soi-même, on n'en éprouvait pas moins une cer-
taine appréhension, et chez l'Empereur, surtout,
la cérémonie était fort compliquée.
Constant présentait le bassin à barbe et le
savon; Roustam tenait le grand miroir du néces-
saire du côté du jour. L'Empereur, en gilet de
flanelle, s'inondait la moitié de la figure d'eau de
savon, en jetait partout autour de lui; puis il
s'essuyait, prenait un rasoir à manche de nacre
garni en or, qu'on avait préalablement passé à
l'eau chaude, et commençait à se raser de haut
en bas, ce qui au début avait amené plusieurs
accidents : car, paraît-il, il est de doctrine, chez
les barbiers, qu'on doit se raser de bas en haut.
On a dit que Napoléon ne se servait que de
rasoirs anglais qu'il faisait acheter à Birmingham
et qui lui coûtaient deux guinées la paire. A
diverses reprises, son orfèvre, Biennais, lui a
pourtant fourni, pour ses nécessaires, des rasoirs
à manche de nacre; mais certaines boîtes à six
et à douze rasoirs contenaient peut-être des ra-
soirs anglais. Quant au savon à barbe, les savon-
nettes aux fines herbes ou à l'orange que lui
fournissait Gervais-Chardin semblent bien fran-
çaises.
Lorsque l'Empereur avait rasé un côté de sa
\
LE LEVER
;page 122)
LA TOILETTE 91
figure, tout le monde tournait : Roustam, avec
son miroir, passait de droite à gauche ou de
gauche à droite, suivant la lumière, et l'opéra-
tion continuait. L'Empereur, avant de finir, de-
mandait à chacun si sa barbe élait bien faite.
Gai et plaisantant, il tirait volontiers les oreilles
de ses valets de chambre s'il apercevait que
quelque poil lui eût échappé. Il avait la barbe
fournie, assez dure et, semble-t-il, multicolore :
mais c'est là une impression plutôt qu'une cer-
titude. Jamais, à aucune époque de sa vie, sauf
aux tout derniers jours, à Sainte-Hélène, il n'a
manqué de se raser : une barbe d'une semaine
est chez lui un phénomène. Des quelques poils
qu'on a vus, conservés dans des reliquaires, on
ne peut tirer une affirmation.
Après qu'il avait fait sa barbe, l'Empereur se
lavait les mains avec de la pâte d'amandes et du
savon rosé ou du savon de Windsor; il se lavait
le visage avec de petites éponges superfines, et se
trempait très souvent la tête dans un bassin d'ar-
gent qu'on eût, à ses dimensions, pris pour une
petite cuve : tel le lavabo de quinze pouces de
diamètre qui fut emporté de l'Elysée à Sainte-
Hélène en 4 815. La figure et les mains lavées, il
curait soigneusement ses dents avec un cure-
dents en buis, puis les brossait longuement avec
une brosse trempée dans de l'opiat, revenait
avec du corail fin, et se rinçait la bouche avec
92 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
un mélange d'eau-de-vie et d'eau fraîche. Il S€
raclait enfin la langue avec un racloir d'argent,
de vermeil ou d'écaillé. C'était à ces précautions
minutieuses qu'il attribuait la parfaite conserva-
tion de toutes ses dents, qu'il avait belles, fortes
et bien rangées. Jamais, durant son règne, il ne
semble avoir eu recours, que pour des nettoyages,
à Dubois, son chirurgien-dentiste, porté sur les
états pour 6 000 francs et dépositaire d'un né-
cessaire d'or dont les pièces étaient à l'usage
exclusif de l'Empereur.
Au reste, les ustensiles de toilette dont Napo-
léon se servait provenaient aussi exclusivement
de ses nécessaires, que fournissait Biennais, à
l'enseigne du Singe-Violet, rue Saint-Honoré,
283. En dehors des grands nécessaires complets
contenant tous les instruments pour le travail, la
toilette, le repas, tels que celui qu'il légua à son
fils et qui a été donné à la Ville de Paris par le
général Bertrand; tels encore que le grand né-
cessaire acheté au retour d'Espagne en jan-
vier 1809, il avait des nécessaires d'un volume
et d'un poids bien moindres : les nécessaires de
portemanteau, qui tenaient dans une fonte et
dont il se servait en campagne, lorsque les ba-
gages n'avaient pu rejoindre.
Les soins qu'il prenait de son corps, sa pro-
preté méticuleuse, le besoin qu'il éprouvait des
lavages à grande eau, étaient peu dans les mœurs
de son temps. Mme de Rémusat déclare « qu'il ne
LA TOILETTE
se faisait aucune idée de la décence que la bonne
éducation inspire ordinairement à toute personne
bien élevée » Sans doute il n'avait aucun embarras
à se laisser voir déshabillé et à faire sa toilette
devant ses serviteurs intimes, même au besoin
devant toute l'armée, comme il fit par exemple à
l'île Lobau, mais il n'avait pas même un instant
l'idée que ce fût là une indécence. L'habitude des
camps où le général, en quelque costume qu'il se
trouve, est toujours visible pour ses aides de
camp, l'avait sans doute préparé à considérer ces
pudeurs comme des tartuferies; peut-être aussi
le sang grec des Kalomeroi, ses ancêtres, n'était-
il pas étranger à cette sensation d'aisance, si l'on
peut dire, dans la nudité, qui se retrouve chez
lui comme chez plusieurs de sa race. Le nu dans
la sculpture, dans la peinture, dans la nature ne
les choquait point ; il leur paraissait antique.
Ainsi lavé, l'Empereur, très minutieusement,
se taillait les ongles avec des ciseaux qu'il vou-
lait très coupants et très affilés : il avait les mains
belles, le savait et les soignait en conséquence.
Si les ciseaux ne coupaient pas à son gré, il les
brisait sur le marbre. Aussi, c'est par douzaine
que Biennais les lui fournissait. La profession de
manicure venait tout récemment d'être inventée
par quelques femmes que la Révolution avait
ruinées; mais Napoléon n'a jamais employé de
manicure, tandis qu'il avait pour pédicure un
<)4 LA JOURNÉE DE l/EMPEREUR
•certain Tobias Kœnig, juif allemand, qui avait
obtenu de porter l'épée sur un habit brodé [
comme ceux des valets de chambre. Kœnig, qui
était tout petit et avait conservé beaucoup d'ac-
cent germanique, venait tous les quinze jours à
la toilette. Napoléon avait rarement besoin de ses
services, mais il s'amusait à lui poser une foule
de questions sur ses clients, et, pour ce, Kœnig
était payé 2 400 francs.
Un autre artiste venait tous les huit jours :
c'était Duplan, coiffeur de Leurs Majestés, le seul
homme qui sût couper les cheveux, disait l'Em-
pereur; le seul homme qui sût coiffer, disait
Joséphine. Elle avait si bien convaincu Napoléon
de ses talents que, après le divorce, il fallut que
Duplan appartînt exclusivement à la nouvelle
impératrice ; il se fît payer : 4 000 francs de
gages sur les états de la Maison, 6 000 francs de
pension sur la cassette de Marie-Louise, 6 000
francs puis 12 000 de pension sur la petite cas-
sette de l'Empereur, et 1 166 francs par mois sur
la caisse des théâtres; il avait fallu cela pour
qu'il se déterminât à renoncer à sa clientèle, car
1 Joséphine lui permettait de coiffer en ville, et
Napoléon le lui interdit expressément lorsqu'il
le mit au service de Marie-Louise. Aussi, malgré
ses 40 000 francs de traitement, Duplan préten-
dait y perdre, et ne manquait point de solliciter
des gratifications, dont quelques-unes allèrent à
LA TOILETTE 95
12 000 francs. Lui aussi savait amuser l'Empe-
reur, lui raconter de petites histoires. Cela lui
réussit : il y fit fortune, et son fils fut, sous le
second Empire, un député influent.
L'Empereur avait les cheveux non pas noirs,
mais châtains. Il ne faut sans doute pas, pour le
ton exact, se rapporter à ceux qui, conservés
sous verre, ont pu être décolorés par la lumière;
mais il en est qui ont été soigneusement enve-
loppés et gardés tels depuis le temps où ils ont
été détachés de sa tête. Ceux-là tournent aussi
presque au blond foncé, s'accordant avec lés yeux
bleus, d'un bleu soutenu.
Ce ne fut qu'à la fin du Consulat qu'il se déter-
mina à porter les cheveux tout à fait courts sur
le cou et l'on peut penser que la raison en devait
être cette calvitie précoce qu'on devine déjà dans
le beau portrait de Gérard de 1803. En Italie, il
a les cheveux tout à fait longs, flottant sur les
faces; quelques mèches seulement serrées en
queue par un ruban. Toute la tête est poudrée
légèrement. Au retour d'Italie, il renonce à la
poudre sur la demande de Joséphine, mais il
garde ses cheveux longs pendant la traversée de
Toulon à Alexandrie. Au Caire, peut-être même
à la bataille des Pyramides, il a les cheveux rac-
courcis. Les faces sont tombées, tout ce voile
léger et flottant qui auréolait sa figure, et, sauf
par derrière, les cheveux sont taillés d'assez près,
9G LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
mais point tant qu'on pourrait croire : témoin
une série de bustes exécutés dès son retour en
France, d après nature, et qui montrent des mè-
ches encore longues, tombant sur le front, cou-
vrant aux trois quarts les oreilles, et, par der-
rière, débordant largement sur le collet. En même
temps, le Premier Consul laisse pousser, jusqu'au
tiers des joues, des favoris qui descendent plus
bas que le lobe de l'oreille et qui paraissent assez
épais. Ces favoris disparaissent en même temps
que, par derrière, les cheveux se font plus courts,
mais ce n'est que tout à la fin du Consulat que
Bonaparte devient le Tondu, comme l'appellent
ses soldats. Peu à peu, dès lors, le front se dé-
nude, si bien que, dans quelques croquis sincères
de la fin de l'Empire, on voit qu'il ramène, et la
mèche longue qui donne un si vif caractère à sa
figure vient de loin.
Les ongles faits, Napoléon quittait son gilet de
flanelle, se faisait verser sur la tête de l'eau de
Cologne, et avec une brosse rude se frottait lui-
même la poitrine et les bras. Le valet de chambre
frottait ensuite avec la brosse le dos et les épaules,
puis frictionnait tout le corps en y versant de
pleins rouleaux d'eau de Cologne. Cette habitude
du frottage, que Napoléon avait, disait-il, rap-
portée d'Orient et à laquelle il attribuait en partie
sa santé, lui semblait des plus importantes. Il ne
fallait pas qu'on le ménageât : « Plus forti di-
LA TOILETTE 97
sait-îl au valet de chambre, plus fort! comme
sur un âne ! »
Comme les bains, le frottage à la brosse devait,
chez lui, maintenir la peau en état de remplir
toujours ses fonctions. « Dès que, chez lui, a dit
un de ses médecins, le tissu de la peau se trou-
vait serré par une cause soit morale, soit atmos-
phérique, l'appareil d'irritation se manifestait
avec une influence plus ou moins grave, et de là,
la toux et l'ischurie se prononçaient avec vio-
lence. » Ces accidents cédaient avec le rétablisse-
ment des fonctions de la peau. Les sueurs vio-
lentes qu'il obtenait, tantôt par des bains prolon
gés, tantôt en faisant couvrir exagérément son lit,
bassiné à outrance, tantôt en faisant à cheval des
courses de soixante kilomètres, avaient le même
objet. Après de grandes fatigues, il se condam-
nait, toujours dans un but pareil, à vingt-quatre
heures de repos absolu. Enfin, son tempérament
présentait une particularité très singulière qui se
produisait périodiquement, qui avait sur sa santé
une influence constatée, et dont la cessation, à
Sainte-Hélène coïncida avec l'aggravation de l'état
morbide. « Je suis guéri si je sue et si les cica-
trices qui sont sur ma cuisse viennent à s'ou-
vrir », disait-il le 22 janvier 1821, trois mois
avant sa mort ; mais « la nature ne répondait plus
aux sollicitations de sa volonté ».
Ainsi baigné, lavé, frotté, l'Empereur s'habjl •
98 LA JOURNÉE DE L EMPEREUR
lait. 11 endossait son gilet de flanelle, sur lequel,,
depuis 1808, il portail en campagne, suspendu
par un cordon noir, un petit cœur en satin noir,
du volume d'une grosse noisette. Sous l'enveloppe
de soie, était une autre enveloppe en peau, dans
laquelle était enfermé du poison préparé suivant
la formule qui fut donnée par Cabanis à Condor-
cet et qui paraissait infaillible. Plus tard, en 1812,
l'Empereur remplaça ce poison par un autre pré-
paré par Yvan, selon une formule différente et
ce poison-là le trahit en 1814; mais, dès le dé-
part pour l'Espagne, il avait pris ses précau-
tions afin de ne pas tomber vivant aux mains-
des ennemis de la France. Si, en 1815, après
Waterloo, quoique en possession d'un moyen de
mort dont il savait l'effet et qu'il portait cons-
tamment sur lui dans un sachet pratiqué à sa
bretelle, il ne voulut pas s'en servir, c'est qu'il
jugea bon que ses destins s'accomplissent et
qu'il fournît avec ce prodigieux exemple des vi-
cissitudes humaines, l'unique revanche que son
martyre et sa mort pussent procurer à la France
vaincue contre l'Angleterre victorieuse.
Ensuite la chemise. Puis, Constant lui mettait
aux pieds de très légers chaussons de mérinos,
sur lesquels il tirait des bas de soie blancs, re-
tenus par des jarretières élastiques ; il lui passait
un caleçon de toile très fine ou de futaine et une
culotte de Casimir blanc, retenue au genou par
LA TOILETTE 99
une petite boucle d'or. Parfois, lorsque, au lieu de
souliers à boucles d'or, Napoléon devait chausser
des bottes molles à l'écuyère, il prenait un panta-
lon très collant de Casimir blanc ou de tricot. Cu-
lotte ou pantalon était retenu par des bretelles
élastiques.
C'était Chevalier, son tailleur, qui fournissait
les gilets de flanelle à 40 francs la pièce; les che-
mises venaient de chez les grandes lingères,
M,les Lolive, de Beuvry et Cle, rue Neuve-des-
Petits-Champs, qui fournissaient aussi les cols en
croisé noir, à 8 francs pièce. Les bas de soie, de
chez Panier, coûtaient 18 francs la paire, mais
Napoléon s'en plaignait. « Pourquoi plus chers
pour moi que pour un autre? disait-il. Je n'en-
tends pas cela. Dois-je être volé? » Les souliers,
comme les bottes, étaient fort aisés, plus longs
d'un centimètre que le pied, lequel mesurait exac-
tement 26 centimètres, plus larges d'un demi-
centimètre au milieu de la plante du pied, qui
mesurait 7 centimètres. Encore ces souliers à
boucles d'or, que fournissait Jacques, rue Mont-
martre, étaient-ils doublés en soie, et avait-on
soin de les faire briser pendant trois jours par un
garçon de la garde-robe, nommé Joseph Linden,
qui avait exactement le môme pied que l'Empe-
reur. Les souliers coûtaient, ordinairement,
15 francs la paire. Quelquefois, mais très rare-
ment, et, sans doute, à la campagne, Napoléon
semble avoir chaussé des claques par dessus ses
100 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
souliers. Pour la chasse, comme toujours lors-
qu'il montait à cheval, il mettait sur ses bas de
soie des bottes à l'écuyère doublées, dans toute
leur hauleur, soit en maroquin, soit en peluche
de soie, et qui, de plus, recevaient chaque jour
une toilette fraîche. Aussi pouvait-il les quitter
pour ses souliers sans avoir à changer de bas.
Ces bottes, qui coûtaient 80 francs la paire,
étaient garnies de petits éperons d'argent qui
n'avaient guère plus d'un centimètre de longueur,
et dont quelques-uns étaient extrêmement usés.
Napoléon en avait douze paires, et les valets de
chambre savaient dans quelles occasions tels ou
tels avaient été portes : ainsi, les éperons de la
campagne de Dresde et de la campagne de France,
que Napoléon offrit à Las Cases, en disant : « Pre-
nez, mon cher : ils m'ont servi à Champaubert. »
Une fois chaussé, cravaté d'une très mince cra-
vate de mousseline et, par dessus, d'un col roide
en soie noire, très haut, large et avec empièce-
ment sur le devant, Napoléon endossait un gilet
rond de casimir blanc : une veste, descendant plus
bas que les gilets d'aujourd'hui. Cette veste était
comptée, avec la culotte, 85 francs par le tailleur
ordinaire, Chevalier, 64 francs par Lejeune qui,
en 1815, remplaça Chevalier. L'Empereur chan-
geait chaque matin de veste et de culotte, ne les
portant que dans leur blanc, et ne les faisant
blanchir que trois ou quatre fois. Si soigneux de
LA TOILETTE 101
sa personne, il l'était extrêmement peu de ses
habits. Il essuyait sa plume sur sa culotte ou il
arrosait d'encre en secouant sa plume sur son
bureau. Il n'en changeait point pour cela dans
la journée, pas plus que de bas de soie, quoiqu'il
eût l'habitude, lorsqu'il sentait à la jambe quelque
démangeaison, d'y frotter le talon du soulier dont
l'autre pied était chaussé. Le renouvellement des
vestes et culottes était une affaire. On devait en
fournir quarante-huit par année, et elles devaient
durer trois ans, mais il y avait toujours déficit.
En 1811, au recolement de la garde-robe, il n'y
en avait que soixante-quatorze au lieu de cent
quarante-quatre : les autres avaient dû être ré-
formées.
Par dessus la veste, il bouclait son ceinturon
d'épée. Ce ceinturon a changé de forme à di-
verses reprises : l'Empereur a essayé d'un ceintu-
ron à boucles en forme de boucliers, ornées de
têtes d'aigles, chargées de la lettre initiale N et
garnies chacune d'un S en serpent; il a eu des
ceinturons de soie pourpre, des ceinturons en
cuir noir, des ceinturons de peau de renne dou-
blés en or; même il a usé de baudriers légers
portés sur la chemise et sous la veste, où l'épée
était passée dans un simple pendant de cuir
blanc. Mais le plus ordinairement, son ceinturon,
qu'il quittait dans son cabinet, était porté sur ou
sous la veste.
102 LÀ JOURNÉE DE i/EMPEREUR
Napoléon n'avait que deux épées d'usage cou-
rant, toutes deux à garde d'or avec fourreau
d'écaillé monté en or. Sur la poignée de l'une,
au milieu, était figurée une Couronne de Fer,
enveloppée d'une couronne de lauriers et ac-
costée des tètes de Minerve et d'Hercule dans
des médaillons enrichis d'arabesques; le pom-
meau était terminé par un casque et formé d'un
hibou; la branche, ornée d'aigles et d'abeilles,
finissait par une petite tète de lion antique: la
garde, à coquille renversée, était ciselée d'un
bouclier chargé d'un aigle empiétant son foudre;
sur le bord du bouclier, étaient posées seize
abeilles, autant qu'il y avait de cohortes dans la
Légion d'honneur; la lame, fusée d'acier, était
incrustée d'ornements. Biennais avait fourni cette
épée, qui avait coûté 5 700 francs.
On pourrait être tenté de penser que l'Empe-
reur avait plus de deux épées en service ordi-
naire : il ne s'en trouve pourtant que deux dans
les divers inventaires. Sans doute il en avait de
cérémonie, mais en fort petit nombre. En 181 1^
il possède en tout quatre épées : les deux de
service ordinaire, une épée à la française en ver-
meil et une épée à lame plate à garde d'ivoire.
L'épée que l'Empereur portait à Austerlitz, celle
que, depuis ce jour, il eut presque constamment
au côté, qu'il légua à son fils et que le général
Bertrand, qui en était dépositaire, ofirit au rai
• LA TOILETTE 103
Louis-Philippe, est conservée dans la cella du
Tombeau, aux Invalides.
Sur le gilet, Napoléon prenait le grand cordon
<le la Légion d'honneur : ce n'était que dans les
occasions solennelles qu'il le portait par-dessus
l'habit.
On passait enfin à l'Empereur son habit, ordi-
nairement l'habit de chasseur à cheval de sa
Garde; les dimanches, et pour les cérémonies où
il ne se mettait point en grand costume, l'habit
de grenadier à pied. L'habit de grenadier était de
drap bleu de roi; le collet bleu, sans liséré; les
revers blancs, taillés carrément, sans liséré; les
parements écarlates, sans liséré ; les pattes
blanches à trois pointes ; la doublure écarlate,
sans liséré, retroussée, agrafée et garnie de
-quatre grenades en or brodées sur drap blanc; le
tour de poche en long, figuré par un passepoil
écarlate ; les boutons dorés portant un aigle cou-
ronné. Le frac des chasseurs à cheval était de
drap vert, revers en pointes, doublure de même
-drap; collet et parements (en pointes) rouges;
pattes d'oie dans les plis, vertes, lisërées de
rouge; retroussis ornés de cors de chasse brodés
en or; boutons à la hussarde portant un aigle
couronné. Certains habits — entre autres celui
du musée de Sens — ont les boutons ronds et
unis.
104 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
Ce fut en vendémiaire an IX que le Premier
Consul commença à porter ces uniformes. A Mor-
fontaine, chez Joseph Bonaparte, il vit sur un
fauteuil un habit ployé. 11 le prit et le déploya :
c'était un habit de colonel de la Garde consulaire.
« Je veux l'essayer », dit-il, et, se déshabillant, il
l'endossa. « Il est beau, cet habit-là, fit-il en se
regardant au miroir. Il n'y en a pas que je trouve
plus beau, si ce n'est mon habit d'officier d'ar-
tillerie. » Depuis ce moment, il l'adopta pour la
vie courante, — car dans les cérémonies il avait
l'habit de général ou de consul, — et sous l'Empire
il ne porta plus que lui. C'était peut-être à l'imi-
tation de Frédéric II, lequel n'était jamais qu'en
uniforme militaire et, de préférence, de ses gardes
à pied. Cela était devenu de tradition chez les
souverains ses admirateurs. En 1815, Napoléon a
eu quelquefois l'uniforme de la garde nationale,
mais jamais il ne le porta, quoi qu'on en ait dit,
sous le Consulat : ce qui a pu établir la confu-
sion, c'est la ressemblance des deux habits de
garde national et de grenadier à pied.
Les épaulettes légères et assez petites, avec le
corps tout uni, la tournante étroite et les franges
à graines d'épinard étaient toutes passées dans
les pattes de l'habit qui, en fait de décorations,
n'était chargé que de la plaque brodée en argent
de grand-aigle de la Légion et des deux décora-
tiens de la Légion d'honneur et de la Couronne
LA TOILETTE 105
de Fer. L'insigne de la Légion que portait TEni-
pereur fut, jusqu'à Austerlitz, la décoration de
légionnaire en argent, non surmontée de la cou-
ronne, laquelle ne fut ajoutée qu'en avril 1806. A
partir d'Austerlitz, il prit l'aigle d'or d'officier et
le conserva jusqu'à sa mort. Depuis le 5 juin 1805,
il porta toujours, concurremment avec la Légion
d'honneur, la décoration en or de commandeur
de son ordre de la Couronne de Fer : c'était la
couronne lombarde, chargée en médaillon du
profil couronné du fondateur, surmontée d'un
aigle et suspendue à un ruban orangé à lisérés
verts. Il n'a jamais porté les insignes de l'ordre
des Trois-Toisons, fondé par lui le 15 août 1809,
et dont la décoration a été seulement projetée ; et
l'on ne connaît que deux ou trois portraits où il
soit représenté avec le cordon ou l'étoile de
Tordre de la Réunion, institué le 18 octobre 181 1 .
Pourtant dans certains jeux de décorations lui
ayant appartenu, le ruban bleu de la Réunion fi-
gure attaché à la même tringlette que ceux de la
Couronne de Fer et de la Légion. Il est vraisem-
blable qu'il l'a porté au moins lors de son voyage
de 1811 dans les Départements réunis, car les
deux portraits mentionnés sont de peintres Hol-
landais.
L'habit de chasseur à cheval coûtait 200 à 210
francs; la paire d'épaulettes, 148 francs; la plaque
de la Légion, 62 francs. L'habit de grenadier,
106 LA JOURNÉE DE l/EMPEREUR
plus cher, montait de 240 à 250 francs. Le tailleur
Chevalier avait une tendance continuelle à haus-
ser ses prix. Aussi, en 1813, voit-on un autre
tailleur, Lejeune, livrer des habits de grenadier,
avec épaulettes et plaque, à 340 francs, et des
habits de chasseur complets à 330 francs. C'est
le résultat de l'administration de M. de Turennc,
le nouveau maître de la garde-robe.
L'Empereur, en ciïet, avait, le 19 août 1811,
fait connaître à M. de Rémusat « qu'il n'avait plus
rien à voir avec sa garde-robe ». II ne pouvait lui
convenir que des fournisseurs vinssent lui récla-
mer leurs notes. « Étanl à Saint-Cloud, a-t-il dit,
dans ma calèche, l'Impératrice à côté de moi, et
au milieu d'un concours immense de peuple, je
me suis vu interpellé tout à coup à la façon de
l'Orient, comme l'eût pu être le Sultan se ren-
dant à la Mosquée, par un homme qui avait tra-
vaillé pour ma personne et réclamait une somme
considérable dont on lui refusait le paiement de-
puis longtemps. Et il se trouva que c'était juste,
mais j'étais en règle. Aussi j'avais payé depuis
longtemps, l'intermédiaire seul était coupable ».
Soit désordre, soit malversation, M. de lL-musat
avait laissé accumuler des dettes, sans que pour-
tant la garde-robe fût entretenue comme elle au-
rait dû l'être. Si c'était négligence, il était d'au-
tant plus coupable que, devant à l'Empereur tout
ce qu'il était et tout ce qu'était sa femme ; tiré par
lui de l'obscurité et presque de la misère: placé
LA TOILETTE 107
d'abord dans la domesticité du Consul, puis élevé
à la dignité de chambellan et môme de Premier
chambellan; paré d'un titre comlal et même au-
torisé tacitement à une particule à laquelle il n'a-
vait nul droit, accablé de ces bienfaits d'argent
qui honorent lorsqu'on demeure fidèle et désho-
norent lorsqu'on trahit (entre autres une gratifi-
cation de 200 000 francs sur ordre de l'Empe-
reur en date du 28 Messidor, an XII), il n'était
point de ces hommes dont le cerveau trop vaste
refuse de se plier aux médiocres combinaisons
d'intérieur, et il avait prouvé que s'il était pro-
digue lorsqu'il s'agissait de son Maître, il était
ladre à souhait lorsqu'il s'agissait de sa bourse;
M. et Mme Rémusat, en dehors de leurs traite-
ments sur les divers chapitres, traitements mon-
tant à 42 000 francs sans les tours de bâton, les
présents, les bénéfices de la Surintendance des
Théâtres et le reste, M. et Mrae Rémusat, donc,
avaient, en novembre 1807, reçu, pour tenir mai-
son et accueillir les étrangers, une subvention sur
fonds secrets, d'abord de 2 000 francs par mois,
puis, presque tout de suite, de 5 000. Ils tou-
chèrent intégralement la somme en 1807 et 1808 :
ce qui n'empêche qu'ils en étaient encore, en
octobre 1808, « à songer sérieusement à recevoir
plus de monde et à remplir les intentions du
Maître. » Voyant quel usage on faisait de ses gé-
nérosités, Napoléon, à titre d'avertissement, ré-
duisit la gratification à 33 000 francs en 1809 et
108 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
à 24 000 en 1810. Il est vrai que le Premier
chambellan et sa femme auraient pu, dès 181)8
être pris en flagrant délit de conspiration et que,
depuis lors, leur opposition s'était accentuée. En
1811, éclata l'affaire des 16 000 francs d'arriéré
sur la toilette, et l'Empereur, tout en laissant à
M. de Rémusat sa place de Premier chambellan,
lui retira le titre de Maître de sa garde-robe.
Pour justifier son mari, Mm° de Kémusat avance
que les 40 000 francs qui, dit-elle, étaient portés
au budget pour la toilette de l'Empereur, ne
pouvaient suffire. Le chiffre qu'indique ici Mme de
liémusat est faux. De l'an XI à 1814, la Toilette
n'a été portée au budget que pour 20 000 francs;
et, à partir du moment où la garde-robe a
été administrée par un autre que M. de Ré^
musat, ce chiffre a suffi amplement. Mais cet
autre, M. le comte de Turenne d'Aynac, avait,
en même temps qu'un réel dévouement pour
la personne de l'Empereur, les qualités qui
manquaient le plus à son prédécesseur : l'ordre
et l'économie dans son service. De plus, il
était brave et l'avait prouvé dans les campa-
gnes qu'il avait faites comme officier d'ordon-
nance; il était spirituel et bien informé, et ses
histoires amusaient l'Empereur qui l'avait sur-
nommé, à cause de son anglomanie, Milord
Kinsester. D'ailleurs, sa tâche comme Maître
de la garde-robe avait été fort simplifiée par
Napoléon qui, en même temps qu'il soldait l'ar-
LA TOILETTE 109
riéré, avait fait établir, d'après les prix cou-
rants, un règlement détaillé et dresser un inven-
taire complet; puis avait ordonné la mise en ser-
vice de ses effets, les commandes et les réformes,
comme il eût pu faire pour un de ses régiments
Lorsque l'Empereur, sa toilette terminée, allait
sortir de son intérieur, il prenait de la main
gauche son chapeau que le premier valet de
chambre lui présentait. Ce chapeau, de castor
noir, sans bordure ni galon, orné seulement d'une
petite cocarde tricolore soutenue par une ganse
de soie noire, était fourni par Poupard et Cief
Palais du Tribunat, et coûtait 60 francs. On de-
vait en acheter quatre par année et chacun devait
durer trois ans. 11 était large, d'un castor relati-
vement mou, et la coiffe en était garnie en satin
piqué; pourtant on le forçait encore avant que
l'Empereur, qui avait la tête extrêmement sen-
sible, le portât. Celte coiffure devait être singu-
lièrement incommode, car lorsqu'elle se trouvait
longtemps à la pluie, le castor se détrempait, et
les ailes de devant et de derrière tombaient sur le
visage et les épaules; néanmoins, Napoléon s'y
tenait uniquement : elle était comme son enseigne
et le désignait à tous.
Ce n'était guère que vers 1802 qu'il l'avait
adoptée, à l'époque où Isabey fit son portrait en
pied à la Malmaison. Encore, pendant le Consu-
lat, ne s'en coiffait-il sans doute qu'à la campagne
110 LA JUUKNÉE DE L'EMPEREUR
et dans l'intimité. Dans les cérémonies, il avait
un chapeau brodé, sans panache. Sous l'Empire
même, il a eu quelque velléité de se déterminer
pour un casque en cuivre doré. On en trouve du
moins un dans sa garde-robe. Avec Fhabit bour-
geois, il portait un chapeau rond : mais on peut
affirmer qu'il ne prenait l'habit bourgeois que
pour des sorties incognito très peu fréquentes. Il
n'avait donc jamais, aux Tuileries, d'autre chapeau
que son petit chapeau, mais, par contre, il l'avait
toujours soit à la main, soit sur sa tête, dès qu'il
passait d'une pièce dans l'autre. 11 le prenait par
l'aile de devant et, souvent, dans la conversation,
l'agitait. Lorsqu'il était en colère, ou voulait y
paraître, il le jetait à terre, le bousculait du pied.
Après le chapeau, l'Empereur recevait, de son
valet de chambre, un mouchoir sur lequel il se
faisait verser de l'eau de Cologne, et qu'il portait
à ses lèvres, puis à son front, et passait légère-
ment sur ses tempes. Ce mouchoir était de batiste
très fine, marqué, comme tout le linge fourni par
Mlks Lolive et de Beuvry, d'un N couronné. Cer-
tains étaient à vignettes imprimées en diverses
couleurs. Ils coûtaient uniformément 12 francs
pièce. Napoléon prenait ensuite une lorgnette,
une bonbonnière dans laquelle était de la réglisse
anisée et une tabatière. Il ne quittait jamais sa
chambre sans que ces différents objets fussent ré-
partis par lui dans les poches de son uniforme»
LA TOILETTE lii
Cette habitude était à ce point connue des gens de
service que, à table, s'il fouillait infructueuse-
ment dans une de ses poches, sans qu'il eut rien
à demander, le maître d'hôtel se précipitait et
rapportait immédiatement l'objet désiré. « Mais,
Dunan, lui dit un jour l'Empereur, vous êtes
donc sorcier pour savoir toujours lequel j'ai ou-
blié. — Sire, répondit Dunan, j'ai remarqué que
Votre Majesté a toujours son mouchoir dans la
poche droite et sa tabatière dans la poche
gauche. »
Les lorgnettes de poche, que fournissait Le-
rebours, le célèbre opticien de la place du Pont-
Neuf, étaient pour l'ordinaire en vermeil, mesu-
raient de 18 à 21 lignes et coûtaient de 180 à
220 francs. Bien que Napoléon fût infiniment
moins myope que ses frères, Lucien et Jérôme,
il avait pourtant la vue courte et, dans l'habi-
tude de la vie, non seulement en campagne, mais
à Paris, il se servait d'une lorgnette ou d'un bi-
nocle fait en forme de face-à-main.
Les bonbonnières étaient de petites boîtes
rondes, en cristal ou en écaille, montées en or,
quelques-unes avec un portrait, celui de Madame
mère ou celui de la reine Caroline. Le jus de ré-
glisse y était coupé, ou plutôt haché en morceaux
extrêmement fins, de façon à parfumer seule-
ment la bouche, à fondre tout de suite sans noir-
cir la salive. C'était, au reste, la seule gourman-
LA JOURNEE DE L EMPEREUR
dise qu'il se permît, et cette gourmandise était un
parfum.
Pour les tabatières. Napoléon en avait de toutes
sortes que lui avaient offertes le Pape, le Sultan,
les impératrices Joséphine et Marie-Louise, sa
mère, ses belles-sœurs Catherine et Julie, sa
sœur Caroline; certaines, dans sa garde-robe,
datent des premiers temps du Consulat, car il
était conservateur de ces menus objets auxquels
toujours il attachait un souvenir ou une pensée.
On se souvient de cette tabatière qu'il portait en
Italie, dont le dessus était orné du portrait de sa
Joséphine, et de la terreur superstitieuse qu'il
éprouva lorsqu'il en brisa la glace. En Messidor,
an IV, toujours en Italie, il perd sa tabatière et tout
de suite il écrit à Joséphine : « Je te prie de m'en
choisir une un peu plate et d'y faire écrire
quelque chose de joli dessus avec tes cheveux. »
Dans le cours de sa vie, les tabatières somp-
tueuses, enrichies de diamants, taillées dans des
pierres rares, ou sculptées à grands frais, ne lui
étaient d'aucun usage ; celles qu'il préférait étaient
des tabatières ovales, étroites, à charnières, en
écaille ou même en bois, doublées en or et ornées
de camées ou de médailles antiques. Ainsi : une
tabatière ovale, longue, en écaille doublée en or,
ornée de quatre médailles d'argent représentant
. Régulus, Sylla, Pompée et Jules César; une taba-
| tière ovale, en écaille, doublée en or avec mé-
daillon peint par Isabey représentant le roi de
LA TOILETTE 113
Rome; une autre avec le portrait de Marie-
Louise, qui lui avait été envoyée de Vienne au
moment du mariage, sont dans le service cou-
rant. Cette idée des médailles n'est pas indiffé-
rente : on dirait qu'il veut voir constamment
ses modèles, les grands conducteurs de peu-
ples : Alexandre, Pierre le Grand et Charles XII,
Charles-Quint et François 1er, Frédéric II, Au-
guste, César et Timoléon, puis les fondateurs
de dynasties : Démétrius Poliorcète, Antiochus,
Mithridate, Phraate II et Constantin.
Les tabatières ovales avaient l'avantage qu'il
les ouvrait d'une seule main et n'y perdait pas
son temps comme avec les rondes ou les car-
rées.
Le tabac était râpé très gros, composé de plu-
sieurs espèces mélangées, et fourni au prix de
3 francs à 3 fr. 60 centimes la livre par Ancest
ou Robillard. Il était conservé dans de grands
pots de grès verni ou d'étain, ou dans des coffrets à
clef qu'ouvrait seul le Premier valet de chambre.
On prenait des précautions depuis que, à Mal-
maison, le Consul avait trouvé, sur un meuble à
sa portée, une tabatière entièrement semblable à
la sienne, et remplie de tabac empoisonné. Nul
autre que Constant ne touchait donc à son
tabac.
Un soir, au moment où l'Empereur sortait de
table, un chambellan s'aperçoit que la tabatière
est vide et s'empresse 'de la faire remplir. L'Em-
114 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
pereur la reçoit, l'ouvre, jette au feu le contenu
et fait signe à son maître d'hôtel de lui donner
lui-même du tabac. Ici ce n'était point défiance,
mais façon de rappeler que chacun dans sa Mai-
son avait son métier et que les empressements
serviles n'étaient pas pour lui plaire.
Napoléon consommait beaucoup de tabac et
pourtant il en prisait peu; mais il prenait de
larges prises qu'il approchait de ses narines,
sans aspirer, et qu'il laissait tomber ensuite.
Souvent il promenait sous son nez sa tabatière
ouverte. Ses mouchoirs n'étaient pour ainsi dire
jamais salis. C'est un peu de la même façon qu'il
avait essayé du tabac à fumer. N'aspirant pas la
prise, se contentant de la respirer, il avait eu la
prétention de respirer la fumée sans l'aspirer et
la rejeter, ou plutôt il avait simplement pris une
pipe d'Orient toute allumée, en avait mis le bout
d'ambre en sa bouche, et la fumée affluant, il s'é-
tait mis à tousser et à cracher disant « Pouah!
Pouah! Enlevez-moi cette cochonnerie! » Et, de-
puis, il n'avait jamais essayé. Les tuyaux de pipe
en bois de jasmin, à bouquins d'ambre enrichis
de pierres précieuses, qu'il avait rapportés d'E-
gypte, et qu'il montrait à Moreau, rue de la Vic-
toire, quelques jours après Brumaire, restèrent
pourtant dans la garde-robe où on les retrouve en
août 1811.
11 ne semble pas que l'Empereur ait porté ha-
LA TOILETTE 115
bituellement de montre. S'il en portait par ha-
sard, il n'en prenait pas grand soin et de même
que, en se déshabillant, il envoyait sa montre à
la volée comme tout ce qu'il avait sur le corps,
s'il lui arrivait de se mettre en colère ou de vou-
loir le simuler, il jetait sa montre à terre avec
violence comme il faisait de son chapeau, mais
les montres n'y résistaient pas : aussi les répara-
tions étaient-elles des plus fréquentes.
Les montres que l'Empereur avait dans sa
garde-robe et dont il a pu se servir, étaient à
répétition, sans ornement ni chiffre, à boîte
simple d'or, à cadran sous glace. Deux étaient
•en argent à sonnerie. Elles avaient été fournies
par Lépine, Bréguet et Mugnier. Certaines lui
appartenaient depuis la campagne d'Italie : telle
celle qu'il donna au Grand-maréchal à Sainte-
Hélène en lui disant : « Tenez, Bertrand : elle
sonnait deux heures de la nuit à Bivoli quand je
donnai ordre à Joubert d'attaquer. »
Pour de l'argent, Napoléon n'en prenait jamais
sur lui. S'il sortait et qu'il eût quelque aumône à
faire, il s'adressait à l'aide de camp, à l'écuyer ou
au chambellan de service, à la première personne
qu'il trouvait sous sa main.
A l'intérieur, il avait dans un tiroir de sa
table des rouleaux d'or pour les secours mi-
nimes; s'il s'agissait d'une grosse somme, il
griffonnait un bon sur le Trésorier général, ou
116 LA JOURNÉE DE L EMPEREUR
il donnait ordre au secrétaire de payer sur la
petite cassette.
A neuf heures précises, la toilette achevée, la
journée officielle commençait»
ÎV
LE LEVER
Quelques instants avant neuf heures, on grattait
à la porte. C'était le chambellan de jour, en ha-
bit de soie écarlate brodé d'argent, en veste et
culotte blanches, portant sur la poche droite de
son habit un large nœud de ruban de soie verte
à liséré et glands d'or, sur lequel était attachée
une clef sans panneton dont i'anneau présentait,
au-dessous d'un aigle couronné, un écusson avec
la lettre N. Ce chambellan, comme tous les offi-
ciers de service civils ou militaires, était tou-
jours en uniforme. L'Empereur n'eût point toléré
— moins encore eût-il commandé — que sous
prétexte de commodité, les personnes attachées
à sa Maison se libérassent de leurs insignes et
parussent en habit bourgeois. Par contre, à partir
de 1807, quiconque n'était pas de service com-
mandé et était invité à quelque fête devait s'y
présenter en habit à la française de soie ou de
velours. C'était un de ses moyens pour faire mar-
cher les manufactures de Lyon.
Donc, le chambellan qui avait une chambre aux
118 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
Tuileries, et avait pu s'y habiller, avait, dès le
matin, vérifié si les huissiers et les valets de
chambre d'appartement avaient fait leur service
et si toutes les choses étaient à leur place et tous
les hommes à leurs postes. A l'heure voulue, il
venait du salon de service, en traversant le se-
cond salon, gratter à la porte de la chambre à
coucher. Un valet de chambre d'appartement,
après avoir pris les ordres de l'Empereur, l'in-
troduisait et il remettait la note des personnes
qui attendaient le lever. Retraversant alors le
salon dont chaque porte était tenue par deux
huissiers en habit français de drap vert, brodé
en or au collet et aux parements, en veste rouge
et en culotte noire, il retournait dans le salon de
service où étaient entrés de droit les Grands offi-
ciers de la couronne et les officiers de la Maison
qui étaient de jour.
C'étaient le Grand chambellan dont le costume
ne différait de celui du chambellan que par la ri-
chesse des broderies, et l'insigne que par la di-
mension de la clef, et, avec lui, le second cham-
bellan de jour, celui qui était chargé du service
des Grands appartements. Puis, le Grand écuyer
et l'écuyer, en habit bleu clair, le Grand maître
et le maître des cérémonies en violet (le Grand
maître avec une clef pareille à celle du Grand
chambellan) ; le Grand veneur et le lieutenant de
vénerie en vert; le préfet du palais (le Grand ma-
réchal ayant assisté à la toilette) en amarante;
LE LEVER 119
le Grand aumônier et l'aumônier de jour en sou-
tane, suivant leur dignité ecclésiastique ; puis l'In-
tendant général, et le Trésorier de la couronne;
eufin, le Colonel général de service en uniforme
du corps dont il avait le commandement, grena-
diers ou chasseurs à pied, chasseurs ou artilleurs
avec l'aiguillette, signe distinctif de la Garde,
que portaient aussi les aides de camp sur leur
uniforme de général ou de colonel.
A neuf heures précises, l'Empereur sortait de
son Appartement intérieur. S'il était prêt plus
tôt, il attendait, pour faire ouvrir les portes, que
la pendule eût sonné. Il entrait dans son salon où
pénétrait en même temps le service de la Maison,
introduit parle chambellan de jour. A moins de
circonstances exceptionnelles, à moins que Napo-
léon n'eût besoin, pour sa politique, de faire filtrer
au dehors quelque appréciation ou quelque nou-
velle, qu'il n'y eût nécessité qu'il redressât les
absents en parlant aux présents, à moins encore
que l'abbé de Pradt, aumônier, ne fût au lever,
et que les affaires de Rome n'appelassent l'atten-
tion, l'audience était courte, presque silencieuse,
et l'Empereur se bornait à donner brièvement les
ordres nécessaires.
S'il prenait à partie l'un des Grands officiers,
c'était que par dessus sa tête il visait un corps
constitué ou une classe d individus. Ainsi, Sé-
gur, le grand-maître des cérémonies, ou Daru,
120 LA JOURNÉE DE L*EMPEREUR
l'intendant général, tous deux appartenant à
cette deuxième classe de l'Institut qui tient lieu
de l'Académie française, portent d'ordinaire le
fardeau pour l'Académie ; mais qu'ils ne pren-
nent point pour eux-mêmes les discours très di-
rects de l'Empereur. L'effet qu'il a cherché est
produit dès qu'il sait qu'on parlera dans Paris
de ce qui s'est dit au lever.
Sauf ces occasions, pour le service, le lever est
bien plutôt Y Ordre. Tout y est militaire, en effet,
froid et net. Point d'historiettes qu'on raconte ou
de plaisanteries qu'on prépare, nulle familiarité
qui se glisse, nulle faveur qui s'insinue. On est là
pour recevoir des ordres et rendre des comptes,
non pour faire sa cour. Et, pour cela, Napoléon
entend qu'on assiste au lever et qu'on y soit
exact. 11 faut, si l'on arrive en retard, pour se
faire excuser, un mot bien trouvé comme celui
qu'on attribue à Ségur en 1809 : « On ne peut
pas circuler dans les rues, je viens de tomber
dans un embarras de Rois. »
Le service congédié d'un bref salut, le cham-
bellan de jour introduit les Grandes Entrées. Ceux
qui jouissent de cette faveur sont les Princes de
la Famille impériale et de l'Empire, les cardi-
naux, les grands officiers de l'Empire, les offi-
ciers des maisons de l'Impératrice, des princes
et princesses, puis les présidents des grands corps
de l'Etat, et les premières autorités de Paris.
Tous ont mis pied à terre au bas de l'escalier de
LE LEVER 121
Flore, car leurs voilures à eux entrent dans la
Cour du Palais — ce sont presque les seules. Ils
ont été reconnus à l'entrée par le portier inté-
rieur, Nivernois, ont gravi les degrés et, au palier,
ont été salués de la hallebarde, selon leur rang,
par le portier d'appartement. Ils ont traversé la
salle des Gardes, cette salle que Fontaine et Per-
cier viennent de décorer, où, dans le plafond
merveilleusement orné, est représenté Mars
sur son char de guerre. A leur approche, les
pages, pour leur faire honneur, se sont levés de
leurs banquettes jadis couvertes en simple velours
d'Utrecht, à présent en tapis de la Savonnerie;
puis, les portes du salon de service ouvertes de-
vant eux par un huissier, ils s'y sont établis
pour y attendre le bon plaisir de l'Empe-
reur.
Rien à faire qu'échanger debout des banalités,
point même le plaisir des yeux. Sauf les meu-
bles, chaises et pliants en bois doré couverts en
Beauvais, et les cantonnières aussi en Beauvais
— car la tapisserie a elle aussi sa hiérarchie :
Gobelins pour l'Empereur, Beauvais pour la Mai-
son, Savonnerie pour les pages — toute la déco-
ration est restée telle qu'au temps de Louis XIV,
avec , au plafond , Marie - Thérèse peinte par
Nocret, sous les traits de Minerve, et, aux murs,
de grands vilains paysages qui ont poussé au noir.
L'ensemble est triste. Peu de lumière dans les ap-
partements. On pense au mot de Hœdcrer au Pre-
122 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
mier Consul : « Ceci est triste, Général. — Oui,
répond-il, comme la grandeur. »
Chacun est dans le costume de sa dignité, l'uni-
forme de son grade ou de ses fonctions, paré de
ses ordres, en bas de soie et en souliers. Les
princes de la Famille impériale, rois ailleurs, ne
paraissent qu'en costume de princes français :
Cambacérès ne manque point de revêtir son grand
habit violet d'archi-chancelier, Lebrun son habit
noir d'archi-trésorier ; le vice-grand électeur,
Talleyrand, lorsqu'il a déposé son habit écarlate
de grand chambellan, a l'habit ponceau : tous
portent au côté ce glaive, dont la garde et l'écus-
son sont formés par une aigle aux ailes éployées,
dont la poignée de nacre cannelée est surmontée
d'un pommeau à deux tètes de lion. Les minis-
tres, les sénateurs, les députés, les tribuns, les
préfets, les généraux sont en habit bleu que diffé-
rencient les broderies ; les officiers des Maisons
de l'Impératrice et des Princes, dans les cha-
toyants costumes attribués au service dont ils
font partie : c'est un merveilleux tableau que
vient encore agrémenter, à des jours, la présence
des princes de la Confédération du Rhin dans
l'uniforme de leurs troupes.
On appelle les Grandes Entrées et, suivant l'or-
dre hiérarchique, le chambellan introduit les favo-
risés dans le salon de l'Empereur dont les six fau-
teuils et les douze chaises de bois doré sont couverts
de tapisserie des Gobelins, dont les rideaux et les
LES AUDIENCES
[page 129)
LE LEVER 125
portières sortent de la même manufacture, dont
les meubles meublants sont en bois doré, où le pla-
fond représente le triomphe de Minerve, et toujours
Marie-Thérèse. On forme le cercle. L'Empereur le
parcourt et parle presque à chacune des personnes
présentes, car il aime que son lever soit nom-
breux, il ne lui plaît pas qu'on y manque, et c'est
à leur assiduité à cette cérémonie matinale que
certains doivent d'échapper aux soupçons que
leur conduite devrait faire naître. Talleyrand,
même aux jours où il semble le plus en disgrâce,
arrive le premier, reste le dernier. Il a reçu le
premier choc, n'a été ni arrêté ni fusillé; il revient
donc chaque matin ; l'Empereur ne lui parle pas ;
on s'écarte de son contact, on fait le vide autour
de lui ; mais il reste, et, imposant sa figure im-
passible, il attend, comptant sur l'oubli facile
que Napoléon a des injures. Et la fin lui donne
raison.
Toutefois, plus encore qu'aux dignitaires ,
qu'aux ministres avec lesquels, dans la journée, il
aura son travail particulier, l'Empereur parle
aux figures inaccoutumées, aux fonctionnaires ou
aux officiers généraux auxquels il a fait dire par
le chambellan de service de venir au lever, et
dont il a quelque renseignement à recevoir.
Ce n'est pas que, lorsqu'il a lieu de faire une
algarade à quelqu'un de ses ministres, il se con-
tienne parce qu'il y a foule et que la leçon soit
moins nette et moins vive ; mais là comme par-
126 LA JOURNÉE DE l/EMPEREUR
tout, il ne parle que d'affaires et ne perd point de
temps aux bagatelles. Nulle conversation qui
n'ait pas pour objet l'administration ou la politi-
que, qui frise la galanterie ou vise des amuse-
ments à prendre; des questions qui souvent dé-
concertent par leur précision et leur minutie et
exigent une réponse nette, un chiffre brutal, une
-explication la plus courte possible ; un interroga-
toire qui est d'un juge et que sa mémoire inscrit
mieux que ne ferait un greffier; une attention
constamment éveillée, que rien ne lasse, et qui
se promène sur l'Empire et sur l'Europe avec
autant d'aisance qu'elle ferait sur une commune
d'un millier d'âmes, qui, sans préparation aucune
et sans note consultée, va de l'Escaut au Da-
nube, de Napoléonville à Erfurth, toujours
aussi présente, aussi impérieuse, sans hésiter, ni
se reprendre, tordant ainsi la nature humaine
pour en extraire des faits qui servent à ses des-
seins, c'est le spectacle qu'il donne chaque matin,
et qui, aux assistants, impose davantage tous les
jours l'habitude de ne plus penser par eux-
mêmes, tant il se charge de penser pour tous.
Le lever ne se prolonge point comme on pour
rait croire, car il n'y a pas de discours oiseux :
et si l'Empereur a le désir de vider à fond une
question, ou si quelque grand fonctionnaire a des
doutes à lui soumettre, ce sera en audience par-
ticulière.
LE LEVEÏï 127
Ces audiences commencent dès que le lever a
été congédié par un salut : elles sont données
dans ce même salon, car, on ne saurait trop le
répéter, personne n'entre dans le cabinet. D'a-
bord, ce sont ceux des personnages qui ayant les
grandes entrées, ont manifesté, au lever, le désir
de parler à l'Empereur. Puis ce sont tous ceux
qui ont sollicité et obtenu d'être reçus. Le cham-
bellan de jour a entre les mains une liste dont il
ne se départit point, car l'Empereur en a le double
par devers lui et ne veut point de tour de faveur :
mais il est des sots, M. de Rémusat, par exemple.
Un jour à Saint-Cloud, le comte Dubois, préfet
de police, montant en voiture dans la cour du
château, au sortir de l'audience de l'Empereur,
s'entend appeler du balcon par Napoléon qui a
omis un ordre important. Dubois revient en
hâte, mais, dans le salon de service, il trouve
M. de Rémusat, chambellan de jour, qui re-
fuse de le laisser pénétrer. Dubois se démène,
donne des explications, M. de Rémusat n'entend
à rien. Il ne connaît que sa consigne. Pendant ce
temps, l'Empereur s'étonne, puis s'impatiente,
enfin ouvre la porte et trouve Dubois en grande
querelle avec ce portier récalcitrant. On prétend
que l'Empereur laissa échapper un mot désobli-
geant sur l'esprit de M. de Rémusat. Qui sait si
un autre n'eut pas été plus juste? Il s'agissait
alors de Fouché, le bon ami de Mme de Ré-
musat; elle venait de le réconcilier avec son autre
128 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
bon ami, M. de Talleyrand, et il était tout simple
que le Premier chambellan ne tînt point à ce que
les ordres donnés contre son complice fussent
aggravés par l'Empereur.
Sauf avec les ministres et les fonctionnaires
qu'il a retenus après le lever, il est rare que dans
ces audiences de la matinée, toutes fort brèves,
il s'agisse d'affaires générales. Presque toujours
ce sont des solliciteurs qui ont à présenter quel-
que requête personnelle, et l'Empereur sait à ce
point, par avance, de quoi il sera question qu'il
ne donne guère d'audience que lorsqu'il est dé-
terminé à accorder la grâce qu'on lui deman-
dera. Pourtant, il lui plaît parfois de montrer à
tout-venant ses pires ennemis dans ses anticham-
bres, en posture de suppliants, et alors il leur
fait attendre quelque peu leur tour de faveur; car
il lui importe que l'on sache par le monde que, si
tel conspirateur a été gracié, tel prisonnier re-
laxé, tel exilé rappelé, au moins la mesure a été
sollicitée, et il s'imagine que la présence, cons-
tatée dans son palais, d'un membre d'une famille
obligera ses alliés à tenir une certaine discrétion
dans ses propos.
On étonnerait fort les gens si l'on donnait la
liste complète de ceux et de celles qui ont obtenu
des audiences, et par suite des faveurs : En de-
hors des princes de la Maison de Bourbon, — et
encore en était-il qui recevaient des secours im-
portants et un subside habiluel — la plupart des
LE LEVER 129
familles d'ancienne noblesse doivent uniquement
à la bienveillance de l'Empereur le don gracieux
des biens territoriaux qui forment encore aujour-
d'hui leur fortune. Si quelques-unes de ces resti-
tutions étaient justifiées par des services de
guerre, la plupart étaient un encouragement
pour des services de Cour, et toutes ont été sol-
licitées et obtenues de cette façon.
L'Empereur recevait debout devant la chemi-
née, où très tard en saison on entretenait un feu
assez vif, qu'il frappait constamment du talon de
ses souliers. Ses yeux clairs, d'un bleu mouvant,
par instants presque noirs, lorsqu'il recueil-
lait son attention, à d'autres moments d'un
gris d'acier, lorsque l'émotion ou la colère le
prenait, si brillants alors qu'ils semblaient
d'un métal en fusion, fixaient attentivement son
interlocuteur qu'il écoutait jusqu'au bout. Puis
il posait des questions brèves, parfois peu cour-
toises, si c'étaient des femmes. Il n'avait point
appris à leur parler et les prenait à contre-
temps : certaines s'en fâchaient et ripostaient
avec aigreur. Il ne leur en tenait pas rancune et
s'en amusait. Il était bien rare qu'une femme
sortît de son salon sans emporter, avec la grâce
qu'elle était venue demander, quelque aigreur
contre celui qui la lui avait accordée. Pour les
hommes, on en cite qui, à la suite d'une audience
se dévouèrent à lui. Ils sont rares.
Les demandes d'argent qu'on lui adressait
9
130 LA JOURNÉE DE l'eMTEREUR
étaient aussi fréquentes que les demandes de ra-
diation ou de restitution. Le plus souvent il don-
nait ; quelquefois il prêtait, et alors le prêt figu-
rait sur les comptes de l'Intendant général.
Simple figure, car le créancier ne réclamait point
les dettes. Le plus souvent, à une occasion, bap-
tême ou mariage, il mettait le billet au fond
d'une corbeille, le couvrait de quelque bijou ou
de dragées, et l'envoyait à la débitrice. Il en est
pourtant qu'il ne perd point de vue et fait ins-
crire jusqu'en 1815.
Si la somme accordée était importante, il grif-
fonnait un bon sur le Trésor général : moindre,
il prenait dans son tiroir quelque rouleau, ou ap-
pelant son secrétaire, faisait payer par la petite
cassette. Il n'aimait point qu'on le remerciât, et
ne l'admettait même point de ses plus familiers, de
ceux qu'il se plaisait à combler sans qu'ils eussent
la peine de rien demander. Ou il leur faisait en-
voyer avis de la gratification donnée, ou il leur
glissait dans la main un bout de papier, et sur ce
papier, un chiffre, un gros chiffre d'argent à tou-
cher chez Estève.
Nulle familiarité d'ailleurs ; il se tient en son
rang, et pour indiquer que l'audience est ter-
minée, c'est d'ordinaire un signe de tête, parfois
un coup d'œil sur la liste qui est sur la table.
Jamais il ne donne la main. La poignée de mainr
il y a un siècle, était une marque d'égalité et n'é-
tait guère d'usage de supérieur à inférieur, et
LE LEVER 131
piur le baise-mains, que les Bourbons rétabli-
rent, Napoléon le jugeait un peu dégradant. Donc,
point de ces marques extérieures si prodiguées
plus tard et devenues banales. Une seule fois,
semble-t-il, l'émotion l'entraîne. C'est en 1815,
au début des Cent-Jours. Quand M. Mole entre
dans son salon — ce Mole à qui il a prouvé sa
confiance et le goût personnel qu'il a pour lui en
le nommant, à vingt-neuf ans, conseiller d'État
et directeur général des Ponts et Chaussées, à
trente-trois ans, grand juge et ministre de la
Justice, en lui réservant la succession de Cam-
bacérès, archi-chancelier et grand dignitaire —
donc, ce jour, il va à Mole, lui serre la main et
l'embrasse. C'est, peut-on croire, un des seuls
cas où, dans un de ses palais, il ait mis ainsi de
côté sa dignité impériale. « Autrement, comme
il disait, on lui eût journellement frappé sur
l'épaule. »
LE DÉJEUNER
A neuf heures et demie, le lever et les au-
diences devraient être terminés, car c'est l'heure
fixée pour le déjeuner, mais, le plus souvent, les
audiences durent jusqu'à onze heures, le préfet
du Palais attend et le déjeuner refroidit. Nulle
précaution prise contre le poison : le règlement
dit bien que les services de la cuisine et de l'of-
fice doivent être apportés couverts, ainsi que l'eau,
le pain et le vin, et que, dès que la table est
posée, un maître d'hôtel doit toujours être au-
près; mais, comme la table, un très petit gué-
ridon d'acajou, ne peut être placée dans le salon
où l'Empereur donne audience, le déjeuner, dans
les assiettes d'argent, sous les cloches qu'un
aigle surmonte, sur les boules d'eau chaude
qu'on renouvelle à mesure, recuit dans un coin
de l'antichambre de l'Appartement intérieur
jusqu'à ce que l'Empereur fasse dire qu'il veut
manger. Le guéridon est alors rapidement dis-
posé et couvert d'une serviette par le tranchanl ;
le préfet du Palais, en bel habit amarante brodé
loi LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
d'argent, précède l'Empereur et se tient debout
près de la table dont le service est fait par
le maître d'hôtel de l'Empereur, Guignet, dit
Dunan.
Ce Guignet est d'une famille qui, toute, a été
employée au service du Roi et des princes de la
maison de Bourbon. Un Guignet était encore valet
de chambre de Louis XVIII ; une femme Guignet
était directrice de la lingerie de Marie-Antoinette.
Guignet, dit Dunan, est lui-même le fils d'un
cuisinier du prince de Condé, et, après avoir fait
son apprentissage au Palais-Bourbon, il est de-
venu chef des voyages du duc de Bourbon, l'a
suivi en émigration et y a été son cuisinier.
Las des voyages de l'armée de Condé, il s'est
placé chez le prince Louis de Rohan, puis a
obtenu de rentrer à Paris et a été agréé dans
la maison du Premier Consul dont il est devenu
le maître d'hôtel, après que Lecler a obtenu la
Conciergerie de Versailles. Dunan a 6 000 francs de
gages annuels, plus, de fréquentes gratifications :
la plus grosse, en 1810, de 3 000 francs. Pour
ses origines royalistes, il n'est pas une exception.
La plupart des chefs de service, des huissiers,
des piqueurs, ont été élevés comme lui et c'est
une curiosité de trouver les mêmes noms dans la
domesticité du Prétendant à Hartwell et dans la
domesticité de l'Empereur aux Tuileries.
LE DÉJEUNER 135
Le maître d'hôtel, en habit vert brodé en ar-
gent (un habit qui coûte 500 francs), avec le gilet
blanc, la culotte noire, les bas de soie blanc et
les souliers à boucle, a présenté la veille son
menu au premier maître d'hôtel contrôleur,
lequel l'a débattu dans le bureau du Contrôle, l'a
soumis au préfet du Palais de service, et a fait
les commandes aux fournisseurs brevetés et as-
sermentés. Les denrées ont été livrées bien em-
paquetées, au bureau du Contrôle, par des gar-
çons qui y sont connus et y ont été agréés. Elles
ont été pesées, examinées et mesurées par
un sous-contrôleur, puis remises au maître
d'hôtel qui surveille lui-même l'exécution de son
menu.
Ce menu, par ordre de l'Empereur, est fort res-
treint et ne donne pas à l'imagination de Dunan
lieu de se déployer. En 1810, le déjeuner doit
comprendre : un potage, trois entrées, deux en-
tremets, deux desserts, une tasse de café, deux
pains à tête et, pour boisson, une bouteille de
chamberlin. Plus tard, le menu est plus réduit
encore, il comporte : deux potages, un rôti, un
entremets, deux hors-d'œuvre, quatre plats de
dessert (compote, fruits, fromage et sucreries)
et du café.
C'est là ce que l'Empereur permet qu'on lui
serve, mais il ne touche jamais à tant de
plats. 11 mange très vite, assez peu proprement,
«net souvent la main au plat et fait beau-
136 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
coup de lâches à ses habits. Il ne suit aucun
ordre, passe de l'entremets au hors-d'œuvre,
pour revenir au rôti; ne s'astreint à aucune des
règles en usage pour un repas classique, mâche
assez mal de grosses bouchées et a hâte d'en
finir. Le repas ne dure pas d'ordinaire plus de
sept à huit minutes. Ce dont il mange le plus
volontiers, c'est du poulet à toutes les sauces, du
poulet sauté à la provençale, — sans ail, car l'ail
lui fait mal, — du poulet à l'italienne, à la tartarer
à la Marengo, du poulet fricassé, sauté ou rôti.
Il goûte fort les fritures et les pâtisseries, les
vol-au-vent, les bouchées à la reine, et les petites
timbales à la milanaise; aussi, les boudins à la
Richelieu, les quenelles de volaille au consommé
et, en première ligne, le macaroni à l'italienne
avec du parmesan. En fait de poissons, il met
au-dessus de tout les rougets de la Méditer-
ranée; c'est là un de ses régals. Après l'Egypte,
longtemps, les mets habituels de sa table ont été
le pilau et les dattes, mais c'étaient là des fan-
taisies, non de son appétit, mais de son imagi-
nation; comme lorsqu'il croyait, très sincère-
ment, aimer mieux la soupe de soldat que les
potages raffinés, et priser, entre tous les légumes,
les pommes de terre, les haricots et les len-
tilles.
Ses serviteurs n'admettent point volontiers des
goûts semblables, car c'est le temps où la grande
cuisine française a encore des traditions, où les
LE DEJEUNER 137
maîtres d'hôtel ont encore un point d'honneur et
où la composition d'un menu est pour honorer
ou déshonorer son auteur.
Donc, lorsque l'Empereur demande à Dunan
pourquoi il ne lui sert jamais de crépinettes de
cochon, Dunan répond que c'est parce que c'est
indigeste, mais, « en réalité, dit-il, parce qu'il
trouve cela peu gastronomique et peu fait pour
encourager la cuisine impériale ». Il sert le len-
demain des crépinettes de perdreaux et l'Empe-
reur les trouve excellentes et en mange beau-
coup. C'est ici comme pour ses habits : « La paye
d'un capitaine me suffirait », dit-il volontiers. Et
dans sa nuit, sa matinée et sa journée, il a trois
fois dans les vingt-quatre heures changé de linge
et de toilette.
Très dégoûté, il ne mange guère des haricots
verts qu'il aime beaucoup, par la peur d'y trouver
des fils « qui, dit-il, lui font l'effet de cheveux »,
et la seule pensée des cheveux dans ce qu'il
mange, lui soulève le cœur. Pourtant, à Cher-
bourg, en mai 1811, ayant eu la fantaisie d'aller
déjeuner sur la digue, il s'est arrêté à un corps
de garde, s'est fait apporter du pain de munition
et la soupe des soldats, et la première chose
qu'il a trouvée dans cette soupe, c'a été un long
cheveu. Malgré son haut-le-cœur, il a ôté le
cheveu et mangé la soupe. Mais ses soldats le
regardaient.
De la viande rôtie, il recherche la partie la
138 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
plus cuite, « la plus brune », et il a horreur des
viandes saignantes. Le déjeuner étant servi en
ambigu, il décloclie lui-même les assiettes, enle-
vées immédiatement lorsque leur contenu ne lui
plaît pas. Lorsqu'il lui plaît trop, il gronde :
a Monsieur, dit-il à son maître d'hôtel, vous voyez
bien que vous me faites trop manger, je n'aime
pas cela. Cela m'incommode. Je veux qu'on ne
me serve que deux plats. »
Et puis, des caprices, qui parfois amènent des
colères : Dunan ayant vu que les crépinettes de
perdreaux avaient plu à son maître, les remet
un mois après sur son menu. L'Empereur déclo-
che l'assiette, se met en colère, pousse la table,
la renverse sur le tapis et se retire dans son
cabinet. Les tranchants se hâtent de ramasser la
vaisselle et Dunan, en digne descendant de Vatel,
court chez le Grand-maréchal, pour donner sa
démission. Duroc le console, le remonte, lui dit
de préparer un second service. En effet, l'Empe-
reur le demande. Houstam présente le déjeuner
à l'Empereur qui réclame son maître d'hôtel.
Dunan arrive très mortifié, sert un poulet rôti.
Napoléon lui en fait compliment, lui donne quel
ques petites tapes sur la joue et lui dit : « Ah!
Dunan, vous êtes plus heureux d'être mon maître
d'hôtel que moi d'être Empereur. » Il avait de
ces façons qui étaient comme des excuses, même
vis-à-vis d'un maître d'hôtel, d'un valet de
chambre, après ses courtes colères, ses impa-
LE DÉJEUNER 139
tiences plutôt, qui tenaient à des causes étran-
gères à l'objet qui les avait provoquées.
L'Empereur ne buvait guère que du vin de
Chambertin très trempé d'eau. Il n'y avait de
cave ni aux Tuileries, ni dans aucun des Palais.
La fourniture était soumissionnée par des négo-
ciants nommés Soupe et Pierrugues, demeurant
rue Saint-Honoré, 338, qui s'engageaient à four-
nir les quantités demandées non seulement à
Paris et dans les châteaux impériaux, mais en
campagne. Un d'eux, à cet effet, accompagnait
toujours le quartier général. Ils livraient les vins
et les liqueurs dans des bouteilles uniformes,
manufacturées à Sèvres et marquées d'une N
couronnée. On ne leur payait que les bouteilles
consommées.
Le vin de Chambertin, de cinq à six ans, que
buvait l'Empereur, coûtait, comme les vins de Ro-
manée, de Clos-Vougeot, de Montrachet de même
date et comme le Lafitte de dix à douze ans, six
francs la bouteille. L'Empereur avait à ce point l'ha-
bitude de ce vin de Chambertin qu'il eut grand
peine à Saint-Hélène à s'habituer au Claret, et que
ce fut une des petites souffrances de la captivité.
Dès la campagne d'Egypte, c'était ce vin qu'il bu-
vait uniquement, lui-même en porte témoignage :
quand après la victoire d'Elchingen, il va coucher
à Ober-Falheim, où il trouve tous ses bagages
pillés, jusqu'à son vin de Chambertin, « il re-
140 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
marque gaiement qu'il n'en a jusqu'ici jamais été
privé, même au milieu des sables de l'Egypte. »
Au surplus, cette gourmandise est la seule qu'on lui
connaisse, et elle est bien bornée, car il ne pas-
sait jamais une demi-bouteille. On ne servait au
déjeuner aucun autre vin, après déjeuner aucune
liqueur.
Il ne paraissait sur la table de l'Empereur que
de la vaisselle plate en argent ciselé, et décorée
des armoiries impériales. Quelque argenterie
datant du Consulat était pourtant marquée d'un
B. Sauf les cloches, d'ordinaire surmontées d'un
aigle, l'argenterie, d'usage courant, était fort
simple et se tenait dans les modèles usités : les
salières, par exemple, étaient à coquilles, à
cygnes ou à caducées, les huiliers à cygnes, à ga-
leries, à caducées, à têtes de femmes, à pilastres.
Sauf les pelles à sel vermeillées, tout était en ar-
gent. On ne servait en vermeil qn'au dîner du
dimanche et aux grandes occasions, au contraire
de ce qui se passait chez les princesses qui
étaient toujours servies en vermeil.
Ce n'était pas pourtant que l'argenterie man-
quât : dès la campagne d'Egypte le général Bona-
parte avait pour son usage de la vaisselle plate,
très légère et fort portative qui, plus tard, servit
de modèle pour la vaisselle dite de chasse, mais
il en resta à peine quelques spécimens, tous les
bagages du général ayant été volés entre Fréjus
LE DÉJEUNER 141
et Aix. Pendant le Consulat, au début, il avait
fallu se contenter de peu, et on n'avait pu se
monter que par degrés. Le service fourni par Bien-
nais, en l'an X, ne suffisait pas même pour les
grosses pièces et il fallait, à chaque grand dîner,
en prendre en location. Quant à la vaisselle, on
se servait d'un service de porcelaine blanc et
or, marqué d'un B en or, fourni par Séjournant et
payé, compris les tasses et soucoupes à guirlandes
de lauriers, les carafes et les verres en cristal
taillé, marqués d'un B, 23 463 fr. 30. Peu à peu
l'on s'était agrandi et, en l'an XIII, outre l'admi-
rable service en vermeil, offert, à l'occasion du
Sacre, par la ville de Paris, l'Empereur possédait
un service de vermeil pour 24 couverts, une ar-
genterie neuve toute marquée à la lettre B, avec
quatre-vingt-seize plats d'entremets, quatre-vingt-
seize plats d'entrée, trente-deux plats de rôts et
le reste à proportion, mais pour les desserts, il
n'avait encore que les couverts et les accessoires
de vermeil. Comme surtout de table, on de-
vait emprunter, au Garde-meuble, un Apollon
conduisant les quatre chevaux du Soleil qu'on
accompagnait, à l'occasion, de divers Her-
cules accomplissant ses travaux. En 1806, l'ar-
genterie augmentée par une série d'achats atteint
au poids de 24 449 hectogrammes. Complétée
d'une façon définitive en 1811, elle est estimée,
dans les Palais de France seulement, à une va-
leur de 2 193 301 fr. 48 centimes, sans compter
142 LA JOURNÉE DE L'eMTEREUR
843 791 fr. 74 centimes en Toscane, à Rome
et en Hollande.
Napoléon déjeuna toujours seul, sauf pendant
le temps très court entre le second mariage et
les couches de l'Impératrice. Jamais Joséphine
ne déjeuna avec lui, et, après la naissance du Roi
de Rome, l'Empereur reprit ses habitudes soli-
taires, qui lui étaient plus commodes. A partir
de la naissance de son fils, la gouvernante des-
Enfants de France, Mmo de Montesquiou, eut
ordre de le lui amener chaque jour au moment
du déjeuner. Il le prenait sur ses genoux, lui
faisait goûter de son eau rougie, lui mettait aux
lèvres un peu de jus ou de sauce qu'il trouvait
sous sa main. Mme de Montesquiou se récriait,
l'Empereur riait aux éclats, — ce fut pour son
fils et avec son fils qu'il eut ses seules gaîtés
bruyantes, — et l'enfant-roi riait avec lui. L'Im-
pératrice souvent était présente et s'amusait
aussi de ces petites scènes.
Elles étaient familières à l'Empereur qui, dès
longtemps, aimait que, à son déjeuner, on lui
amenât ses neveux. On connaît le tableau de
Ducis où il s'est fait représenter entouré de tous
les enfants de la Famille qui jouent près de lui
pendant qu'il déjeune. C'est à Saint-Cloud, il est
vrai : mais, quand, le 27 février 1809, le baron
Lejeune, arrivant d'Espagne porteur de la nou-
velle de la prise de Saragosse, est reçu aux Tui-
LE DÉJEUNER ■ 143
leries, il trouve l'Empereur assis près d'un gué-
ridon, ayant sur ses genoux un joli enfant de
trois ans. Tous deux prennent leur repas à la
même fourchette, et, pendant la conversation,
l'Empereur caresse beaucoup l'enfant, fils aîné du
roi Louis. Après son repas, l'Empereur prend du
café. L'enfant, qui a tendu ses petits bras pour
saisir la tasse et boire aussi, est surpris par
l'amertume de la liqueur et fait une vive grimace
en repoussant la tasse. L'Empereur en rit beau-
coup et dit à son neveu : « Ah! ton éducation
n'est pas encore faite puisque tune sais pas dissi-
muler. »
Quelquefois, l'enfant taquiné se rebiffait : Un
jour qu'il a à déjeuner les deux fils de Louis, il
fait tourner la tête à l'aîné et lui enlève son œul
à la coque. Le garçon, qui a trois ans, prend son
couteau et dit à l'Empereur . « Rends-moi mon
œuf ou je te tue. — Comment, coquin, tu veux:
tuer ton oncle? » L'autre n'en démord pas :
« Rends-moi mon œuf ou je te tue. » Et l'Empe-
reur rend l'œuf en disant à son neveu : « Tu seras
un fameux gaillard. »
Avec le frère défunt de Napoléon-Louis, Napo-
léon-Charles, c'étaient bien d'autres jeux encore : il
le prenait dans ses bras, lui montrait le jardin, lui
disait : « A qui ce jardin-là? — A mon oncle. »
Et il lui lirait les oreilles en lui disant : « Après
moi, ce sera pour toi : j'espère que tu auras un
bon héritage. » 11 lui passait tout, ravi de l'en-
144 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
tendre, quand il voyait des soldats dans le jar-
din, crier : « Vive Nonon le soldat! », s'amusant
aux fables qu'il lui faisait réciter, gaminant avec
lui au point de le tenir sur son genou pour lui
faire manger des lentilles une à une, ayant pour
lui les mêmes faiblesses qu'en 1804, quand il se
le faisait apporter à Malmaison pendant le dîner
le mettait sur la table, et riait comme un fou,
à le voir toucher aux plats et renverser tout ce
qui se trouvait autour de lui.
Avec les enfants de Caroline et d'Élisa, ces
plaisanteries réussissaient moins : moins habi-
tués à ces façons, moins respectueux de l'oncle,
moins élevés peut-être à l'aimer, entourés de
serviteurs plus courtisans, ils se fâchaient à l'oc-
casion comme le petit Achille Murât auquel il
tire les oreilles et qui se rue sur lui, le poing levé,
en criant : « Vous êtes un vilain, vilain mé-
chant. » Un matin qu'il fait déjeuner avec lui
Napoléone Bacciochi, qui a cinq ans, il lui dit :
« Comment, mademoiselle, j'ai appris de belles
choses ! vous avez pissé au lit, cette nuit. » Et la
petite, avec un air imposant, se lève toute droite
sur son petit fauteuil : « Mon oncle, si vous
n'avez que des bêtises à dire, je m'en vais. »
D'autres enfants, le petit Léon, le petit Wa-
levvski, lui étaient parfois amenés à son déjeuner :
avec ceux-ci encore il avait un lien et il était
simple qu'il s'inquiétât d'eux; mais les enfants
de ses domestiques, comme le fils de Roustam,
LE DÉJEUNER M5
qu'il caressait, dont il provoquait les reparties et
le familier tutoiement, dont il frottait gaîment
les oreilles, ne pouvaient Famuser que s'il avait
à un degré particulier' le goût des enfants. Il
l'avait, en effet, au point que, dans ses lois, il
prenait d'abord leur intérêt, et que s'il savait
refuser bien peu de chose aux femmes, il n'est
pour ainsi dire pas d'exemple que, lorsqu'on em-
ployait un enfant pour lui adresser une demande,
il l'ait repoussée.
11 n'y avait pas que des enfants admis au dé-
jeuner de Napoléon : c'était l'heure où il recevait
les artistes et les savants. Talma était un des
familiers, et l'Empereur causait avec lui d'art
dramatique, se plaisait à lui donner des avis, avis
bien payés, car, de 1806 à 1813, Talma, en de-
hors de ses appointements, a reçu sur la caisse
des théâtres, en gratifications, la somme de
195 200 francs. Puis, c'était Denon, le directeur
général des musées, que Napoléon entretenait
des tableaux qu'il voulait voir exécuter, du goût
d'art qu'il prétendait développer dans la nation
et qui remplissait, auprès de lui, d'une façon si
distinguée les fonctions attribuées jadis au direc-
teur général des Bâtiments royaux.
Au début, c'est-à-dire au moment de l'expédi-
tion d'Egypte, quand Denon, présenté à Mme Bo-
naparte par Mme de Cresny, sa maîtresse, avait
sollicité d'accompagner le général, Bonaparte
10
146 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
y avait eu une vive répugnance : d'abord, il se
méfiait de cette Mm6 de Cresny, laquelle était
fort liée avec Joséphine, lui rendait de menus
services d'un caractère fort douteux et en rece-
vait des services plus sonnants; puis, il goûtait
peu les hommes à femmes et qui prenaient des
femmes pour les protéger. Or, le chevalier de Non,
alors qu'il était gentilhomme ordinaire et secré-
taire d'ambassade, n'avait guère fait autre chose
que de s'avancer par les femmes. Ce qu'on savait
de lui, ce n'était point sa diplomatie avisée et pa-
triote qui, à Naples, lui avait valu sa disgrâce :
c'étaient son joli petit conte : Point de Lende-
main, ses amours avec la reine Marie-Caroline,
ses priapées que, d'une pointe si spirituelle et si
libre, il griffonnait en tous les coins, sa tête de sa-
tyre qui, malgré sa laideur, n'avait guère ren-
contré de cruelles : il fallut donc que tout le
monde s'y employât pour que le général en chef
emmenât avec lui un tel personnage. Mais bientôt,
dès la traversée, puis en Egypte, il fut charmé
par cette conversation si vive, si spirituelle et si
nourrie, par cette infatigable curiosité qui pous-
sait Denon à risquer sa vie pour prendre un cro-
quis, par cetle vision qu'il avait si juste et si
graphique des faits contemporains, par cette ins-
truction encyclopédique qui en faisait le meilleur
juge en matière d'art, l'homme le plus compétent
pour mener à bien une immense entreprise :
celle de substituer aux sujets antiques ou aux
LE DÉJEUNER 147
sujets de pure imagination que s'obstinaient à
traiter les artistes, les sujets puisés dans l'histoire
de leur temps. Dans ces conversations de TEm-
pereur avec Denon, ont été arrêtés, d'une façon
précise, les sujets des tableaux et des statues que
l'Empereur faisait exécuter. Pour en recueillir
les éléments, Denon, accompagné de peintres
habiles, suivait en campagne le quartier général
et faisait dessiner sous ses yeux ou dessinait lui-
même les scènes les plus intéressantes. Et aussi,
il parcourait les musées des villes conquises et
choisissait les tableaux qui complétaient le Musée-
Napoléon. 11 allait ensuite muni de pleins pouvoirs
en Italie, et rapportait les œuvres d'art uniques
ou proposait l'achat des collections les plus
importantes. Rien ne lui échappait, et par lui
rien n'échappait à l'Empereur qui, dès lors,
s'enflammait, ne quittait pas la piste, portant à
ses poursuites une passion qui étonne. Ce n'est
ni la faute de Napoléon, ni la faute de Denon si
Ton ne voit pas au Louvre, près des statues
Dorghèse, à coté des Noces Aldobrandines, la
suite complète des marbres d'Égine.
Fontaine, l'architecte, en l'honnêteté et la
droiture duquel Napoléon avait pris une entière
confiance, le seul homme, depuis Mansard, qui
ait fait grand, même en de petits espaces, le seul
qui ait, avec un style nouveau, trouvé une for-
mule, à la fois sévère et majestueuse de la déco-
ration intérieure, apportait ses plans pour le
\48 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
valais idéal, le palais rêvé que l'Empereur se1
plaisait à imaginer, à tailler et à bâtir sur le pa-
pier et où il cherchait à fondre et à combiner tous
les agréments de ses divers quartiers généraux,
les palais de tous les souverains d'Europe.
Puis, c'étaient les compagnons d'Egypte, tou-
jours les bien accueillis, Berthollet, le chimiste,
généralement à court d'argent et qui ne partait
pas sans en emporter; les deux géomètres Costaz
et Monge, celui-ci surtout à qui l'Empereur avait
conféré, avec le titre de comte de Peluse les-
hautes dignités du Sénat et de la Légion.
C'est aussi au déjeuner, que, parfois les peintres
officiels sont admis à prendre un croquis d'après
lui : ainsi Gérard. David a sa charge de premier
peintre, dont il voudrait étendre les fonctions à
une sorte de dictature de l'art, et qui lui permet
de se rapprocher, et pour Isabey, s'il apparaît,,
c'est bien moins comme entrepreneur des minia-
tures que comme dessinateur du Cabinet, comme
inventeur des armoiries et arrangeur des céré-
monies : mais sa faveur du temps du Consulat
est un peu tombée et, par certaines familiarités
qu'il s'est permises, il a perdu la place tout à
fait à part qu'il aurait pu prendre dans la
maison.
Avec ces hommes, qui tous ont du talent, de
l'esprit et des connaissances, l'Empereur aimait
à promener sur tous les sujets l'activité de son
esprit et chacun de ceux qui ont été admis à ces
LE DÉJEUNER 149
entretiens et qui en ont, comme Isabey, Monge,
Fontaine et Talma, laissé quelque trace écrite,
atteste la grâce, l'amabilité, la gaîté qu'y appor-
tait Napoléon, la compétence avec laquelle il par-
lait et comme il savait enregistrer dans son im-
perturbable mémoire jusqu'aux plus petits faits.
Souvent, lorsqu'il n'avait pas d'autre interlo-
cuteur, il posait des questions au préfet du
Palais qui, debout, le chapeau sous le bras,
regardait le maître d'hôtel faire son service :
« Où a-t-on acheté cela? Quel prix cela coûte-
i— il? » Et quand on lui avait répondu, très sou-
vent il disait : « Cela était beaucoup moins cher
quand j'étais sous-lieutenant. Je ne veux pas payer
plus cher que les autres. »
Il fallait payer pourtant pour avoir dans ses
cuisines, ces cuisines des Tuileries où l'on étouf-
fait, où il ne se passait pas de saison « où il ne
pérît quelqu'un à cause de la vapeur de charbon »
(c'est Fontaine qui parle ainsi), des artistes tels
que Farcy, premier chef, Lecomte, chef, Lebeau,
chef pâtissier, qui fut, dit-on, « le régénérateur
de la pâtisserie française, et qui, dès son entrée
dans la maison du Premier Consul, avait fait sen-
sation par les jolies pièces montées dont il était
l'inventeur » : aux dîners du quintidi, on avait
admiré un passage du pont de Lodi, un passage
du Tagliamento et surtout un passage du pont
d'Arcole, en sucre filé, biscuit, pastillage et nougat,
qui étaient d'un artiste. Lebeau faisait toute la
150 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
pâtisserie, même pour les grands bals. Avant soi*
entrée, les pièces montées, seules, étaient four-
nies par Bailly, pâtissier, rue Vivienne. On ne
saurait garantir une anecdote relative au prix
d'un vol-au-vent, acheté au dehors et servi par
Rechaud, qui n'était point d'ailleurs maître d'hôtel
de Napoléon, mais de Joséphine. Il semble qu'il
eût été singulièrement imprudent qu'on fit venir
d'un pâtissier les plats destinés à la table impé-
riale, surtout des plats en croûte, et c'est ce qui
explique pourquoi Lebeau est un des seuls ser-
viteurs qui, dans les cuisines, soient restés depuis
le début du règne jusqu'à la fin.
Les cuisiniers, eux, changeaient très fréquem-
ment. Était-ce à cause de la mauvaise aération
des cuisines, ou de la sévère économie établie
dans la maison et qui les réduisait strictement à
leurs 2,400 francs de gages? Après Gaillon qui
avait accompagné le général en Egypte et qui
fut retraité avec la place de garde des bouches
à Fontainebleau; après Danger, qui avait aussi
fait l'expédition d'Egypte et qui avait même
couru péril de mort lorsque, au retour, l'argen-
terie fut volée à six lieues d'Aix, en Provence,
on voit se succéder, depuis 1802, Venard de La
Borde, Coulon, Farcy, La Guipière, l'artiste que
Murât attache à sa personne et qui meurt au
retour de Russie, Debray, Lecomte, Heurtin,
Lacombe, Lemoigne; Ferdinand est cuisinier à
l'Ile d'Elbe. Un nommé Dousseau chef de cuL
LE DÉJEUNER 151
sine pendant les Cent-Jours. C'est, on le voit, une
mutation constante : mais il faut ajouter que
parmi ces noms sont compris, outre ceux des,
chefs de cuisine proprement dits, ceux des chefs
d'emploi, lesquels, lorsqu'on partait en carn*
pagne, étaient dispersés dans les divers détache-
ments de la Maison de façon que l'Empereur
trouvât à peu près partout où il allait un service
complet. Malgré ces changements fréquents, ce
fut encore dans l'ancienne Maison impériale que
l'on trouva, après dix essais infructueux, un
homme assez dévoué pour venir à Sainte-Hélène :
Ce fut Chandelier, page rôtisseur en 1813, qui
était passé dans la maison de la princesse Pau-
line et qui, dès qu'il en reçut la proposition,
accepta avec empressement la mission de dévoue-
ment qu'on lui offrait. Il partagea avec les autres
serviteurs les soins à donner au Proscrit et son
nom désormais immortel est inscrit dans le Tes-
tament.
VI
LE CABINET DE TRAVAIL
Il était assez rare que l'Empereur prolongeât
son déjeuner : ce n'était que les jours où il
éprouvait, comme il le disait, le besoin de fermer
son cabinet et de donner un peu de repos à son
cerveau. D'ordinaire, après avoir pris sa tasse de
café accoutumée, il rentrait dans son apparte-
ment intérieur; mais, souvent, avant de se mettre
au travail, il descendait par le petit escalier et fai-
sait une courte visite à l'Impératrice. Chez José-
phine, cette visite tombait au moment où elle
déjeunait avec les dames qu'elle avait invitées, et
ce remue-ménage distrayait l'Empereur quelques
instants. Chez Marie-Louise, dont la vie était
bien plus morne, la conversation tombait vite.
Napoléon, qui s'était assis sur un fauteuil, se
laissait aller à quelques instants de sommeil.
Chez Tune ou chez l'autre, ce n'était qu'une appa-
rition qu'il faisait, car la besogne l'attendait et
rien ne prévalait sur le travail.
La pièce dont Napoléon avait fait son cabine
154 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
était d'une médiocre grandeur. Elle était éclairé;
par une seule fenêtre pratiquée dans un angle ei
donnant sur le jardin. Le meuble principal,
placé au milieu, était un magnifique bureau *
chargé de bronzes dorés et supporté par des
griffons. Le couvercle de la table glissait sur une
coulisse, de façon qu'il se fermât sans qu'on dé-
rangeât les papiers. Sous le bureau, et vissée au
plancher, se trouvait une armoire à coulisse, où,
chaque fois que l'Empereur sortait, on plaçait un
portefeuille dont lui seul tenait la clef. Le fau-
teuil du bureau était de forme antique ; le dos-
sier en était couvert d une tapisserie de casimir
vert dont les plis étaient retenus par des cordons
de soie et les bras se terminaient par des têtes
de griffons. L'Empereur ne s'asseyait guère dans
son fauteuil que pour donner des signatures. Il
se tenait habituellement à droite de la cheminée,
sur une causeuse recouverte de taffetas vert près
de laquelle était un petit guéridon qui recevait
sa correspondance du jour. Un écran à plusieurs
feuilles le défendait de l'ardeur du feu. Dans le
fond du cabinet étaient placés en équerre dans
les encoignures, quatre corps de bibliothèque, et
entre les deux qui occupaient le mur du fond se
trouvait une grande pendule régulateur du genre
de celle qui fut, en 1808, fournie par Bailly pour
le cabinet de Compiègne et payée 4 000. francs.
Lorsqu'il n'était encore que consul, Napoléon
avait songé à faire construire, soit dans cette
LE CABINET DE TRAVAIL 155
pièce, soit dans le salon voisin, une bibliothèque
composée de seize corps, de soixante-seize pieds
de pourtour et pouvant contenir dix mille volu-
mes. Le catalogue des livres du Cabinet particu-
lier, publié récemment, ne semble point en com-
porter un nombre si considérable ; mais les livres
énumérés n'auraient pu toutefois tenir dans les
quatre corps de bibliothèque que Ton voit figu-
rés. Il se trouvait encore des livres dans l'arrière
cabinet, des livres dans le cabinet du gardien du
portefeuille, à côté de la chambre à coucher, des
livres aussi dans le Petit appartement.
En face de la cheminée, une longue armoire
vitrée à hauteur d'appui, à dessus de marbre,
contenait les cartons et portait les volumes à
consulter et les papiers courants, sans doute
aussi la statuette ^équestre de Frédéric II, que
l'Empereur avait constamment sous les yeux.
Cette statuette était l'unique objet d'art qu'il
eût personnellement désiré.
Dans l'embrasure de la fenêtre, était la table
du secrétaire intime. Quelques chaises garnis-
saient la pièce. Le soir, pour éclairer son bu-
reau, Napoléon se servait d'un flambeau à deux
branches, à grand abat-jour de tôle, du genre
de ceux qu'on nomme flambeaux de bouillotte.
Du cabinet, on pénétrait dans l'arrière-cabi-
net, meublé de quelques chaises recouvertes en
maroquin vert et d'un secrétaire à cylindre,
chargé d'ornements en bronze doré et plaqué
156 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
d'une marqueterie de bois de rose représentant
des instruments de musique. La décoration de
la pièce rappelait son ancienne destination de
boudoir. Tous les sujets qui y étaient peints fai-
saient allusion aux occupations de femme, aux-
quelles, du plafond, présidait la reine Marie-
Thérèse sous les traits de Minerve. Le long d'un
des murs, courait une bibliothèque à hauteur
d'appui. C'était dans cette pièce que, d'ordinaire,
l'Empereur recevait ses ministres et qu'il don-
nait audience avant le lever, dans la journée et
le soir. Jamais, on ne saurait trop le répéter, une
personne étrangère n'entrait dans le cabinet de
travail.
On devrait être très exactement renseigné sur
la décoration de ce cabinet dont quatre tableaux
pour le moins ont eu la prétention de rendre
l'aspect. A bien des égards, ceux de Gérard, de
David et de Vigneron concordent, mais celui de
Garnier que Meneval dit avoir été fait d'après
nature, et qui est gravé dans l'ouvrage de Lan-
don, déroute entièrement. On y voit des bustes
placés au devant des bibliothèques, des statues
érigées au fond de la pièce, que des colonnes di-
visent en deux parties inégales, des bas-reliefs,
tout un appareil combiné pour un cabinet d'ap-
parat, non pour un cabinet de vrai travail. Mene-
val affirme avoir revu ce tableau chez le comte
Le Mardis qui l'aurait retrouvé par hasard et ra~
LE DEJEUNER
page 138)
LE CABINET DE TRAVAIL 159
cheté. Or, à la vente du comte Le Marois, on a
vu un portrait de Napoléon par Garnier, exacte-
ment dans le même mouvement que dans le ta-
bleau gravé par Landon, mais sans aucun acces-
soire et ne montrant rien du cabinet. Ou Mene-
val n'avait point revu, malgré son dire, le por-
trait acheté par M. Le Marois, ou sa mémoire Ta
trompé, mais, en tout cas, le cabinet que Gar-
nier a représenté et qu'on voit gravé dans Lan-
don n'est point celui des Tuileries. Tel le cabinet
aux Tuileries avait été sous l'Empire, tel il était
resté sous la Restauration et toutes les descrip-
tionsqu'on en a concordent. Le mobilier, comme
on l'a vu, était sommaire. Quant à la décoration
elle était telle que du temps de Marie-Thérèse.
Dans les panneaux, heureusement aux trois
quarts cachés par les bibliothèques,, sept paysages
de Francisque Milet, dans la manière du Poussin,
des paysages en hauteur démesurée, très médio-
cres, poussés au noir à n'y rien reconnaître. Les
autres peintures, un peu moins sombres, étaient
de Nocret : le tableau delà cheminée, tout mytho-
logique, c'était Minerve, à qui Mercure présen-
tait diverses femmes qui lui rendaient hommage:
Minerve, c'était Marie-Thérèse. Au plafond, en-
core Minerve, couronnée par la Gloire et entourée
des Génies des Arts ; en pendentifs, entre les
paysages de Milet, des médaillons allégoriques :
la Douceur, la Fidélité la Candeur, la Foi, la
Sculpture et l'Architecture. Il fallait être aussi
160 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
indifférent aux objets extérieurs que l'était l'Em-
pereur pour passer sa vie en cette somptueuse
et triste auberge, ne pas éprouver le besoin ma-
ladif d'en renouveler l'aspect.
Dans le cabinet topographique qui suivait,
aucun luxe ; seulement, de grandes tables et des
casiers, où étaient rangées les cartes dans un
ordre parfait. La pièce était fort basse, car,
après avoir demandé dès quinquets pour éclairer
l'ensemble des casiers, le directeur du bureau
réclamait des fumivores pour garantir le plafond
du feu trop ardent des quinquets.
Deux petites pièces encore : l'une, occupée
jour et nuit par le garde du portefeuille, avait
des tableaux de Noël Coypel et un plafond du
même peintre représentant l'Aurore au milieu des
amours; l'autre, l'antichambre, avec un cabinet
pour les garçons de garde-robe, ouvrait par une
porte à guichet, gardée par un huissier du Cabinet,
sur les corridors des Tuileries, et par une autre
porte, sur l'arrière-cabinet. Le garde du porte-
feuille de service était en habit, veste et culotte de
casimir noir avec trente-quatre brandebourgs sur
l'habit; l'huissier, dans le même costume que son
collègue de l'Appartement d'honneur.
Voilà le théâtre, voici les acteurs : le princi-
pal compagnon de Napoléon, c'est le secrétaire
intime, dénommé secrétaire du portefeuille en
LE CADINET DE TRAVAIL 161
1 806 ; c'est Bourrienne jusqu'en 1 802, Meneval de
1802 àl813, Fain, de 1813 à 1814. Fain avait fait
son apprentissage sous Meneval et le suppléait au
besoin depuis 1806. Ces trois hommes ont été le
plus avant dans la confiance et l'intimité de Napo-
léon. Il ne s'est séparé de Bourrienne qu'avec
douleur et lui a gardé jusqu'à la fin des mansué-
tudes qui étonnent.
Meneval, bien moins fin, bien moins intelli-
gent que Bourrienne, même un peu naïf, mais
d'une assiduité rare, d'une probité absolue et
d'une discrétion à toute épreuve, était le .servi-
teur qui convenait. Il avait le don de la pré-
sence réelle et continue. Avec un traitement de
24 000 francs, la qualité et les appointements de
maître des requêtes, le titre de baron, une dota-
tion annuelle de 30 000 francs, il était un inconnu
pour la Cour, si bien que, en 1813, beaucoup de
chambellans ne le connaissaient pas : il passait
sa vie entre l'Appartement intérieur, l'Apparte-
ment secret et les quatre pièces qu'il habitait aux
Tuileries, sur le corridor noir, à côté de Cons-
tant, à l'étage des domestiques. Nulle représenta-
tion pour lui, point de congé, point de sorties ou
de relations : une vie de cloître.
Fain, qui avait le titre de secrétaire archiviste
depuis le mois de février 1806, était habitué à
cette vie lorsqu'il fut appelé à remplacer Mene-
val en 1813. Il avait une valeur d'esprit supé-
rieure à celle de son collègue, et ses livres en
il
162 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
témoignent. Ils sont en même temps d'une hon-
nêteté rigoureuse, d'une véracité complète et
d'une scrupuleuse exactitude. Fain qui avait reçu
de l'Empereur une pension en août 1808, touchait
18 000 francs par an sur les états; une dotation
de 20 000 francs était attachée à son titre de
baron, et il était gratifié, de plus, de sommes
importantes en diverses occasions (18 000 francs
en août 1808, 100 000 fraucs le 27 juin 1813,
50 000 francs en avril 1814, etc.) Mené val et
Fain, auxquels il faut ajouter sans doute un com-
mis archiviste du nom de Bary, à 6 000 francs
par an, constituent seuls, en fait, le personnel du
Cabinet.
Meneval a pour garçons de bureau les gardes
du portefeuille Landoire et Haugel qui, armés
d'un sabre dont l'Empereur même a arrêté le
modèle, l'accompagnent à tour de rôle en cam-
pagne. Ils reçoivent un traitement de 4 800 francs
et de nombreuses gratifications (de 2 000 à 6 000
francs). Ils sont, eux aussi, d'intime et d'entière
confiance, étant au service au moins depuis le
Consulat. Fain a un garçon de bureau à 1 500
francs, Ribert, un comparse.
En dehors de Meneval et de Fain, l'Empereur
avait eu, de 1806 à 1809, un secrétaire rapporteur
des pétitions : Deschamps, protégé particulier de
l'impératrice Joséphine et son secrétaire des
commandements, de son métier poète, et faisant
tout ce qui concernait son état depuis les paroles
LE CABINET DE TRAVAIL 103
d'Ossian oti les Dardes, opéra en cinq actes, jus-
qu'à celles de La Succession, opéra-comique en
un acte. Napoléon lui avait attribué un traite-
ment de 12 000 francs, mais il n'avait pour ainsi
dire jamais fait appel à ses services.
Bien plus importants, quoique par intermit-
tences, et pas dès le début, les secrétaires da Cabi-
net. Lorsque l'Empereur les institua le 30 ven-
démiaire an XIII, il avait l'intention que les deux
secrétaires du Cabinet, tous deux conseillers
d'État, reçussent directement sa pensée, l'un sur
tout ce qui aurait rapport à la Guerre et à la Ma-
rine, l'autre sur tout ce qui toucherait l'Intérieur
et les Finances. Il ne nomma qu'un titulaire,
Clarke, dont il avait apprécié l'esprit dès la pre-
mière campagne d'Italie, où il eût pu aussi pren-
dre une idée de son caractère.
Clarke était d'une ancienne famille irlandaise
attachée de longue date au service de la France :
son grand-oncle, M. de Lee, avait été lieutenant-
général et cordon rouge; son père était major
dans le régiment de Bulkeley avec commission
de colonel ; son oncle, M. Shee, était secrétaire
général des hussards et favori du duc d'Orléans.
Ce fut lui qui aida le plus à sa carrière. La pro-
tection du duc de Fitz James lui avait valu deux-
pensions, Tune de 300, l'autre de 200 livres, mais
la protection de Shée lui valut le grade de capi-
taine de remplacement dans le régiment d'Orléans-
104 LA JOURNEE DE L EMPEREUR
Dragons. De lui-même, il avait, ce qui sert plus pour
arriver que l'ambition même, la faculté de lâcher
à l'occasion ses protecteurs à mesure qu'ils avaient
cessé d'être utiles : ainsi le duc d'Orléans, ainsi Cus-
tine, ainsi Carnot, ainsi sa propre femme « une
citoyenne plus que du commun » qu'il se vantait
pendant la Révolution d'avoir épousée, qui lui
était un brevet de civisme et dont il divorça dès
1795 : ainsi toules gens et toutes choses. A ce mo-
ment, il était tout à Bonaparte ou à Napoléon, et
pour être employé ne négligeait ni une démarche,
ni une attention, risque même à se rendre im-
portun. Il en tira cette place, ce titre et ce gros
traitement de 25 000 francs, mais l'embarras de
l'aller chercher pour lui dicter, ramena bientôt
l'Empereur à Mené val, et, dans le courant de la
campagne de 1805, où Clarke l'avait suivi, il le
nomma gouverneur de Vienne, puis il le chargea
de missions, le fît, en 1806, gouverneur de Berlin,
et enfin ministre de la Guerre en 1807.
Les deux places de secrétaires du Cabinet res-
tèrent vacantes jusqu'au mois de février 1809. A
cette époque, l'une fut, sur la proposition de
M. Maret, donnée à M. Edouard Mounier, audi-
teur au Conseil d'État depuis 1806, le fils de
Mounier de la Constituante. Mais, bien que les
appointements fussent maintenus à 25 000 francs
les attributions primitives furent singulièrement
restreintes. Mounier devint le chef du bureau des
traducteurs attachés au cabinet ; ce bureau, placé
LE CABINET DE TRAVAIL 165
au Carrousel, dans une des maisons non encore
démolies, avait pris une assez grande extension
pour occuper en 1812 dix employés (il y en a huit
dès 1809), ayant 33 100 francs de traitement.
Les dépenses extraordinaires de traduction mon*
taient en outre à 28 800 francs par année.
Mounier était admirablement préparé à un tel
travail. Elevé dans celte curieuse institution du
Belvédère que son père avait fondée à Weimar
pendant son émigration, il savait à merveille
l'anglais, l'allemand, l'italien et connaissait la
plupart des langues européennes. Appelant au-
près de lui son ancien professeur Duvau, qui
écrivait l'allemand comme un Allemand, il or-
ganisa son bureau de telle façon que l'Empereur
était tenu constamment au courant de ce -qui
s'imprimait et se publiait en Europe. 11 accom-
pagna le quartier général dans les campagnes de
1809, 1812 et 1813. 11 reçut en 1809 la décora-
tion de légionnaire, en 1810 le titre de baron,
une dotation de 10 677 francs sur les domaines
de la Poméranie suédoise, et le grade de maître
des requêtes ; en 1811, une action du journal de
l'Empire; en 1813, l'aigle d'or de la Légion, la
décoration de commandeur de la Réunion et la
place d'intendant des Bâtiments de la Couronne.
Cela prouve que l'Empereur appréciait ses ser-
vices. Reste à savoir si Mounier était aussi sûr
qu'il était intelligent. La plupart des traducteurs
introduits par lui, tels que Gourbillon et Duvau,
166 LA JOURNÉE DE L'OIPEREUR
sont suspects ; lui-même est d'une fidélité dou-
teuse. Il avait été attaché de trop près à la per-
sonne de Napoléon pour que la Restauration, en
le comblant de faveurs, n'ait point eu à recon-
naître des services antérieurs.
La seconde place de secrétaire du cabinet ne
fut occupée qu'en 1810 par M. Deponthon, offi-
cier du génie des plus distingués, qui avait dé-
buté à l'armée d'Italie, avait fait toutes les cam-
pagnes, et que l'Empereur s'était attaché comme
officier d'ordonnance dès 1806. Obligé par le rè-
glement de le faire sortir de sa Maison militaire
lorsqu'il lui avait conféré le grade de chef de ba-
taillon, Napoléon ne l'en avait pas moins gardé
sous sa main, l'avait employé à des missions et
avait imaginé ce moyen de reprendre auprès de
lui un auxiliaire précieux qui savait voir et ren-
dre compte.
Ainsi les deux secrétaires du Cabinet ne travail-
laient pas au Cabinet, Mounier ayant ses bureaux
en dehors du Palais, Deponthon étant le plus
souvent en voyage. Mais restaient deux éléments
nécessaires à l'alimentation de la pensée de Na-
poléon : les cartes et les livres ; le bureau topo-
graphique fournissait les unes, le bibliothécaire
apportait les autres.
Le chef du bureau topo graphique, que l'Em-
pereur voulait pouvoir consulter à toute heurer
était sans contredit un des hommes les plus émi-
LE CABINET DE TRAVAIL 167
nents en son genre qui se soient produits. Depuis
le siège de Toulon, l'Empereur connaissait ce
Bâcler d'Albe, qui déjà, avant la Révolution, avait
un talent particulier de dessinateur et de leveur
de plans, et qui venait de passer sept années dans
les Alpes à en étudier la cartographie et à en
peindre les sites les plus pittoresques. Bonaparte
l'avait nommé adjoint à Fétal-major de l'artille-
rie, et dès qu'il avait été appelé au commande-
ment de l'armée d'Italie, il avait chargé Bâcler
d'Albe de son cabinet topographique. Peu à peu
il l'avança en grade jusqu'à le faire, en 1813, gé-
néral de brigade, après lui avoir conféré, en
1809, le titre de baron, avec une dotation de
10 000 francs. Point à parler des gratifications,
des plus fréquentes.
Bâcler d'Albe n'avait pas seulement mission de
tenir constamment au courant, à Paris et en cam-
pagne, la carte des mouvements accomplis par
les armées en y piquant des épingles de couleurs
variées, de préparer par le même procédé, sous
les ordres directs de l'Empereur, les opérations
à venir : il était, pour Napoléon, si on peut
ainsi parler, le réalisateur de la carte. Doué d'une
prestigieuse facilité, il était capable de figurer,
uniquement d'après la carte et sans se tromper
d'une ligne, le panorama des lieux où l'Empereur
comptait livrer bataille. Sur ces hachures, sur
ces courbes, sur ces points noirs ou blancs, il
voyait et faisait voir, existant et tel que dans la
168 LA JOURNÉE DE L EMPEREUR
nature, non pas le terrain abstrait, mais en quel-
que sorte le terrain vivant des campagnes fu-
tures. Il inventait dès lors ou il retrouvait cette
méthode aujourd'hui si justement en faveur ; il
l'appliquait de génie, en peintre qu'il était et
qui a laissé de son temps quelques représenta-
tions qui sont entre les plus intéressantes qu'on
puisse rencontrer.
Sous les ordres de Bâcler d'Albe, deux ingé-
nieurs géographes, mais de médiocre notoriété :
Duvivier et Lameau, qui après 1814 reprirent
leur rang de capitaines dans le corps d'où ils
étaient sortis ; en 1813 seulement, comme sous-
chef de bureau, un ancien officier d'ordonnance
de l'Empereur, Athalin, celui qui fut plus tard
aide de camp du duc d'Orléans, lieutenant géné-
ral et pair de France.
La Bibliothèque, d'apparence, avait deux titu-
laires ; mais l'un n'y était que pour la gloire et
le traitement : l'Empereur ne lui demanda ja-
mais rien. Il avait nommé l'abbé Denina de Turin
son bibliothécaire parce que Denina avait rempli
ces fonctions, ou plutôt avait eu ce titre près de
Frédéric II. La pensée du roi de Prusse obsédait
l'esprit de l'Empereur. L'étude qu'il avait faite de
ses campagnes dès sa jeunesse et qu'il reprit à
Sainte-Hélène, les habitudes de costume qu'il
lui avait empruntées, la statuette de Frédéric,
unique ornement de son cabinet, la vénération
i,E CABINET DE TRAVAIL 169
portée aux trophées enlevés à Berlin, la visite à
son tombeau, tout, jusqu'à ce choix de Denina
pour bibliothécaire, montre son admiration pour
celui qu'il appelait « le Tacticien par excel-
lence ».
L'autre bibliothécaire fut Ripault, pendant tout
le Consulat et jusqu'au 9 septembre 1807. Ri-
pault était un homme de grande valeur, qui avait
accompagné Bonaparte en Egypte. Ce fut lui qui
organisa les bibliothèques des Tuileries, de Lac-
ken, de Malmaison, de Saint-Cloud, de Fontai-
nebleau, de Rambouillet et les petites bibliothè-
ques du Cabinet dans toutes les résidences ; de
plus, il avait été chargé, dès l'an XI, de l'analyse
de tous les journaux non politiques, de tous les
livres, brochures, pièces, affiches, placards, pa-
rus dans la décade, du compte rendu des assem-
blées littéraires et religieuses et des procès de
grand éclat; il était l'informateur de Bonaparte,
qui voulait, simplement sur son rapport, savoir
tout ce qui se passait dans le monde des lettres
et même ailleurs.
Ripault, fatigué, se retira en 1807. Son suc-
cesseur, bien plus connu, fut Barbier, le célèbre
bibliographe, qui cumula avec les fonctions de
bibliothécaire de l'Empereur celles de bibliothé-
caire du Conseil d'État. Avec Barbier, Napoléon
pouvait être tranquille : point de livre qu'il ne
connût et qu'il ne sût se procurer; point de ques-
tion qu'il laissât sans réponse ; point de projet
170 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
de bibliothèque à former où que ce fût et pour
quelque usage que ce fût, où il hésitât. Napo-
léon veut-il composer ses bibliothèques porta-
tives, fonder une bibliothèque des Enfants de
France, créer une collection des classiques tirée
à quelques exemplaires ; désire-t-il des romans
nouveaux ou des ouvrages anciens, tout ce qui
a paru sur une question, tout ce qu'on a im-
primé dans le monde sur une contrée, voici la
réponse, très nette, très claire, très complète,
avec les devis s'il en faut, avec des cartes si les
cartes sont nécessaires. Et à côté du travail de la
bibliothèque, Barbier est encore propre à d'au-
tres travaux, sur l'Université surtout et sur
l'Église catholique, car il a été dans les ordres,
et pour s'être déprêtrisé à la Révolution, il n'en
est pas moins resté catholique à sa façon, à la
façon dont l'était la France de jadis, du roi au
dernier des séculiers. Il tenait que, hors des doc-
trines gallicanes, résumées dans les Quatre pro-
positions, il ne pouvait y avoir ni sécurité pour
l'Etat, ni garanties pour l'Église, bientôt livrée
par les exagérations ultramontaines aux prati-
ques d'une dévotion qui touche à l'idolâtrie.
Contre ces pratiques et ceux qui les propagent,
Barbier ne cesse point de s'indigner, et ses idées
sur tous ces points se rapprochent à ce point de
celles de l'Empereur qu'il lui devient un excel-
lent auxiliaire, l'un des plus précieux fournis-
seurs d'arguments que Napoléon ait rencontrés.
LE CABINET DE TRAVAIL 17f
Barbier achève de donner sa physionomie à ce
Cabinet à la fois le plus restreint par le nombre
des personnes et le plus complet par le choix des
individus.
Chacun y a sa spécialité, et, pour fournir à
chacun les outils nécessaires à son métier, Na-
poléon ne compte pas. Pour les cartes, il achète
toutes les collections qu'on lui présente, même
les plans en relief comme celui de la Suisse du
général Pfiffer, qui n'est pas sans coûter un gros
prix; et, de même, il paye libéralement les levés
de ses campagnes anciennes, la mise au courant
des cartes des États où la guerre peut mener, ou
le tracé des itinéraires successifs qu'ont pu
suivre des conquérants en envahissant tel ou tel
pays ; il ne recule devant aucune dépense dè&
que Futilité lui en est prouvée ; mais point de
luxe. Dans les cartes qu'on grave par ses ordres
— sauf dans Y Atlas des campagnes d'Italie —
plus de ces beaux titres où le dessinateur se
donne carrière et met un côté d'art agréable et
charmant près du travail technique. Ainsi la carte
des chasses, qu'il fait terminer et rectifier, n'a
qu'un titre tout simple et tout ordinaire. Les
grands voyages d'exploration, comme celui de
M . de Freycinet aux terres australes , par
exemple, dont il paye la publication, ont des
atlas tout géographiques où rien n'est pour
flatter le goût. Les cartes dont il fait usage lui-
172 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
même sont montées sur une toile solide et
épaisse, enfermées dans des étuis en carton cou-
verts en basane et que rien ne distingue.
De même des livres : il fait acheter tous ceux
qui paraissent, mais il les traite sans respect,
uniquement comme des instruments de travail.
Les reliures, le plus ordinairement en veau d'une
qualité médiocre, sont frappées sur les plats des
armoiries impériales et du nom de la bibliothè-
que de laquelle ils font partie, mais cela est fait
sans aucun luxe, sans nulle recherche. Les seuls
livres bien reliés qu'on trouve à ses armes sont
des exemplaires de dédicace ou des ouvrages
qu'il a fait habiller pour quelque présent. Alors,
et dès qu'il s'agit d'affirmer sa magnificence, il
ne ménage rien.
Les livres imprimés par ses ordres à l'Impri-
merie impériale, les grands ouvrages destinés à
être offerts aux souverains ou aux dignitaires
peuvent soutenir la comparaison avec tout ce
que l'Imprimerie royale a jamais édité de
plus somptueux. Rien n'égale Ylconographie
grecque ou romaine, la Description de l'Egypte^
le Paris de Bal tard, les Fêtes du Sacre et du
mariage de Percier et Fontaine, surtout le
grand livre du Sacre d'Isabey. Pour les re-
liures, on peut juger du luxe qu'il y apporte par
l'exemplaire du Musée Français, conservé à la
section des gravures à la Bibliothèque du Palais
LE CABINET DE TRAVAIL j 73
à Saint-Pétersbourg. Chaque volume a coûté
II 000 francs.
Il est vrai que de tels livres ne sont guère
portatifs, et c'était cette qualité que pour les
livres à son usage l'Empereur estimait davan-
tage, au point de vouloir, pour sa bibliothèque
de voyage, faire imprimer des textes sans aucune
marge. Nulle preuve meilleure qu'il n'estime, en
les livres, que l'esprit, non la matière.
Il en donne bien d'autres marques : les bro-
chures et les romans dont on emplit sa voiture à
chaque voyage, il en coupe les feuillets avec le
doigt, et, après les avoir parcourus, les jette par
la portière. A Paris et dans les palais, c'est la
cheminée qui les reçoit. Un livre Tintéresse-t-il
particulièrement, il en couvre les marges de notes
au crayon ou à l'encre.
Mais, hormis les brochures et les romans, tout
ce qui peut présenter un degré d'utilité est sévè-
rement et strictement conservé. Nul livre ne peut
s'égarer : les précautions sont minutieusement
prises. Après l'inscription au catalogue, le livre
est frappé d'un timbre : Cabinet de F Empereur.
A défaut d'un timbre, à Sainte-Hélène, c'est un
cachet barbouillé d'encre.
Pour le classement dans les armoires, un
ordre absolu, méthodique : la bibliothèque à la-
quelle il est le plus habitué, celle de Malmaison,
sert de type. Dans tous les palais, les livres doivent
être rangés comme à Malmaison. Les livres d'un
174 LA JOURNÉE DE i/EMFEREUR
Palais ne servent point ailleurs : s'il en emporte
en campagne, il a soin de les rendre. Les livres
que, de Fontainebleau, il a emportés à l'île
d'Elbe, il les restitue à son retour. Un volume de
Y Histoire de France, un volume de quinze sous,
qu'il a emprunté à la bibliothèque de Vienne en
1809, et qu'on ne peut retrouver, le tourmente
pendant plusieurs jours, et il fait racheter tout
l'ouvrage pour remplacer le volume égaré. Un
livre qu'il a vu et lu ne sort plus de sa mémoire :
si le bibliothécaire ne le trouve point du premier
coup, Napoléon décrit minutieusement la re-
liure, indique la couleur des plats et du dos,
marque la place où le volume peut avoir été mis
et dans quel bureau il doit se trouver.
Pour les papiers, il en est de même. Nul luxe : il
a renoncé depuis son avènement à ces admira-
bles en-têtes qu'avait gravés Roger pour les dé-
cisions et les lettres consulaires, ces vignettes
qui mettent une si précieuse note d'art au mi-
lieu des plus sérieuses affaires. A présent, du pa-
pier ou du parchemin tout simple, même pour
les brevets et les lettres patentes, pour les dé-
crets et les rapports. C'est l'imagination seule
des papetiers qui imagine ce double filigrane :
d'un côté la tête laurée de l'Empereur ; de l'au-
tre côté, l'aigle impériale. Son papier à lettres
est doré sur tranches parce que cela est d'éti- '-
quette ; il est d'une pâte solide, résistante et so-
LE TRAVAIL
page 180)
LE CABINET DE TRAVAIL 177
nore, mais ce n'est point chez lui qu'on trouve
ces papiers à gaufrages variés et symboliques
qui sont en ce temps une des élégances fémi-
nines.
Par contre, pour classer les papiers, les fiches,
les états de situation, nul ne s'y entend comme
lui. Les états doivent être tous de dimensions
semblables, habillés de reliures uniformes, dis-
posés dans un ordre identique. De même les
budgets. Il a des portefeuilles où tous les papiers
sont classés par ministère et dont il a seul la
clef ; d'autres portefeuilles voyagent des minis-
tères aux Tuileries : le ministre a une clef, lui
en a une autre. Et ces portefeuilles, c'est lui qui
les combine et les ordonne.
Pour les armées et les flottes étrangères, il a
des boîtes à compartiments où jouent, sur des
cartes écrites, les régiments et les vaisseaux.
C'est lui-même qui a commandé ces boîtes à
Berthier (peut-être sur des indications fournies
par Mmo Campan, dont le père, M. Genêt, avait
inauguré, sous Louis XVI. ce système aux Affaires
étrangères). Et c'est lui, sur sa petite cassette,
qui paye à Biennais la somme de 2 050 francs
pour ces boîtes.
Il a sur tous les objets, un ensemble de rensei-
gnements de même ordre, des dictionnaires des
individus par catégories ou par états. Un des ne-
veux de l'Empereur racontait que, chaque jour,
Napoléon recevait et portait sur lui, écrit sur un
12
178 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
très étroit morceau de papier, l'état de ce qu'il
appelait la fortune de la France et aussi l'état de
sa fortune, cette fortune qui n'était qu'une des
réserves de la nation. Il avait ce papier dans sa
poche et le consultait plusieurs fois dans la
journée.
C'est cet outillage, c'est cet esprit d'ordre et
de méthode qu'il apporte à tout, c'est ce per-
sonnel dont il s'entoure, qui seuls peuvent, non
pas expliquer, mais rendre croyable la somme
de travail que Napoléon a dépensée, et qui est
dix fois plus considérable encore qu'on ne se
l'imagine, car il ne se contente pas d'embrasser
l'ensemble : il entre dans le détail jusqu'à la mi-
nutie, et, pendant quatorze années, c'est lui qui
pense pour quatre-vingt millions d'hommes.
Vil
LE TRAVAIL
L'Empereur est rentré dans son cabinet : les
portes en sont fermées et bien gardées, nul n'y
saurait pénétrer. Il a enlevé son épée qu'il a jetée,
ainsi que son chapeau, sur une chaise, et, après
s'être un moment assis sur la causeuse pour revoir
les lettres déposées sur le petit guéridon, il a
commencé à se promener dans la pièce, de long
en large. Le secrétaire est assis à sa petite table,
dans l'embrasure de la fenêtre, le dos tourné au
jardin, où souvent des curieux stationnent, regar-
dant cette ombre qui va et vient.
L'Empereur dicte. A mesure qu'il entre dans
son sujet et concentre sa pensée, la marche se
presse, la parole se précipite et il répèle un mou-
vement du bras droit qu'il tord en tirant avec la
main le parement de son habit. Il ne s'inquiète
point de savoir si le secrétaire peut suivre de la
plume. C'est affaire à lui. Le secrétaire ne doit
point prétendre saisir littéralement toute la dic-
tée, mais il note les expressions caractéristiques
et les points de repère, de façon à rétablir, sous
180 LA JOURNÉE DE l/EMPEREUR
une forme moins imagée sans doute, mais qui n'a
plus la chaleur de l'improvisation, la pensée mère.
Napoléon ne regarde qu'aux idées, et les expres-
sions qui les rendent le mieux sont pour lui les
bonnes. Il ne craint donc pas d'aller jusqu'au
bout dans ce premier jet, de pousser au mot net
et cru, de renforcer d'une incorrection l'énergie
de sa pensée. Dans quelques-uns des brouillons
de dictées conservés par miracle, on sent le scân-
dement que la marche donne à sa phrase, les
arrêts brusques au bout du cabinet, et le jetage
des mots dans l'allée et venue. On l'entend parler,
et les mots écrits ont le son de sa voix...
La plume de Meneval court sans arrêt, dans
une écriture très abrégée, pourtant à peu près li-
sible, où seuls, les noms d'hommes, remplacés par
des lettres initiales, peuvent faire doute. Sous
d'autres écritures — Fain, Clarke, Deponthon,
les officiers d'ordonnance, le chef d'état-major —
le fond est toujours pareil; c'est la même faculté
de trouver le mot qui convient et qui caractérise,
la même lucidité dans l'exposition, la même fer-
tilité dans l'expression, la même simplicité dans
la construction des phrases. Il n'y a plus pour le
rédacteur qu'un travail très léger d'élimination
qui se comprend à merveille lorsqu'on compare
les dictées aux lettres définitives que toutes d'ail-
leurs Napoléon revoit et qu'il signe. (Il y a des
lettres qui sont bien de lui, que Berthier signe par
LE TRAVAIL 181
ordre; d'autres que signe le secrétaire, mais c'est
chose rare, et rien ne dit qu'il n'a pas aussi revu
ces lettres.) Ce travail consiste à supprimer les
répétitions de mots, à atténuer les paroles trop
vives, à condenser les phrases, à enlever l'aspect
oratoire à l'écriture. Il est si simple que n'im-
porte quel scribe un peu adroit peut l'opérer
et c'est là ce qui explique que, quoique l'Empe-
reur ait eu successivement trois secrétaires par-
ticuliers, quoiqu'il ail souvent employé Berthier,
Maret, Duroc, au besoin l'aide de camp de service,
un préfet du palais, un officier d'ordonnance, n'im-
porte qui, un valet de chambre, s'il y en avait un
qui sût écrire, il est impossible de méconnaître
son style, de découvrir par quel secrétaire telle
dépêche a pu être rédigée, tant l'unité est conser-
vée, tant les formules sont identiques, tant, d'un
bout à F autre de. sa vie, les mêmes procédés de
travail produisent les mêmes résultats, quels que
soient les instruments qu'il emploie.
L'Empereur, pour dicter ses lettres, a souvent
sous les yeux les rapports qui lui ont été adressés,
ou les dépêches auxquelles il doit répondre, mais
en bien des cas, il agit motu proprio et sans que
l'idée lui ait été suggérée : elle est originale et
personnelle. Une fois conçue par lui, cette idée
sera suivie de façon à recevoir tous les développe-
ments qu'elle comporte. Dans l'écheveau emmêlé
des projets qu'il a conçus, au milieu de cet afflux
182 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
de plis et de dépêches qui, de tous les points de
l'Europe, galopant aux sacoches des courriers,
viennent chaque jour se répandre sur sa table, il
ne perdra point de vue cette idée et lui fera un
sort. Désormais, elle est classée, elle occupe un
des innombrables tiroirs de son cerveau : un évé-
nement survient qui permet à l'idée de recevoir
son exécution : l'Empereur tire le tiroir et l'idée
en sort aussi fraîche, aussi nette que lorsqu'il l'a
conçue. Chaque jour, avec la même facilité, il
tire dix, quinze, vingt tiroirs : il y en a pour la
guerre, pour chacune des armées, pour chacun
des régiments, presque pour chacune des compa-
gnies; il y en a pour la Cour et le cérémonial, il y
en a pour l'administration préfectorale, la Justice,
les Cultes, les Ponts et Chaussées. Il y en a pour
les Relations extérieures autant qu'il y a dans le
monde d'États amis ou ennemis, il y en a pour
chacun des bâtiments de la flotte, pour chaque
ville maritime.
Qu'on prenne ses lettres d'un seul jour : qu'on
admette que de ce jour, le 7 février 1810, par
exemple, on ait dans la Correspondance toutes les
lettres qu'il a écrites : voici une lettre au ministre
des Relations extérieures, où, jour par jour,
heure par heure, il règle le voyage de Marie-
Louise ; tous les détails sont prévus, toutes les
étapes ordonnées; voici une note pour les mi-
nistres du Trésor et de la Guerre avec un projet
de décret sur l'ordonnancement des dépenses,
LE TttÀVAIL 183
qui est d'un comptable expert ; une lettre au mi-
nistre de la Guerre sur les dépenses de la division
Molitor dans les villes hanséatiques; une lettre
-au même, indiquant brigade par brigade et régi-
ment par régiment, ce qu'il appelle le second
mouvement de l'armée d'Allemagne ; une troi-
sième lettre sur l'occupation de partie de la Hol-
lande; une lettre au Grand-maître de l'Université
qui est une consultation doctrinale sur l'organi-
sation de ce corps et sur ses privilèges. Et, sans
doute, on n'a ici que le dixième des lettres expé-
diées.
Le travail de dictée des lettres est pourtant le
moindre peut-être. Chacun des ministres dépose
ou envoie son portefeuille plein de papiers, et
chaque papier, que l'Empereur le lise ou qu'il se
le fasse lire, porte eu marge la réponse. Elle est
brève pour l'ordinaire, mais si concluante et si
nette que nulle incertitude ne peut subsister. Tl
passe d'un travail à un autre avec la même faci-
lité que, du sommeil à la veille et, sans s'arrêter,
sans se reprendre, il va de la Guerre aux Travaux
publics, des Relations extérieures à la Marine,
descendant à l'infini détail, toujours trouvant la
note qu'il faut donner, qu'il s'agisse d'un individu
ou d'un principe, ou que, d'une espèce proposée,
il tire une généralisation de doctrine.
11 a dit, un matin, à son lever, en faisant ses
«ongles : « Je suis né et construit pour le tra-
184 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
vail... pas pour manier la pioche. Je ne connais
pas chez moi la limite du travail. » Cela est vrai :
il ne la connaît pas de 1795 à 1814. En 1815,
il y a ralentissement. Il ne se met plus au tra-
vail avec le même entrain; il n'abat plus la
besogne avec cette superbe désinvolture : il y a
comme des heures de découragement : mais, jus-
que-là, il épuise chacune des affaires qu'il traite,
et tant qu'il en rencontre. Pour chacune, il faut
des connaissances spéciales : il les a. Pour cha-
cune, il faut se souvenir des précédents : il s'en
souvient Pour chacune, il faut prévoir l'avenir :
il le prévoit. Les détails importent, mais nul dé-
tail ne lui échappe. Il n'a que rarement besoin
de recourir aux archives du Cabinet, moins encore
à celles de la Secrétairerie d'État. Tout est classé
et enregistré en sa mémoire, et sa mémoire est à
ce point obéissante qu'elle présente toujours le
renseignement dont il a besoin au moment seu-
lement où il en a besoin. Il n'est point obsédé par
les réminiscences, pas plus qu'il n'est inquiété
par l'obligation de rappeler ses souvenirs. Cela
jaillit sans nul effort, sans nulle pression, et, ce
robinet fermé, Napoléon en ouvre un autre qui
s'épanche comme le premier, et puis un autre,
un autre encore, indéfiniment.
Quant aux idées qui se présentent à son esprit,
qu'elles soient ou non destinées à être réalisées,
il aime à leur donner une forme et à pousser le
roman jusqu'aux détails infimes d'exécution. Il
LE TRAVAIL 185
est ainsi des projets que l'on pourrait entièrement
croire arrêtés et qui n'ont été, pourtant, semble-t-il,
qu'un amusement d'imagination. Mais comme, chez
lui, l'imagination tend sans cesse au réel, et que sa
pensée est habituée à se traduire en faits, il ne se
contente point d'une rêvasserie. Quelque invrai-
semblable que soit le conte auquel il s'amuse, il
ne peut l'être plus que sa destinée, et ce conte ne
lui plaît que lorsqu'il a pu — même en imagina-
tion — se démontrer à lui-même que l'impossible
peut être réalisé grâce aux moyens pratiques qu'il
a découverts. C'est là comme un jeu auquel il se
plaît : jeu dangereux, car à force de se prouver
qu'il n'est point pour lui d'impossible, il en ar-
rive à vouloir le prouver aux autres.
On pourrait penser que ces dictées de projets
occupent les jours oisifs : il n'en est rien. D'abord,
il n'y a point de jour sans labeur; puis, c'est sou-
vent dans les jours les plus chargés de travail,
actif, courant, obligatoire, qu'on voit les romans
apparaître : c'est comme s'il avait voulu s'y dis-
traire, jeter un peu d'irréel au milieu des réalités
ambiantes, mais dans cet irréel même, son esprit
n'est satisfait que lorsqu'il a trouvé une forme
pour le réaliser.
On a trop dit que Napoléon ne faisait que si-
gner et n'écrivait point. Sans doute, déjà, c'est
un travail considérable que ces signatures, car,
lui, n'a point de secrétaire de la main comme en
186 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
ont eu les rois, et toufe signature de lui a réelle-
ment été écrite par lui : que ce soit, comme au
bas des lettres aux souverains, le nom entier Na-.
jjoléon, ou pour des dignitaires Napol ou Nap, ou
dans les décisions simplement une N dont la
forme varie à l'infini. C'est par millions qu'on
les compterait, ces signatures, car la Correspon-
dance publiée, avec ses 22 000 numéros, ne con-
tient pas la cent millième partie de ses lettres, de
ses ordres, de ses décisions, nul décret, nul bre-
vet, nulles lettres patentes, nul contrat de mariage,
nul des actes de nomination ou de destitution,
nulle des lettres closes ou des lettres de grâce,
nul de ces morceaux de papier ou de parchemin
qui, chaque jour, dans cet Empire qui était l'Eu-
rope, allaient récompenser ou punir à tous les
degrés des hiérarchies diverses .'judiciaire, admi-
nistrative, financière, militaire. Ce corps immense
n'avait qu'un cœur où tout le sang refluait par
toutes les veines pour être chassé ensuite dans
toutes les artères : le cœur, c'était Napoléon, et le
sang, c'était sa pensée sans cesse en éveil, que
nul n'interrogeait en vain et qui constamment se
manifestait par ce signe visible, cette N fulgurante,
où la plume écrasée jette autour des jambages
comme une auréole, où, sous la lettre initiale, la
vigueur du trait accuse la volonté et marque le
maître.
Mais il ne faisait point que signer. Un nombre
LE TRAVAIL 187
infini d'apostilles sont de sa main, toutes les
lettres de grande intimité aux siens, à Joséphine
et à Marie-Louise, les lettres aux souverains, un
immense nombre de lettres aux généraux d'ar-
mées. Toutes les fois qu'il y a des chiffres, il prend
la plume et c'est lui qui fait et refait, dans les
marges, les additions et les soustractions, qui an-
note, qui indique minutieusement l'ordre dans
lequel les articles doivent être présentés, qui
marque les suppressions et les augmentations,
aussi bien quand il s'agit du budget général de
l'État que des budgets de chacun des ministères,
du budget du royaume d'Italie ou du grand-duché
de Berg ou du budget de sa Maison.
On lui présente un premier projet où, dans des
colonnes diverses, se trouvent inscrits les crédits
accordés dans les années précédentes, et les cré-
dits proposés pour l'exercice. 11 discute .chaque
article, inscritun chiffre inférieur en marge, refait
l'addition, se trompe, toujours à son profit, et ar-
rondit le total en supprimant encore cinquante ou
cent mille francs. C'est de cette façon que, pour sa
Maison, sur un budget présenté de 48045922 fr. 72,
il parvient à gagner 7 275 060 fr. 18 c.
Une économie qu'il peut faire le ravit; mais,
pour arriver à celte économie, il faut qu'il S3
rende compte de tout. Un matin, c'est au café
qu'il s'en prend. Il trouve que, chaque jour, ou
consomme, dans sa Maison, 155 tasses de café, et
il calcule que chaque tasse lui coûte vingt sous,
188 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
— le café est à 5 francs la livre et le sucre à
4 francs — ce qui fait par an 56 575 francs. Plus
de café en nature, mais une indemnité en argent :
tout le monde est content, sauf les femmes de
chambre de Joséphine qui ont le moyen de se
rattraper, et l'Empereur économise 35 000 francs.
Un autre jour, c'est le blanchissage qui lui coûte
terriblement cher, et il fait faire un règlement où
le prix de chaque pièce est soigneusement établi,
où par suite les prix de fantaisie se trouvent sup-
primés.
11 ne tolère point les augmentations que chacun
des chefs de service veut glisser : tout doit être
justifié jusqu'aux détails les moindres et, s'il n'est
point satisfait des explications présentées, vite,
une lettre à l'Intendant général et une enquête.
« Il y aurait, écrit-il, un abus véritable que quel-
qu'un pût augmenter les gages de ma Maison
quand aucun général de mes armées, ni aucun
de mes ministres n'a ce droit. » Mais, en même
temps, qu'on n'aille pas, par favoritisme, renvoyer
un de ses serviteurs pour mettre un protégé à sa
place. Il sait qui le sert et qui Ta servi, et, s'il
apprend qu'une injustice a été commise, le chef
de service n'a qu'à se bien tenir. 11 n'entend point
que, parce qu'il est malade ou blessé, un vieux
domestique tombe dans la misère et, pour qui-
conque l'a approché, au temps de ses débuts,
il garde d'extraordinaires mansuétudes. En 1809,
le jour du combat de Landshut, le maître d'hôtel
LE 1RAVAJL 189
contrôleur Fischer, déjà atteint depuis longtemps
du délire des persécutions, est pris d'un accès
de folie furieuse. On est obligé de le renvoyer
en France, et, à Strasbourg, où il a une nouvelle
crise, de le placer dans une maison de santé.
L'Empereur, qui a Fischer à son service au moins
depuis l'Egypte, n'admet pas qu'il soit remplacé,
et espère toujours sa guérison. Ce n'est que le
30 décembre 1812, c'est-à-dire après quatre
années pendant lesquelles on a payé à Fischer
son traitement plein de 12 000 francs, que Na-
poléon consent qu'il soit mis à la retraite, et il
lui règle une pension de 6 000 francs. Celui-là
encore est un serviteur d'extrême confiance;
mais, à tous les échelons, c'est de même, et un
pauvre diable de cocher qui est constamment
ivre est, malgré le Grand-écuyer, repris jusqu'à
trois fois, parce qu'il a conduit un caisson à la ba-
taille de Marengo. Qui a été à la peine avec lui,
doit être à l'honneur. Au retour de l'île d'Elbe,
c'est lui qui règle que ceux qui l'ont accompagné
en exil tiendront aux Tuileries les places qu'ils
avaient à Porto-Ferrajo , et Ton sait ce qu'il a fait
à Sainte-Hélène pour ceux qui l'y ont suivi.
Scrupuleux et ordonné pour l'argent de l'Etat,
il l'est autant pour son argent de poche, ce qu'il
nomme sa, petite cassette, dont le secrétaire intime
tient les comptes. Presque chaque mois, en
quelque lieu qu'il se trouve, à Paris ou à Schœn-
190 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
brunn, à Berlin ou à Madrid, à Vienne ou à
Smorgoni, il arrêle la dépense et la recette, fait
l'addition et la soustraction, et écrit le résultat
en toutes lettres, le plus souvent dans cette for-
mule :
« La recette est de 44 800, la dépense de
39 800, reste 5 000 plus les \ 5 000 de mars qui est
terminé , ce qui fait 20000.
« Le 30 mars,
« N. »
Le secrétaire intime rectifie : « Il y a erreur de
40 fr. dans l'addition, ce qui réduit la somme à
reporter à 4 960. » Le plus souvent, l'Empereur ne
se contente pas de dater du jour où il a signé, il
marque le lieu, car son esprit est précis et mé-
ticuleux. Dans le grand jeu des batailles, il a
appris combien importe non seulement le lieu, le
jour, mais l'heure et la minute où une lettre est
écrite. Ce sont des colères quand il reçoit une
dépêche où manquent ces indications, et dans
ses palais il garde les habitudes qu'il a prises en
campagne.
L'écriture de Napoléon est mauvaise, pire
lorsque la lettre est un peu longue. Dans les apos-
tilles, on peut généralement la suivre et les chif-
fres sont toujours d'une netteté absolue. Sans
LE TRAVAIL 191
doute, cette écriture qui, dès la jeunesse, est mal
formée, est encore déformée plus tard par la
myopie; mais les caractères de certains morceaux
célèbres, les plus reproduits en fac-similé, l'acte
d'abdication, par exemple, et la lettre au Prince-
régent ne peuvent servir de type. Ils sont tracés
avec un tremblement et une agitation que la situa-
tion explique. En général, on parvient à déchiffrer
les lettres courantes. Le discours que l'Empereur
prononça au Champ de Mai et qu'il écrivit phrase
à phrase, de sa main, sur des morceaux de papier
séparés, est parfaitement clair. Lorsque Napoléon
le voulait, il parvenait à être lisible, mais il est
certain que cette application le fatiguait infini-
ment.
Ce qui complique, c'est l'orthographe, souvent
incorrecte : tantôt des réminiscences italiennes
comme lorsqu'il substitue le G au C, par exemple
dans Cabinet qu'il écrit Gabinet (et aussi Gaffa-
relli pour Caffarelli), tantôt d'inconscientes tenta-
tives de néographie, surtout dans les noms propres
qu'il orthographie tels qu'il les prononce : il ne
manque jamais d'écrire Tayerand ou Tailleran
pour Talleyrand. Tout le monde alors disait ainsi,
et c'était de tradition. Pour d'autres noms, même
des personnes qu'il connaît le mieux, même habi-
tude : ainsi, sous sa plume, Tascker, — le nom de
sa femme! — devient Tachère. Quant à Meneval,
son secrétaire, il faut qu'il soit Menevalle, cela
sans raison. Quand une fois, a-t-on dit, les mots,
192 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
surtout les noms propres, sont entrés dans sa mé-
moire avec une certaine physionomie orthogra-
phique, même absolument fautive, ils y sont à
jamais inscrits sous cette forme que rien ni per-
sonne ne pourra changer. Chaptal en cite des
exemples caractéristiques : il s'en étonne, c'est le
contraire qui devrait étonner. Sauf pour les chiffres
(budgets, situations, etc.), Napoléon a bien plus
appris par les oreilles que par les yeux et les
sons ont eu pour lui une importance particulière.
Durant le Consulat, dans quantité de conférences
qu'il s'est fait donner parles hommes compétents,
il a pompé la science des finances, de l'industrie,
du commerce, de l'administration, des relations
extérieures. Cela, en lui, n'est point entré par la
lecture, mais par des conversations. Il n'en a rien
oublié ; mais tel il a cru entendre les mots à la
première audition, tels ils sont restés pour lui.
Cela n'y fait rien : il peut écrire comme il veut et
prononcer comme il lui plaît ; il sait se faire com-
prendre.
Près des dictées, les écritures forment une part
médiocre de ce qui sort du Cabinet : on peut dire
même que les écritures fournissent seulement une
part des matériaux des dictées. Une part bien
plus importante est donnée par le travail particu-
lier avec chacun des chefs de service. Il est rare
que l'Empereur tienne des Conseils des ministres,
et l'on peut même dire que, sauf aux mauvais
LE TRAVAIL 193
jours, en i 81 3 et 1814, il n'en tint jamais au sens
qu'on y donne à présent. Pour les Grands conseils
avec les dignitaires, peut-être, en cherchant bien,
en trouve, ait-on plus de cinq pour tout le règne.
Il a des conseils d'administration intérieure, des
conseils de commerce, des conseils des ponts et
chaussées, des conseils du génie, des conseils de
la Maison, tontes sortes de conseils spéciaux et
techniques, mais jamais il n'oublie que, d'après
la Constitution, les ministres, qu'il nomme seul,
ne forment à aucun degré un corps. Chacun d'eux
vient donc à son tour travailler avec lui et, après
le ministre, viennent les directeurs généraux,
dont plusieurs ont des attributions plus étendues
qu'un ministère.
En dehors des places purement décoratives,
qui ne donnent rang qu'à la Cour, dans les céré-
monies et pour les prestations de serment, toutes
les fonctions exigent une présence continue, une
attention qui ne se lasse point et une habitude
d'audiences du maître. Or, se rend-on compte de
ce que représente alors l'administration de l'Em-
pire.
Le prince archichancelier, Cambacérès, sans
avoir de ministère, est constamment consulté :
C'est lui qui, en l'absence de l'Empereur, centra-
lise le travail des ministres, dirige les délibéra-
tions du Conseil d'État, prend les mesures qui
ont un caractère d'urgence. L'Empereur présent,
il ne se contente pas de tenir une grande repré-
13
194 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
sentation et d'avoir une des meilleures maisons
qui soient à Paris : il apporte sur toutes les ques-
tions un avis mûrement réfléchi, qui n'est point
inspiré par la complaisance et qui vaut qu'on le
pèse : surtout, il est l'homme de la légalité et le
faiseur de lois.
L'architrésorier Lebrun, très écouté au début,,
et qui plus qu'homme au monde a contribué à
faire écarter les financiers véreux qu'il connaît
à merveille est, le plus ordinairement, durant
l'Empire, chargé du gouvernement des provinces
nouvellement annexées.
Les autres Grands dignitaires paraissent peu,
employés qu'ils sont la plupart du temps au de-
hors; mais, à toute heure, vient le Secrétaire
d'État, par qui passent tous les actes intéressant
les départements ministériels, toutes les décisions
que prend l'Empereur motu proprio, toutes les
signatures. Tout ce qui, au Cabinet particulier, a
reçu sa forme définitive, est expédié, enregistré
et classé à la Secrétairerie d'État. Là, sont les
copistes en nombre, les gens à belle écriture, les
employés méticuleux sur qui pèserait la respon-
sabilité d'un retard ou d'une erreur de trans-
mission.
Avec un autre souverain, sous un autre régime,,
le Secrétaire d'État serait l'homme le plus impor-
tant de l'Empire. Avec Napoléon, il reste un pre-
mier commis, qui doit apporter de la ponctualité,,.
LE TRAVAIL 195
de Tordre et de l'exactitude, mais auquel on ne
demande ni de fournir des idées, ni même de
développer les idées du Maître, moins encore de
les paraphraser en discours. L'institution, excel-
lente lorsqu'il s'agit de Napoléon, est détestable
lorsqu'il s'agit d'un autre que Napoléon.
Divers hommes ont occupé près de l'Empereur
ce poste de confiance : un seul Ta rempli, parce
qu'il y a porté, outre un dévouement absolu et une
assiduité exemplaire, une soumission entière et
même active. Il n'avait point à penser par lui-
même, mais à recueillir les pensées de son
maître, et à en tenir les actes; il y excellait, étant
infatigable, toujours dispos, toujours attentif. Dé-
placé, mis à la tête de départements ministériels,
il devait y moins réussir, parce qu'il y portait
juste les qualités si précieuses à la Secrétairerie
d'État. Il eut l'honneur d'être odieux à M. de
Talleyrand qui ne se lassait point de lui lancer
des épigrammes. Une surtout est célèbre : « Il
n'y a qu'un homme plus bête que M. Maret, disait
Talleyrand. — Qui donc? demandait un compère.
— C'est M. le duc de Bassano. » Cette haine
s'explique : Maret avait deux vertus que le prince
de Bénevent ne pouvait tolérer : le courage et la
fidélité.
Le Secrétaire d'État suit l'Empereur en cam-
pagne, dans ses villégiatures, partout. A Paris, il
est logé tout près des Tuileries, sur la place du
Carrousel, et à chaque instant il est appelé. C'est
196 LA JOURNÉE DE LEMPEREUR
lui qui de beaucoup a — c'est le terme adminis-
tratif — la plus grosse signature.
Après lui, le Grand juge, ministre de la Jus-
tice, ce petit Régnier, ci-devant avocat de Nancy,
devenu comte de Gronau, puis duc de Massa, et
l'un des personnages les plus considérables de
l'Empire, sans que, en vérité, hormis sa partici-
pation au 18 Brumaire, on puisse découvrir
ses mérites : du moins, a-t-il de l'exactitude
et le goût du travail. Il en faut pour rendre
bonne justice à cent trente départements, pour
surveiller le personnel de plus de cinq cents tri-
bunaux de première instance et de trente-six
cours Impériales, pour introduire sans secousse
dans les États annexés l'usage du code Napoléon,
pour ménager les intérêts de ceux qui, en tout
lieu, vivent de la justice, régler leurs privilèges
et punir leurs empiétements. Toute grâce éma-
nant de l'Empereur est garantie par un parchemin
signé par l'Empereur. Toute nomination, à partir
d'un certain grade, est signée par lui. Nul travail
d'avancement n'est approuvé sans renseignements
pris par lui. A la Cour de cassation, par exemple,
il s'est comme interdit de nommer un magistrat
sans une présentation émanée des chefs même de
la Cour. Qu'on essaie d'imaginer d'après cela ce
que représente le portefeuille de la Justice !
Aux Relations extérieures, tout le courrier,
LE TRAVAIL 197
d'où qu'il vienne, passe aux mains de l'Empereur,
qui mène seul sa politique. Il cause les dépêches
avec Talleyrand, qui les cause à son tour avec ses
teinturiers, les revoit, y rétablit avec une singu-
lière adresse les expressions caractéristiques du
maître et les rapporte aux Tuileries. Avec les suc-
cesseurs de Talleyrand, l'effort de Napoléon est
encore plus grand : Champagny comprend mal,
Maret ne comprend pas. Champagny dénature la
pensée. Maret, ce qui est pis, reproduit littérale-
ment les mots. Talleyrand était traître, Champa-
gny est fidèle, Maret est dévoué, mais Talleyrand
comprenait.
Sans doute, le courrier des Relations extérieures
était, il y a quatre-vingts ans, d'un bien médiocre
volume en comparaison de ce qu'il est aujourd'hui.
Les postes, bien moins nombreux et réduits en-
core par l'état de guerre, les communications
bien moins fréquentes, peu ou point d'affaires
concernant les particuliers, des consulats en très
petit nombre, presque aucune navigation. Mais
pour suivre une négociation, comme il fallait plus
d'attention et de méthode, lorsque, de l'expédition
d'un courrier à son retour, un grand mois s'écou-
lait, et que, durant ce mois, les événements mar-
chant avaient changé tout l'échiquier.
A défaut du ministre, l'Empereur, très souvent,
reçoit une sorte de sous-ministre, l'un des con-
seillers d'État de l'office des Relations extérieures,
le garde des Archives du département, M. de la
198 LA JOURNÉE DE l'eMTEREUR
Nautte d'Hauterive. D'IIauterivc a cette mission
particulière d'éclairer le présent par le passé, de
maintenir la tradition de la politique française,
de découvrir des précédents : il est pour les
affaires étrangères, avec plus d'autorité, une res
ponsabilité plus grande et plus d'honneurs, ce
qu'est Barbier pour la religion catholique. Comme
nul ne sait mieux que lui, il est propre au rôle
qu'il joue, et même son aspect physique, sa
laille de cinq pieds huit pouces, son visage ac-
centué, aux cheveux longs, hérissés et durs, lui
prête un surcroît d'autorité. Il impose même à
l'Empereur.
Un jour, raconte-t-on, d'ïlauterive apporte à
l'audience un rapport sur une personne du fau-
bourg Saint-Germain. Il y a danger de vie, une
femme, plusieurs enfants. Il commence à lire.
L'Empereur s'anime et l'interrompt : « Est-ce que
vous voulez me faire tomber en quenouille?
Qu'est-ce que cela signifie?» et il prend le rapport
des mains de d'ïlauterive, et parcourt son salon,
brandissantle papier et répétant: «En quenouille!
en quenouille! » D'Hauterive, hors de lui, pour-
suit l'Empereur, l'atteint, lui reprend le papier,
lit le rapport jusqu'au bout. Napoléon apaisé se
rapproche, dit simplement : « C'est bon pour une
fois » et adopte les conclusions (1).
I) Voilà la version d'Artaud, lequel, destitué jadis sur le rapport
4c d'Hauterive, s'est fait plus tard son biographe et a eu en mains
sei papiers, mais, il et'., sur le même incident, une version qui, si
LE TRAVAIL 199
De même dans l'affaire de Gérard de Rayneval,
de même dans la question des privilèges des am-
bassadeurs étrangers, d'Hauterive, en vieux san-
glier, fait tête, maintient ses idées et Napoléon,
convaincu, finit par y acquiescer. Il n'est point
le seul qui donne ainsi des bourrades à l'Empe-
reur. Decrès, le ministre de la Marine, en est
coutumier; et, qui fait les excuses? Napoléon :
« Je suis fâché, écrit-il, que vous vous soyez mis
en colère contre moi; mais enfin, une fois la
colère passée, il n'en reste plus rien; j'espère
donc que vous ne m'en gardez pas de ran-
cune. » Nul doute donc que dans ce travail tête à
tête, ceux qui, franchement, résistent et soutien-
nent leur dire ne sont point les plus mal venus,
elle laisse intacte l'attitude de l'Empereur, engage singulièrement
la responsabilité de d'Hauterive. Suivant M. le baron Pasquier, qui
était à même d'être bien informé, ce rapport n'était nullement sur
une personne du faubourg Saint- Germain, mais sur la question de
savoir si, dans la négociation engagée par Ouvrard, avec les Anglais,
Talleyrand était de complicité avec Fouché. Or, d'Hauterive, qui devait
tout à Talleyrand el qui était son serviteur bien plus que celui de
Napoléon, avait entièrement innocenté son ancien chef, bien qu'il sût,
personnellement, à n'en pas douter, que le prince de Bénévent avait
connu par le menu tout le détail de l'intrigue, en admettant même
que ce ne fût point lui qui l'eût dirigée. Sur la lecture de ce
rapport mensonger, Napoléon aurait arraché des mains le papier
que d'Hauterive aurait repris et dont il aurait achevé froidement la
lecture. Ne peut-on pas dire que l'instinct servait ici merveilleuse-
ment l'Empereur, lorsque, au premier coup, il percevait, quoique
confusément, la trahison, et ne peut-on ajouter que, en se laissant
convaincre par le théoricien des Relations extérieures, l'homme in-
tègre, dont l'intégrité, par ce témoignage, se trouve étrangement
atteinte, il fournit une preuve irrécusable qu'il est susceptible do
^prendre des conseils.
200 LA JOURNÉE DE l'eHTEREUR
que la liberté de discussion est entière et que,
loin de s'offenser des critiques, même violentes,
l'Empereur cède aux arguments et ne s'entête
point.
Pour les Relations extérieures, ce n'est pas tout
que le ministre ou les directeurs, les agents, allant
et revenant, sont reçus et interrogés : lorsqu'ils
résident près de souverains qui tiennent à la
famille de Napoléon, ils rendent, des faits per-
sonnels et de la chronique de leur Cour, un
compte particulier, et leur correspondance, en
ce cas, passe par le Grand-maréchal qui a, sur
ces questions, la confiance entière de l'Empereur.
Duroc, au reste, est de toutes les heures et ne
peut un instant se délasser ni quitter le harnais.
A tout moment, l'Empereur le fait demander,
car, en dehors de la direction de la Maison, c'est
à lui qu'incombent le travail des Bienfaits de
l'Empereur, une partie du travail de la Garde
impériale, un travail de police, sans compter les
missions de toute nature qui lui sont confiées.
Le ministre de l'Intérieur, outre les attribu-
tions qui sont restées rattachées à son départe-
ment, et l'énorme charge de la conscription dont
tous les détails passent sous les yeux de Napoléon,
a, au début, les Cultes, l'Instruction publique, le
Commerce et les Travaux publics, mais il est
secondé par des Directeurs généraux, qui tous
travaillent directement avec l'Empereur. Ainsi,
LE TRAVAIL 201
Napoléon travaille avec le directeur général des
Ponts el Chaussées; avec le directeur (puis mi-
nistre) des Cultes; avec le directeur de l'Instruc-
tion publique, plus tard grand-maître de l'Univer-
sité; avec le directeur de l'Administration des
Communes; avec le directeur des Mines; avec le
directeur de 1 Imprimerie et de la Librairie. Sur
chaque matière on pourrait, rien que de sa cor-
respondance et de ses décrets, tirer un traité
professionnel, et son histoire ne sera étudiable
que lorsque l'on aura établi ce qu'il a su faire en
chacune de ces branches d'administration.
Des Finances, il ne se contente pas d'inter-
roger,— et avec quel détail! — les deux Ministres,
il voit le Directeur général de l'Enregistrement,
celui des Droits réunis, celui de la Caisse d'amor-
tissement, celui des Forêts, celui des Douanes.
Pour le Directeur général des Postes, Lavalette,
son ancien aide de camp, il le reçoit tous les
jours : les postes, ce sont les transports, ce sont
les nouvelles, ce sont les secrets des particuliers
et des gouvernements, c'est le cabinet noir, ce
fameux cabinet noir que toute opposition flétrit
et que tout pouvoir utilise.
Est-ce tout? Non pas! Il y a les deux ministres
de la Guerre (Guerre et Administration de la
Guerre) avec leurs sous-ordres et le directeur
général de la Conscription, il y a le ministre de
202 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
la Marine, le ministre de la Police générale et les
quatre conseillers d'État qui le secondent, le
ministre des Manufactures et du Commerce, les
deux ministres du royaume d'Italie en résidence
à Paris, le secrétaire d'État du grand-duché de
Berg, le Major général, les aides de camp chargés
du travail de la Garde; et tous, tous sans excep-
tion, sont appelés par l'Empereur, tous lui pré-
sentent leurs rapports, et tous ces rapports, il les
lit, il les discute, il les raisonne, et, en connais-
sance de cause, il en adopte ou en rejette les con-
clusions.
Il y a le Grand-Chancelier de la Légion d'hon-
neur, avec les Maisons Napoléon, les dotations,
les nominations et le reste; il y a le Grand-
Chancelier de la Réunion; le Grand-Chancelier
de la Couronne de Fer, même le Grand- Chan-
celier de l'Ordre des Trois-Toisons; — il y a les
Écoles militaires; — il y a l'Inspecteur général de
la Gendarmerie et les Inspecteurs généraux de
l'Artillerie et du Génie; — il y a le Gouvernement
général de l'Illyric qui fait un royaume à part; —
il y a Paris avec ses magistrats spéciaux, Pré-
fet de la Seine et Préfet de police, et ses chefs
militaires; — il y a la Banque de France qu'il a
fondée et sur qui son attention est toujours en
éveil.
Et puis, après ceux-ci, les habitués de son
lever, les coutumiers de son audience, il y a les
LE TRAVAIL 203
Missi dominiez de tous ordres, officiers d'ordon-
nance de l'Empereur ou du Major général, séna-
teurs, conseillers d'Etat, auditeurs; et les préfets,
et les magistrats, et les maires, et les présidents
de Collèges électoraux et les aides de camp ou
les officiers d'ordonnance, dépêchés par les chefs
des armées, — ces armées dispersées, à des mo-
ments, des frontières de Russie aux Colonnes
d'Hercule! Et à tous, audience : ils n'ont point à
solliciter. C'est aux Tuileries, à franc étrier,
qu'ils arrivent porter leurs dépêches et devant
eux, tout bottés, tout crottés, couverts d'une
boue d'une semaine, môme les jours des céré-
monies les plus solennelles, les portes de l'ar-
rière-cabinet s'ouvrent tout de suite. Et après
avoir pris les lettres dont ils sont porteurs,
l'Empereur les interroge, se fait tout expliquer,
n'admet point une réticence, arrache d'eux la
■vérité.
Mais le temps! où, comment le trouve-t-il? Il
lui en reste. Il lui en reste pour se faire journa-
liste et, au moindre incident qui se produit en
Angleterre, à la moindre attaque contre la France
des journaux anglais, il riposte par ces longs ar-
ticles du Moniteur qui manquent à toutes les
collections de ses œuvres et sont entre les pages
les plus vives qu'il ait écrites. Il lui en reste pour
lire les traductions que lui apporte Mounier, les
traductions de tous les livres, de toutes les bro-
204 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
chures, de tous les articles qui se publient dans
toute l'Europe. Il lui en reste pour écouter des
solliciteurs qui viennent l'entretenir de leurs af-
faires privées, de leurs dettes et de leurs ambi-
tions, de leurs enfants et de leurs parents.
A ces affaires privées il s'intéresse ; il s'y
délasse, il aime qu'on lui en parle. Comme s'il
n'avait pas assez à faire, et qu'il trouve que l'on
ne s'adresse point assez à lui, il veut que deux
auditeurs de son Conseil d'État se tiennent en
permanence, de dix heures à midi, dans la salle
des Maréchaux pour recevoir toutes les pétitions
qu'on voudra présenter. Bien mieux, il se mêle
de mariages : il fait dresser une liste des héri-
tières qui sont à marier. Il souhaiterait les attirer
à sa cour, les unir à ses officiers; il fait venir les
pères, témoin M. d'Àligre auquel il offre Caulain-
court pour sa fille, auquel il prodigue toutes ses
grâces pour oblenir un consentement, qui refuse
très net et ne s'en trouve pas plus mal.
Si le mariage que l'Empereur a désiré vient à se
conclure, point de bornes à sa générosité. On en
aurait mille exemples. Quant à la contrainte, une
seule espèce pour répondre à une récente allé-
gation (1).
Napoléon, affirme un écrivain, a contraint
(t) Histoire des Émigrés par M. Forxeron, III, 282. Je ne me
serais point attardé à montrer par un exemple la foi qu'il convient
de prêter à cet ouvrage, si je ne l'avais vu tout récemment citer,
comme une source, dans un livre récent.
LE TRAVAIL 205
M. le comte de La Rochefoucauld à donner sa
I fille Adèle au comte Aldobrandini, âgé de qaa-
' rante-huit ans; le père et la fille ont cherché à f
fuir, ils ont enfin dû ',éder. « On verra la pauvre
enfant résister à son filière belle-sœur (Pauline),
rétablir l'honneur des Borghèse par sa dignité et
sa vertu, et sauver leur fortune compromise par '
une habile administration de soixante années. »
Or, le Prince Aldobrandini Borghèse était né à
Rome an 1777 : il avait donc trente-deux ans
en 1809. M. Alexandre do La Rochefoucauld,
qui, pour avoir épousé une cousine des Beau-
harnais, avait été fait préfet de Seine-et-Marne
en 1800, ministre en Saxe en 1801, ambassadeur
à Vienne en 1805, ambassadeur en Hollande en
1808, comte de l'Empire en 1809, n'avait abso-
lument aucune fortune. Ses lettres aux ministres
le prouvent. Sa femme, dame d'honneur de l'Im-
pératrice, à 30 000 francs par an, sollicitait
comme son mari et, comme lui, recevait cons-
tamment. Point d'intrigues qu'ils n'aient mises
en jeu pour ce mariage, où ils ne donnèrent
aucune dot à leur fille, tandis que le futur ap-
portait 100 000 livres de rentes. Ce fut Napoléon
qui dota M110 Françoise-Constance de La Roche-
foucauld « du palais ci-devant appartenant à Son
Altesse Impériale la Princesse Élisa, situé, 7, rue
de la Chaise et 13, rue de Grenelle, acquis par
Sa Majesté le 3 avril 1808, ensemble son mobi-
lier, estimés 800 000 ». La Princesse Aldobran-
206 LA JOURNÉE DE i/eMTEREUR
dini, nommée dame du palais de l'Impératrice
Marie-Louise en même temps que son mari était
nommé premier écuyer, ne paraissait point, dans
le voyage de Cherbourg, avoir subi quelque con-
trainte. Il est vrai que, en 1814, elle s'empressa
d'affirmer, par sa présence au bal donné par Blii-
cher dans le palais de Saint-Cloud, que les bien-
faits de Y Usurpateur n'étaient point de ceux dont
une personne de sa naissance peut garder quelque
souvenir.
Un divertissement, les mariages; mais il trou-
vait le temps de les bien faire et, comme on voit,
il y mettait du sien. Mais il trouvait aussi le temps
de présider son Conseil d'État et c'était plus
long. Le Conseil d'État siégeant aux Tuile-
ries, l'Empereur, pour y aller, passait par les
Grands appartements. Suivi du chambellan de
jour et de l'aide de camp de service, il traversait
la salle des Maréchaux et la salle des Gardes,,
descendait le grand escalier du pavillon cen-
tral et remontait un escalier droit et très large
qu'encadraient )es figures du Silence et de la
Méditation, les statues de Daguesseau et de
L'Hôpital.
La salle, très vaste, décorée de pilastres et de
colonnes en stuc jaune de Sienne, avait pour
plafond le grand tableau de Gérard : la Bataille
d'Austerlitz. A gauche, les fenêtres ouvraient sur
la Chapelle, à droite sur le Carrousel. Au fond de
LE TRAVAIL 2GT
Ja galerie, sur une estrade élevée de deux mar-
ches, trois bureaux : celui de l'Empereur au
milieu, PArchichancelier à droite, FArchitréso-
rier à gauche. Le long des fenêtres, de petites
tables pour les Conseillers d'État; à l'autre extré-
mité de la galerie, vers la porte d'entrée, les bu-
reaux des maîtres des requêtes; dans les fenêtres,
les tables des auditeurs.
Napoléon, si assidu pendant le Consulat qu'il
venait au Conseil d'Etat tous les jours pour ainsi
dire, présidait encore chaque semaine, en 1809,
deux séances sur trois. La séance ouvrait à midi
et demi ; l'Empereur arrivait d'ordinaire vers une
heure et demie, consultait l'ordre du jour im-
primé, déposé sur son bureau avec la distribution
réglementaire (parfois avec une distribution spé-
ciale, comme lorsque d'Hauterive y mettait son
mémoire sur les privilèges des ambassadeurs im-
primé pour l'Empereur seul) , appelait l'affaire qui
l'intéressait et engageait la discussion.
Cette discussion était pleine, entière et libre.
« Au Conseil d'État, dit un témoin, loin d'être
absolu dans la discussion, Napoléon avait établi
une liberté qui allait jusqu'à la contradiction,
qu'il provoquait lui-même pour connaître tout ce
qu'on pouvait opposer à ses vues. »
Ce n'était pas qu'il ne s'échauffât : dans la dis-
cussion au sujet de la banque de Saint-Georges,
où Corvetto est rapporteur, il se laisse aller à lui
dire : a Mais, Monsieur, vous êtes donc, en cette
208 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
question, l'avocat de tout le monde?» Corvetto se
blesse, il se promet de ne point aller, le dimanche
suivant, à la réception. Regnaud de Saint-Jean
d'Angély vient le chercher. N'importe : il boudera,
il se perdra dans la foule ; mais dès que l'Empereur
aperçoit Corvetto, il pique sur lui et avec son sou-
rire le plus doux, il lui dit : « Je suis bien aise de
vous voir ici, monsieur Corvetto, pour vous dire
que j'ai été très content de vous à la séance
de mercredi; c'est comme cela que je demande
qu'on s'explique au Conseil quand je demande
son avis ».
Ce n'étaient pas seulement, des conseillers
d'État, les grands, ceux du Consulat, ceux qui
avec lui avaient travaillé au Code civil, au Code
de procédure, au Code de commerce, au Code
pénal, au Code d'instruction criminelle, établi
l'administration de l'État telle qu'elle subsiste,
coulé cette œuvre d'airain qui a résisté à un
siècle de durée et qu'ont battue en vain sept
révolutions; ce n'étaient pas seulement Tronchet
et Portalis, auxquels il élevait des statues dans la
salle même du Conseil d'État, Merlin, Treilhard,
Ségur, Real, Fourcroy, d'Hauterive, Defermon,
Boulay, les ouvriers de la première heure;
c'étaient les nouveaux et les jeunes qu'il encou-
rageait à la liberté de parole et à l'indépendance
de pensée par un de ces mots simplement pro-
noncés qui mettaient tout de suite la récom-
pense près du devoir accompli.
LES COURRIERS
(page 203)
14
LE TRAVAIL 211
Ainsi voici un auditeur qui présente, sur les
p dders de Hollande, un rapport en contradiction
pleine avec l'avis des ministres, et l'Empereur
clôt la séance en disant - « Je suis de l'avis de
31. le maître des requêtes, rapporteur. » Un autre
auditeur est chargé de débrouiller les comptes de
Junot en Portugal. Les ministres de la Guerre,
des Finances et du Trésor, pour ne point se
mettre mal avec le premier aide de camp et l'ami
de l'Empereur, ont fait des rapports évasifs.
L'auditeur ne ménage rien et pousse à fond;
mais, ayant remis son travail, il est un peu in-
quiet. C'est l'Empereur qui se charge de le ras-
surer : « Monsieur l'auditeur, lui dit-il, quand un
écolier de mon Conseil d'État me dit ce que je
n'ai pu obtenir de trois de mes ministres, il mé-
rite que je ne le perde pas de vue », et en moins
d'un an il le fait préfet, baron de l'Empire et
membre de la Légion. Aussi quel empressement
de la part de ces jeunes gens pour obtenir d'assis-
ter aux séances de l'Empereur. M. Victor de Bro-
glie, qui devait émettre plus tard d'autres juge-
ments, écrivait en 1810 à un de ses collègues :
« Il faudra ne pas perdre un moment pour de-
mander pour le trimestre prochain le droit d'as-
sister aux séances de l'Empereur; nous sommes
huit qui l'avons obtenu, et vous l'avez dix fois
mérité; mais il faut se presser, car vous sentez
qu'avec le nombre actuel, cela va devenir terri-
blement difficile... »
212 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
Pour l'Empereur, le Conseil d'Etat était sa
censée en délibération, comme ses ministres étaient
sa pensée en exécution. Les jeunes hommes qui
l'avaient entendu penser et qui avaient entendu
délibérer sa pensée, étaient seuls aptes, selon luiT
à la mettre à exécution, et c'est pourquoi le Con-
seil était en même temps la haute école d'admi-
nistration d'où il comptait tirer tous ses agents
élevés dans les carrières civiles. De là, le nombre
sans cesse accru des auditeurs. Cela gênait bien
quelques anciens, M. Victor de Broglie par
exemple, qui écrivait à un de ses amis : « Venez
et vous verrez beau jeu : trois cents auditeurs de
toutes les figures, de tous les âges, de toutes les
tailles ; il y en a partout, à la poste, à la donanne,
à la loterie, à la préfecture de police; les sec-
tions sont renouvellées totalement et il n'y a plus
de salut pour nous qu'aux ponts et chaussées. ïl
n'y a plus moyen d'être tolérablement ailleurs... »
Mais ce groupement par coteries, où les ci-devant
nobles se fussent renfermés, si on les eût laissé
faire, n'était pas du goût de l'Empereur. Il vou-
lait brasser ensemble ces éléments divers, d'ori-
gine différente, d'opinions dissemblables, pour
en faire un corps imbu de son esprit, d'où,
suivant les aptitudes, il pût tirer des préfets ou
des diplomates, des intendants, des magistrats,
des secrétaires particuliers, des inspecteurs de
tous ordres. Aussi n'y ménageait-il pas son temps.
« J'ai assisté, dit un auditeur dont le témoignage
LE TRAVAIL 213
s'ajoute à ceux de MM. de Barante, de Barthé-
lémy, deBroglie; j'ai assisté à des séances du
Conseil d'État présidées pendant sept heures
consécutives par l'Empereur. Son influence sti-
mulante, la prodigieuse pénétration de son esprit
analytique, la lucidité avec laquelle il résumait
les questions les plus compliquées, le soin qu'il
apportait, non pas même à supporter, mais à
provoquer la contradiction, l'art d'augmenter le
dévouement par une familiarité qui savait traiter
à propos ses inférieurs comme des égaux, pro-
duisaient un entraînement égal à celui qu'il exer-
çait sur l'armée. On s'épuisait de travail comme
on mourait sur le champ de bataille. Tous ceux
qui l'approchaient étaient sous le prestige de la
soumission volontaire. Il n'y a pas d'imputation
plus calomnieuse que celle qu'il dominait par la
crainte; comme César, son pouvoir sur les
hommes était celui de la séduction. »
Voilà un témoin : il porte ce discrédit d'être
demeuré fidèle à l'Empereur, de n'avoir rien solli-
cité des ennemis de la France, ni rien accepté des
rois contre qui son patriotisme se révoltait. Il a
moins de chance sans doute d'être cru que M. le
baron Pasquier, dont il faut pourtant enregistrer
l'assertion. M. Pasquier dit que, à partir de 1808,
l'Empereur ne venait presque au Conseil d'État que
pour pérorer, pour imposer ses volontés comme
des lois et qu'il ne tolérait plus alors la moindre
214 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUft
liberté de discussion. Que l'Empereur éprouvât, h
certains jours, un besoin de s'épancher, de faire
connaître certains de ses desseins politiques à
ceux qui étaient appelés à en être les exécu-
teurs, cela n'est point pour étonner. Mais qu'i!
ne supportât point la contradiction, cela est faux
Ses contradicteurs, il les traitait si mal que Ber-
lier par exemple que, au Conseil d'Etat, il trouva
constamment en opposition loyale avec ses pro-
jets, fut fait par lui conseiller d'État à vie, comte
de l'Empire avec 20 000 francs de dotation, reçut
de lui la présidence du Conseil des Prises et fut
gratifié en une seule fois de 60 000 francs. On dit
qu'il ne mettait plus aux voix les décisions, et
Mole, Mollien, Gaudin, Champagny rapportent
quantité de délibérations prises par le Conseil,
l'Empereur y siégeant : pour qu'il y ait eu délibé-
ration et décision, il faut bien que les voix aient
été comptées.
Sans doute, les nouveaux venus, ceux que
leur nom et le souvenir d'ancêtres , souvent
hypothétiques, avaient seuls fait entrer au
Conseil, ceux encore qui y avaient été agrégés à
la suite de l'annexion à l'Empire de leur pays
d'origine, devaient y porter une voix moins libre,
étant de naissance et d'éducation des courtisans;
mais l'esprit de la Révolution, en ce qu'il a de
généreux, de noble et de fier, avait là ses défen-
seurs naturels, des patriotes qui siégeant à la
Convention nationale, n'avaient hésité devant au-
LE TRAVAIL 215
cune des responsabilités terribles qu'ils encou-
raient et avaient sauvé la Nation des convoitises
de l'Europe et de la servitude. Ceux-là étaient
hommes à parler clair. C'étaient eux que de pré«r
férence et tout naturellement, — car eux seuls sa-
vaient, — Napoléon se plaisait à interroger, et
lorsque Boulay, Berlier, Real, Regnaud, Defer-
mon, Jollivet, Thibaudeau, Mathieu Dumas
avaient parlé, lorsque ces admirables directeurs
généraux, tous conseillers d'État, Duchatel,
Français, Bérenger, Pelet, Merlin, Bergon, Lau-
mond avaient donné leur avis, quelle lumière
eussent apportée les autres, ceux dont la vanité
n'a d'égale que leur incapacité, qui tiennent que
Bonaparte est fort honoré de les avoir dans ses
Conseils et qui n'attendent qu'une occasion pour
le trahir. Entre leur témoignage intéressé et celui
des hommes qui sont demeurés fidèles à la France
qu'incarnait l'Empereur, on peut choisir.
Les heures avaient beau sonner à l'horloge des
Tuileries, la séance continuait. L'Empereur ne
sentait point le besoin de manger et le repos pour
lui c'était de passer d'un travail à un autre. Pen-
dant les discussions, souvent il regardait l'ora-
teur avec sa petite lorgnette, parfois il écrivait
machinalement sur le papier placé devant lui, ré-
pétant indéfiniment la même phrase. Un de ces
papiers porte huit fois ces mots : « Vous êtes tous
des brigands y » un autre dix fois : « Mon Dieu,
21G LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
que je vous aime. » Ou bien il zébrait de coups
de canif l'extrémité des bras de son fauteuil. La
grande distraction, c'était le tabac. Prenant de
larges prises, qu'il approchait de son nez et fai-
sait ensuite, après les avoir senties, tomber à
terre, il avait vite épuisé sa tabatière. C'était
affaire alors au chambellan, qui avait dû se mu-
nir de trois ou quatre boîtes, d'en substituer une
pleine à celle qui était vidée. Mais cela ne contei>
tait pas Napoléon: dès qu'il voyait ou qu'il enten
dait un conseiller ouvrir sa tabatière, il faisait signe
à un huissier qui allait chercher la boîte et la lui
apportait. Il y prenait deux ou trois prises, puis,
sans penser, très souvent, il jetait la tabatière
dans le tiroir ouvert de son bureau, qu'il repous-
sait à la fin de la séance et auquel il donnait uu
tour de clef. La tabatière était alors à jamais per-
due : aussi les conseillers avaient-ils ce qu'ils
appelaient leurs boîtes du Conseil, des boîtes en
carton d'une quinzaine de sous.
Dans son cabinet ou au Conseil, Napoléon sem-
blait prendre à tâche de justifier ce mot qu'il
avait dit : « Je ne connais pas chez moi la limite
du travail », et, tout naturellement, il pensait
que ses collaborateurs étaient construits comme
lui. Un jour, cherchant, devant un de ses mi-
nistres, dans son cabinet intérieur, quelques
notes sur la petite table destinée à son secré-
taire, il trouva et lut à haute voix ce commence-
LE TRAVAIL 217
ment de lettre : « Depuis trente-six heures, je
n'ai pu m'écarter du cabinet de... » — le billet
était destiné par le secrétaire à sa femme qui
habitait près des Tuileries : — « Vous voyez, dit
Napoléon, qu'il trouve encore le temps d'écrire
des douceurs, et il se plaint ! »
On sait l'histoire de Daru, « un bœuf pour le
travail » a dit l'Empereur, s'endormant sur ses
papiers à une séance de nuit, dans F arrière-
cabinet, Napoléon le réveillant, tenté de le bous-
culer et Daru avouant qu'il a déjà passé trois
nuits au travail.
On a prêté ce mot à l'Empereur : « Un homme
que je fais ministre ne doit plus pouvoir pisser
au bout de quatre ans » et on l'a cité comme
une preuve de sécheresse de cœur. En fait,
les ministres résistaient fort bien à cette vie :
à la Justice, de 1802 à 1813, un seul mi-
nistre, Régnier; à la Guerre, de 1800 à 1807,
Berthier, de 1807 à 1814, Clarke; à l'Administra
tion de la Guerre, de 1802 à 1810, Dejean; à la
Marine, de 1801 à 1814, Decrès; aux Finances,
de 1799 à 1814, Gaudin; au Trésor Public, de
1801 à 1806, Barbé-Marbois; de 1806 à 1814,
Mollien. A l'Intérieur et aux Relations exté-
rieures, les titulaires changent un peu plus sou-
vent; mais à l'Intérieur, ce n'est pas que les mi-
nistres, sauf Crétet, soient épuisés de travail,
c'est parce qu'ils sont insuffisants. De même,
après Talleyrand, aux Affaires Étrangères. Nul
218 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
souverain au contraire, nul souverain absolu,
gouvernant par lui-même, n'étant point un mi-
neur aux mains d'un premier ministre, n'a aussi
bien compris et appliqué la stabilité ministé-
rielle. S'il exigeait que ses serviteurs fussent
laborieux, il ne semble point, en vérité, que l'ex-
cès de travail ait nui à leur santé, car la plupart
ont vécu assez pour voir l'effondrement de la
Monarchie bourbonienne et cette première re-
vanche du peuple se reprenant à l'Empereur, les
trois jours de Juillet.
Du travail, c'est lui qui prend la plus forte
dose; lui seul embrasse tout; lui seul, en ce
creuset de son cerveau, mélange et cuit toutes
ces matières apportées de partout; lui seul, cet
immense mangeur, avale et digère ce qu'on
s'empresse de tous les bouts du monde à fournir
à son effrayant appétit; lui seul ne détèle pas
et, sans peiner aux brancards, sans haleter
aux côtes, sans se plaindre du métier, sans en
éprouver une fatigue, il tire cette charrette où
il a jeté pêle-mêle les morceaux d'Europe. Sous
son incessant effort, la machine avance, et de
quel train! Cette route qu'il dévore, toujours
courant, et que, à mesure, il construit devant
ses pas, on croirait qu'elle doit, comme ces che-
mins de fer établis en hâte fiévreuse dans les
prairies de l'Ouest américain, être jetée presque
au hasard sur les abîmes, faite de traverses de
LE TRAVAIL 211>
bois quelconque, posées à la diable, boulonnées
par rencontre et qu'emporte le premier orage :
c'est une voie large et triomphale, toute pavée
de granit, ayant aux deux côtés des trottoirs d'ai-
rain et qu'ombragent, pour la postérité, des
arbres à l'épaisse frondaison, qui, parce qu'il a
passé près d'eux, semblent centenaires.
Pourtant, à des jours, brusquement, la machine
s'arrête. La nature impose une détente néces-
saire, subite, absolue. C'est, comme dit le peuple,
la flênw, une inaptitude à tout travail, même à
tout divertissement, le repos auquel le cerveau
surmené est contraint à des heures, comme si,
épuisé, il ne pouvait plus sécréter de pensée.
Alors, sans sortir du Palais, sans même quitter
son cabinet, il va, vient, vire, s'étend sur la cau-
seuse, sommeille ou fait semblant, s'assied sur le
bureau de son secrétaire, ou sur un des bras de
son fauteuil, s'y balance, lui parlant à bâtons
rompus de ses projets, de sa santé, de ses ma-
nies, de son passé. 11 lui frotte les oreilles, lui
frappe doucement l'épaule ou la joue, ennuyé de
le voir continuer son travail. Ou bien il parcourt
les tablettes de sa bibliothèque, juge en passant
les uns et les autres, s'arrête à Corneille ou à
Voltaire, prend le volume, déclame une tirade —
surtout de \&Mort de César. — Ou bien il chante,
d'une voix forte, très fausse. Ce sont des lam-
beaux de romances, d'opéras anciens, du Devin
220 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
de Village, des niaiseries sentimentales de TA/-
[manach des Muses, ou bien, si son esprit est au
grave, des hymnes du temps de la Révolution,
des strophes du Chant du Départ. Il est rare-
ment dans l'air et répète un quart d'heure les
mêmes paroles. Il affectionne surtout une ro-
mance dont il ne sait qu'un vers :
Oui, c'en est fait, je me marie...
et un hymne débutant par ces mots :
Marat, du peuple le vengeur...
dont il ignore la suite. Parfois, ces jours-là, il
s'amuse à faire des cachets sur les enveloppes
que Meneval a préparées. Mais c'est un mauvais
jeu : en 1809, il se trompe d'enveloppes, envoie
à l'Empereur d'Autriche une lettre écrite à l'Em-
pereur de Russie, bien heureux qu'on puisse
rattraper le porteur et lui reprendre le message
sous un prétexte; dès lors il renonce à ce passe-
temps. D'ailleurs, à partir de 1810, il n'eût point
voulu faire concurrence à son beau-père, l'Em-
pereur d'Autriche, qui fabriquait lui-même sa
cire à cacheter et avait la prétention de faire les
plus beaux cachets du monde. Lorsqu'on avait
présenté à la ratification de François II le traité
de Lunéville qui lui coûtait si cher, il n'avait
LE TRAVAIL 221
trouvé à blâmer que la mauvaise cire dont on
s'était servi en France pour le sceller, et il avait
étalé avec orgueil celle qu'il avait composée.
A d'autres jours, Napoléon s'échappe à la
chasse, plutôt chasse à courre que chasse à tir,
car c'est le besoin d'exercice qui l'entraîne et,
dans la vénerie, ce qu'il recherche c'est d'abord
une fatigue physique qui délasse son cerveau.
Quelquefois, mais ce sont des faits relativement
fort rares à l'apogée du règne, fréquents seule-
ment à l'hiver de 1813, il va, accompagné du
Grand-Maréchal, ou suivi d'un aide de camp,
visiter quelque monument en construction, ou
simplement se promener à travers Paris. Ces
excursions ont un but politique, de même que
les chasses multipliées, au moment des rentrées
en campagne, semblent avoir pour objet de l'en-
traîner à nouveau pour la guerre, ou, aux der-
niers jours, sont une réponse directe aux jour-
naux anglais qui prétendent qu'il est mourant et
hors d'état de se tenir à cheval.
Encore une fois, chasses, promenades, excur-
sions, c'est là l'exception dans ses journées.
Si, des soirs, il va coucher à Malmaison ou
à Saint-Cloud, c'est afin, le travail rempli, la
tâche terminée, d'avoir au matin un peu de bon
air à respirer et de s'installer, pour lire ses dé-
pêches, sous une tente dressée sur le petit pont
qui joint son appartement au parc. Il aime le
222 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
travail au grand air et s'il se déplaît autant aux
Tuileries, c'est qu'il ne peut même y ouvrir une
fenêtre, qu'il n'y a pas même un bout de jardin
pour faire un tour entre deux dictées et marcher
sa pensée. Il est resté l'amoureux de plein air,
l'homme qui datait sa lettre à Matteo Buttafuoco,
de son cabinet de Milelli, cette grotte d'où la vue
se perd sur le golfe d'Ajaccio, les îles Sangui-
naires, l'immensité bleue favorable aux rêves...
VIII
LE DINER
Six heures étaient sonnées depuis longtemps
et souvent Napoléon avait à peine entrevu sa
femme. Parfois, par le petit escalier noir qui
faisait communiquer son appartement avec celui
du rez-de-chaussée, il descendait chez l'Impéra-
trice et restait quelques instants; si c'était au
moment de la toilette, il s'amusait à embarrasser
les Femmes ronges, à brouiller les écrins et à
discuter des ajustements ; si c'était au moment
du déjeuner et que, suivant sa coutume, José-
phine eût à sa table un certain nombre de
dames invitées, il posait des questions, tour-
mentait pour les réponses, suivant son humeur,
se montrait trop aimable ou pas assez, puis,
brusquement, remontait à son travail. Avec
Marie-Louise, depuis le mariage jusqu'à la nais-
sance du Roi de Rome, il s'était contraint à dé-
jeuner à des heures fixes, mais, dès qu'il l'avait
pu, il avait repris sa liberté au grand plaisir de
sa femme qui pouvait maintenant prolonger le
repas à son gré. Près d'elle, il se tenait obligé,
224 LA- JOURNÉE DE L'EMPEREUR
dans la journée, de multiplier ses visites, mais il
ne trouvait points en sa société l'aliment qu'il
rencontrait tout naturellement en celle de José-
phine. Ce passé qui leur donnait de commun:»
souvenirs, cette imperturbable mémoire, cette
connaissance des êtres et des choses, cette habi-
leté à tirer des renseignements aux visiteurs et
à s'instruire des menus détails de société, des
anecdotes qui faisaient scandale et de tout ce
qu'une femme sait apprendre de ses semblables,
Marie-Louise ne pouvait le lui fournir, puisqu'elle
le connaissait à peine et qu'elle continuait à
ignorer, aux Tuileries comme à Schœnbrunn,
tout le monde extérieur.
Aussi, bien qu'elle fût archiduchesse, l'Empe-
reur, après l'avoir bien embrassée, bien appelée
« sa bonne Louise » , après avoir regardé ses bro-
deries et ses peintures, écouté même un air de
clavecin, s'asseyait dans un fauteuil et, comme
il arrivait dès que sa pensée était inoccupée,
il prenait un petit temps de sommeil. Puis,
s'éveillant brusquement, il embrassait à nou-
veau « sa bonne Louise » et s'en retournait. Ce
qu'il n'avait guère toléré de Joséphine, qu'elle
entrât dans son cabinet, il l'agréa parfois de
Marie-Louise, mais il savait faire comprendre
que la visite devait être courte. Son fils seul eut
des privilèges. 11 prenait l'enfant sur son bras
pendant qu'il signait, le promenait tout en dic-
tant, plus tard, le laissait toucher à ses papiers,
LE DINER 225
jouer avec ses cartes, avec ces pièces de ma-
nœuvre qu'il avait fait fabriquer à son usage et
qui, à l'enfant, semblaient seulement des soldats
de bois, comme ses joujoux. Mais cela fut si
court, et il eut si peu de temps le bonheur d'être
un père! Quelques mois de l'hiver de 1813,
quelques semaines de 1814, ce fut tout ce qu'il
vit son fils assez avancé pour le connaître, pour
lui jaser, pour lui sourire, pour répondre à cette
passion qu'il éprouvait pour lui.
De fait, Napoléon n'aimait point, n'admettait
même pas que durant ses heures de travail quel-
qu'un vint le déranger. S'il veut donner la preuve
la plus positive de l'affection qu'il a pour une
personne, il émet cette supposition qu'il quitte-
rait pour elle, même le Conseil d'État. « Si, pen-
dant que je suis au Conseil, dit-il à Rœderer,
Hortense demandait à me voir, je sortirais pour
la recevoir. Si Mme Murât me demandait, je ne
sortirais pas. » Qu'on n'aille point là-dessus le
prendre au mot : il ne sortirait pas plus pour
l'une que pour l'autre, mais l'hypothèse lui sert
à établir un étiage de ses sentiments, et rien ne
lui paraît les mieux démontrer*
Si le travail qui lui donnait la sensation con-
tinue de la possession du pouvoir, l'absorbait au
point que toute préoccupation sentimentale dis-
parût, iaut-il s'étonner qu'il imposât de même
226 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
silence aux besoins physiques? En avait-il de ré-
guliers, d'impérieux, on est réduit à se le de-
mander. Du moins, il n'avait point d'heure fixe-
pour les satisfaire. 11 commandait à son estomac,
ou plutôt il oubliait qu'il en eût un, et mangeait
quand cela se trouvait, et parce que cela se trou-
vait, distraitement et en pensant au travail quitté
et qu'il voulait reprendre.
Six heures était l'heure réglementaire du dîner
et, avant que six heures fussent sonnées, José-
phine, avec une ponctualité d'exactitude qui ne
se démentit jamais et qui chez elle était une
vertu, attendait toute prête qu'on vînt la pré-
venir. Sa toilette, une des occupations favorites
de sa journée, lui avait pris bien du temps et
c'était au moins la troisième qu'elle faisait depuis
le matin : mais celle-ci était la bonne. Coiffée en
cheveux avec des fleurs, des perles ou des pierres
par le seul artiste qu'elle jugeât capable de com-
prendre sa figure, l'inimitable Duplan, elle était
vêtue, à l'ordinaire, d'une robe très décolletée, de
velours, de satin ou de tulle brodé. Elle avait le
choix, car dans sa garde-robe, sans compter les
grands habits, elle avait, année moyenne, plus
de six cents robes et en faisait faire de cent à
cent quarante. Elle n'avait pas besoin, pour s'ha-
biller ainsi, qu'il y eût cercle ou spectacle à la
Cour, comme il y eut, après 1806, de deux jours
l'un. Elle aimait à se parer pour elle-même
comme les femmes vraiment femmes et il lui
LE CONSEIL D'ÉTAT (page 200)
LE DINER 220
suffisait d'avoir l'Empereur pour public ou même
son miroir. Napoléon, d'ailleurs, était devenu
fort difficile en pareille matière; il s'était ha-
bitué à cette élégance raffinée, vraiment exquise,
dont Joséphine lui présentait chaque jour le
modèle. Il avait ses goûts pour les robes, ses
préférences pour les couleurs, en dehors même
de la politique qui le portait à ne vouloir à sa
Cour que de la soie et du velours parce que
Lyon en tirait profit; il avait horreur du noir et
même du foncé, de tout ce qui n'était point
frais, neuf et clair, 11 assortissait à son esprit
d'ordre et de méthode les robes bien attachées,
trouvait que les nuances vives paraient un salon
et y donnaient un air de richesse. De même, son
œil s'était habitué au fard dont Joséphine, dans
les dernières années de son règne, abusait vrai-
ment, car elle arrivait à une sorte de prépara-
tion de blanc et de rouge telle que les actrices
pour braver le feu de la rampe. De près, sans
doute, cela était trop brutal; les blancs crus
heurtaient les rouges faux et donnaient à l'Im-
pératrice un air de théâtre; mais, de loin, quand
elle passait en cortège, cela assurait son succès,
lui gardait cette apparence d'indestructible jeu-
nesse que confirmait l'élégance infinie de sa
taille sans corset, la souplesse et le glissement
de sa démarche, la joliesse de ses pieds fondants
et gras, vêtus de souliers de satin sans nul talon
et qu'eut démentie seul son acte de naissance —
230 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
cet acte de naissance fausse à l'Almanach impé-
rial pour lui enlever six bonnes années.
Joséphine donc attendait. Le plus souvent, sept
heures sonnaient sans qu'on fût venu l'avertir,
parfois huit heures ; à des jours, onze heures. L'Em-
pereur avait oublié qu'il n'avait point dîné et per-
sonne n'avait osé le lui rappeler. Marie-Louise
l'eût osé, car elle n'était point femme à se laisser
désheurer et bien qu'elle eût pris un copieux
goûter dans l'après-midi, elle aimait qu'on se
mit à table à six heures battant. Pour elle, Na-
poléon s'astreignait à l'exactitude et c'eût plutôt
été elle qui, là comme ailleurs, l'eût fait at-
tendre.
Il n'y avait pas de salle à manger attitrée, et
l'Empereur qui, aux Tuileries, à partir de 1806,
dînait tous les jours, sauf le dimanche, seul avec
l'Impératrice, désignait la pièce où la table devait
être dressée, soit dans son appartement, soit
dans celui de l'Impératrice. Il désignait de même
les personnes qui devaient le servir. Jusqu'à
l'Empire, c'avait été une des fonctions des ma-
melucks; mais, quand la Maison fut organisée, le
service de table de l'Empereur et de l'Impératrice
fut réservé aux pages, qui présentaient à Leurs
Majestés les assiettes qu'ils recevaient des valets
de chambre, lesquels les recevaient du maître
d'hôtel. C'était le maître d'hôtel de l'Empereur
qui posait les plats, et découpait les mets si le
LE DINER 231
<dîner avait lieu dans l'appartement de l'Em-
pereur, le maître d'hôtel de l'Impératrice si on
dînait chez l'Impératrice. Chez PEmpereur la
table était le plus habituellement dressée dans le
salon de service de l'Appartement d'honneur.
Tous les objets nécessaires pour le couvert
étaient apportés par les valets de pieds feutiers.
Les couvreurs de table, après avoir étendu la
nappe, posaient, à la place où devaient être mis
les couverts de Leurs Majestés, une serviette qui,
retombant de la moitié de la longueur au moins,
était rejetée sur le couvert et le couvrait entière-
ment. Le dîner se composait, en 1810, d'un po-
tage, du bœuf, d'un relevé, d'un flanc, de quatre
entrées, de deux rôts, de deux entremets, de
deux salades et d'un dessert de dix-huit assiettes.
La table était comptée pour six personnes et la
cave fournissait par suite six bouteilles de vin de
Chambertin, une demi-bouteille de vin de li-
queur et une demi-bouteille de liqueurs. La
quantité des plats resta toujours à peu près telle.
On y ajouta seulement pour Marie-Louise, qui
était friande de pâtisserie, deux extras d'office et
un extra de cuisine. Jamais on ne servait en
maigre que le vendredi saint.
Les menus rédigés par le maître d'hôtel, sous
la surveillance du préfet du Palais, n'étaient pas
>de grande cuisine. Dans un de ceux qui ont été
«conservés, se trouvent des fautes que n'aurait ù
232 LÀ JOURNÉE DE L'eMTEREUR
coup sûr point commises Cussy, qui fut préfet
du Palais seulement en 1812, et qui était un des
plus fins mangeurs de son temps. Saint-Didier,
souvent occupé à des missions près de son beau-
père Mathieu Dumas, s'y connaissait peu; M. de
Luçay, le premier préfet, était constamment
malade, et Bausset, quoiqu'il eût des prétentions,
n'était, avec son énorme ventre, qu'un gros man-
geur ; ainsi, les deux potages, trop semblables,
sont une purée de marrons et un potage au
macaroni ; après la culotte de bœuf garnie, et le
brochet à la Chambord en relevé, après les
quatre entrées, filets de perdreaux à la Monglas,
filets de canards sauvages au fumet de gibier,
fricassée de poulets à la chevalière et côte-
lettes de mouton à la Soubise, viennent, comme
rôts, un chapon au cresson et un quartier d'a-
gneau. Or, le quartier d'agneau, en ce temps,
n'eût jamais passé pour un plat de rôti. Les
quatre entremets, une gelée d'oranges moulée, une
crème à la française au café, une génoise décorée
et des gaufres à l'allemande, n'ont rien qui
séduise; et les légumes : choux-fleurs au gratin
et céleris-navets au jus, ne montrent pas d'in-
vention.
En France, il y a cent ans, il y a quarante ans
même, on servait sur les tables les plus bour-
geoises un nombre de plats au moins égal à ces
seize plats qui paraissent ici sur la table de l'Em-
pereur. Les quatre entrées, les deux rôts, les
LE DINER 233
quatre entremets étaient de règle stricte. Dans
les dîners de Cambacérès on servait seize en-
trées et seize entremets. Au premier dîner de
Louis XVIII à Compiègne, on vit, outre quatre
potages, quatre relevés, quatre grosses pièces,
quatre grosses pièces d'entremets, trente-deux
entrées et trente-deux entremets. Tout parais-
sait sur table : ce fut en juin 1810, à Clichy,
chez le prince Kourakin, que furent servis les
premiers dîners à la russe où l'on voyait seule-
ment les desserts et les fleurs; tout Paris en parla.
Chez l'Empereur, les choses étaient déjà sim-
plifiées : les entrées et les entremets, les relevés
et les rôtis étaient servis tout à la fois et n'étaient
relevés que par le dessert. Il en résultait que
souvent Napoléon, par distraction, prenait au
plat qui se trouvait devant lui, contînt-il quelque
crème ou quelque gelée, avant qu'on eût pré-
senté les entrées. D'ailleurs, avec ces retards
continuels qui menaient à dîner le plus souvent
entre sept et huit heures, la cuisine s'en ressen-
tait : on avait beau renouveler tous les quarts
d'heure l'eau bouillante des boules, les sauces
n'en tournaient pas moins ; et, sauf le rôti, les
plats servis étaient les plats mangés. On mettait
des poulets à la broche de quart d'heure en quart
d'heure, afin qu'on pût en présenter un qui fût
mangeable. Ce fameux jour où l'on dîna à onze
heures, on avait mis successivement à la broche
vingt-trois poulets.
234 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
L'Empereur ne se plaignait jamais que la nour-
riture fût mauvaise. Il ne s'en apercevait pas.
Joséphine pas davantage : elle n'avait nulle
gourmandise, et même, peut-on dire, nul besoin
de nourriture. A ce point de vue, elle était ap-
pariée à merveille avec Napoléon et elle se satis-
faisait fort bien des quinze minutes qu'il passait
à son dîner. Il y consacrait moins de temps
encore au début du Consulat, mais on lui repré-
senta que ses dîners étaient trop brefs; on lui
rapporta les épigrammes du comte Philippe de
■Cobentzel; il prit sur lui, allongea de quelques
minutes et, comme on faisait l'observation qu'il
était devenu moins expéditif : « C'est déjà la cor-
ruption du pouvoir, » répondit-il. Mais ce fut
sans doute autant par désir de se soustraire aux
dîners trop longs que par volonté d'appliquer
strictement l'étiquette monarchique, qu'il cessa,
à partir de 1804, d'inviter qui que ce fût à sa
table lorsqu'il était aux Tuileries. Dans les villé-
giatures, et l'Elysée même était considéré comme
tel, il se relâchait de cette sévérité, mais c'était
aux risques et périls des convives qui ne devaient
pas s'attendre à faire grande chère. Napoléon, en
effet, ne pouvait se contraindre, même dans les
grandes circonstances, à supporter le nombre
infini des plats et les lenteurs des services. Où
qu'il fût, après le premier, il demandait les
glaces et sortait de table. Il avait la passion des
glaces quoi qu'il n'en fit point servir d'ordinaire
LE DINER 23.")
ih son dîner, mais il en prenait souvent pendant
la nuit et c'était son régal, comme un moyen de
•se donner du ton lorsqu'il était fatigué. Du reste,
il buvait très frais et était gourmet d'eau.
Pendant le dîner, auquel assistait le préfet da
Palais de service, à des jours, l'Empereur tra-
vaillait encore : c'était l'heure qu'il assignait le
plus ordinairement à son bibliothécaire pour
venir lui rendre compte des livres nouvellement
parus; souvent, il se faisait lire des traductionst
de journaux ou de pamphlets, ou bien il faisait
appeler le Grand-maréchal pour lui donner des
ordres ; les officiers arrivant en courriers en-
traient et remettaient leurs dépêches. Le repas,
<îe court repas d'un quart d'heure, n'interrompait
pas le labeur et les plaisirs de la soirée n'étaient
,pas pour le troubler.
IX
LA SOIREE
A peine le dernier morceau avalé, et c'était
souvent d'une entrée, il revenait avec l'Impéra-
trice dans son salon où le reconduisait le pré-
fet du Palais. Un page apportait une tasse où le
chef d'office versait du café : l'Impératrice pre-
nait la tasse, y mettait elle-même du sucre et la
présentait à l'Empereur qui, sans cela, eût ou-
blié de sucrer son café. Au début de l'Empire,
il donnait assez volontiers des audiences à ce
moment. Les Grands officiers entraient dans son
salon, exposaient leurs affaires, puis l'Empereur
ressortant avec eux, trouvait dans la galerie les
personnes qui l'attendaient et faisait le tour du
cercle, parlant à chacun. Il y a de ce fait des
témoignages précis, mais l'usage s'en abolit assez
vite et, après Austerlitz,il n'en fut plus question.
Après Austerlitz, souvent, sans plus attendre,
l'Empereur rentrait dans son cabinet et, se re-
mettant au travail, reprenait cette promenade
qui, chez lui, semblait activer la pensée. Le
plus souvent pourtant, après le diner, si le repas
238 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
avait été pris dans l'appartement de l'Empereur
et qu'il n'y eut point cercle dans les petits appar
tements, l'Impératrice descendait chez elle, l'Em-
pereur l'y suivait quelques instants après, et de-
mandait soit les Entrées, soit le Service, ordinai-
rement le Service, car sous cette dénom nation
étaient compris tous ceux qui, à un titre quel-
conque, appartenaient à la domesticité d hoa-
neur.
Au début, les officiers de jour près l'Empereur
et l'Impératrice, c'est-à-dire les aides de camp,
les chambellans, les écuyers, les officiers de vé-
nerie, les dames du Palais, tous ceux qui par
obligation devaient se trouver au Palais d'une
façon constante pour y servir à toute heure de
cortège au souverain au cas où il lui plût de
sortir, pour introduire dans son salon les per-
sonnages favorisés d'une audience, pour recevoir
ses ordres enfin, dînaient ensemble à la table du
Grand-maréchal; mais, à mesure que Napoléon
se ferma davantage en son intérieur impérial et
éleva plus hautes entre lui et le commun des
êtres les barrières de l'étiquette, sa table à lui
fut, aux Tuileries, exclusivement réservée, sauf
les dimanches, pour lui et sa femme. Le Grand -
maréchal fut donc chargé d'offrir les dîners
d'apparat et d'y présider, de recevoir les
ambassadeurs, les grands dignitaires, les grands
officiers de l'Empire, les officiers généraux,.
LA S 0 1 II E E 239
même les princes de la Confédération. Son appar-
tement du Pavillon des Enfants de France était si
luxueusement décoré que le comte d'Artois, qui y
logea en 1814, s'écriait : « Comment! c'était un
officier de la Cour de Buonaparte qui occupait
cet appartement où nous sommes! Mais cela est
incroyable! Croiriez-vous que j'ai entendu dire
cent fois à Versailles qu'il n'y avait aucun parti à
tirer des Tuileries et que c'était un composé de
galetas! » Et les dîners de quinze à quarante
couverts étaient de pair avec l'appartement.
Lorsque la table du Grand-marée' al fut ainsi
établie, les officiers delà Maison durent descendre
d'un cran et ils furent répartis entre quatre tables
différentes (cinq lorsque la Gouvernante des
Enfants de France eût été nommée.) A la table
de la Dame d'honneur, que devait présider et
que présidait le plus rarement possible Mme de La
Rochefoucauld, devaient s'asseoir les personnes
du service de l'Impératrice; mais les dames du
Palais esquivaient la corvée et, comme elles
étaient libres à cinq heures, se hâtaient de ren-
trer chez elles pour y prendre un semblant de
repos, car elles devaient être de retour au Palais
en grande toilette, à sept heures sonnant.
Les officiers du service de l'Empereur dînaient
à la table dite des Officiers de la Maison, que pré-
sidait soit un Grand officier de la Couronne, soit
à son défaut le Premier préfet du Palais. Ces
deux tables étaient calculées chacune pour quinze
240 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
personnes à l'ordinaire, et, au dîner, on y servait :
deux potages, le bœuf, deux relevés, six entrées,
deux rôtis, six entremets, quatre hors-d'œuvre ,
deux salades et un dessert de seize compotiers.
Plus bas était la table dite des Officiers de garde ,
où mangeaient les officiers d'ordonnance, les
officiers de garde, les pages de service et les four-
riers du palais.
Puis venait la table des Secrétaires de Sa Majesté
servie pour quatre couverts seulement et où ne
pouvait être admis nul qui ne fit partie du cabinet.
Les secrétaires, d'ailleurs, menaient, comme on
a vu, une existence tout à fait séparée et, quoi-
qu'ils eussent les Entrées, ne paraissaient point
dans les salons. Les officiers d'ordonnance n'y
venaient point davantage et, dans leur position
intermédiaire, n'étaient point considérés comme
du Service.
A partir de 1806, durant les très rares hivers
que l'Empereur passa à Paris, il y eut cercle de
deux jours l'un; les autres jours, si l'Empereur
n'avait demandé que les Entrées, les deux dames
du Palais restaient en tête à tête dans leur
salon. Il y en avait qui, furieuses, s'en allaient et
s'en trouvaient mal, lorsque Napoléon, s'étant
aperçu de son étourderie, demandait le Service.
Cela n'était, de sa part, nullement prémédité,
simple inadvertance; mais, dans les Cours, tout
est matière à soupçon et la distinction attendue,
qu'on n'obtient pas, devient offense.
LA SOIRÉE 241
Aux cercles, la société s'élargissait un peu,
guère plus. De droit ou à peu près, les invités
étaient d'abord les Princes et les Princesses de la
Famille impériale, puis les Grands officiers de la
Couronne, les Colonels généraux de la garde, les
aides de camp de l'Empereur, le préfet du Palais,
les chambellans et les écuyers de service ordi-
naire et extraordinaire, la dame d'honneur, la
dame d'atours et les dames du Palais de quar-
tier. Puis, selon les jours, et par invitations spé-
ciales, un grand dignitaire, deux ou trois mi-
nistres, quelques sénateurs et conseillers d'État,
huit à dix généraux ou colonels, de trente à qua-
rante hommes. En femmes, de vingt à trente, et
toujours prises dans ce milieu des femmes de
chambellans, d'aides de camp ou de Grands offi-
ciers. Parfois, mais rarement, des femmes de gé-
néraux; plus rarement encore, des étrangères.
Lorsqu'il y avait cercle, sans spectacle, et que
l'Empereur se tenait dans les appartements du
rez-de-chaussée — les appartements de l'Impéra-
trice — les choses se passaient presque comme
les jours ordinaires. Joséphine, après quelques
amabilités aux uns et aux autres, se mettait à son
trictrac, auquel elle jouait merveilleusement, et
appelait pour partenaire quelque grand digni-
taire, à son défaut un des chambellans ou son
chevalier d'honneur. D'autres fois, c'était le
whist, surtout les jours de cercle, mais le whist
l'amusait moins et c'était par contenance plus que
1G
242 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
par plaisir qu'elle tenait les cartes. D'ailleurs aux
Tuileries on ne jouait jamais d'argent. Pour mar-
quer, des jetons étaient jetés sur les tables, je-
tons tout exprès inventés par Denon et gravés
par Gayrard et présentant les images de la bonne
et de la mauvaise fortune. Napoléon s'asseyait
parfois à une de ces tables, appelait pour faire sa
partie ou plutôt pour causer, une de ses sœurs ou
quelque dame du Palais. Dans un second salon,
les autres dames jouaient au loto. On parlait peu.
Les hommes debout voulaient avoir l'air de s'in-
téresser, ne causaient point, échangeaient à peine
à voix basse un propos banal.
Souvent, Napoléon, sans toucher aux cartes,
venait aux dames qui, debout, attendaient son bon
plaisir. Il causait un instant avec les plus fami-
lières, parlait plutôt, leur disait leur fait sur la
toilette qu'elles portaient ou s'amusait à leur
poser des questions. Mais, dès qu'il fut empereur,
ce fut fini de ces soirées d'intimité où il se plai-
sait à Malmaison, fini des charades, des lectures
à haute voix, des histoires de revenants contées
par chacun tour à tour, des musiciens appelés
pour jouer quelque morceau mélancolique, dans
la demi-obscurité des bougies voilées de gaze;
fini des jeux de vingt-et-un où le Premier
Consul tenant la banque, riait à ses propres
tricheries, et daubait les perdants; fini des en-
volées de gaîté robuste avec des hommes qui,
tous ses compagnons d'armes, avaient gardé avec
LA SOIRÉE 243
lui jusque-là non le ton de courtisans, mais la
droiture d'amis véritables; fini, plus encore et
pour jamais, des causeries avec quelque femme
qu'il avait connue toute enfant et qu'il se plaisait
à taquiner. A présent il était empereur ; il avait
une Cour, et, en la sienne comme en toute autre,
plus que lui-même, l'ennui régnait.
Le plus souvent, même les jours de cercle,
lorsqu'il n'y avait point obligation stricte qu'il de-
meurât, ou lorsqu'il ne trouvait point sous sa main
quelque interlocuteur à son gré, après quelques
tours dans le salon, il remontait et se remettait au
travail, à moins qu'il n'allât à quelque spectacle
au dehors avec l'Impératrice, — ce qui arriva
rarement à partir du moment où le théâtre des
Tuileries fut construit; — qu'il n'y eût représen-
tation dans la grande salle des Tuileries ou dans
les Petits appartements, ou concert dans la salle
des Maréchaux, ou petit concert chez l'Impéra-
trice. Car des divertissements, celui-ci était vrai-
ment un des seuls qui lui agréassent : la musique,
surtout la musique vocale, l'enchantait.
Quelquefois il allait aux bals que donnait une de
ses sœurs ou l'un de ses ministres, surtout lorsque
le bal était masqué ; mais fréquemment aussi après
avoir promis de venir, le travail commencé l'em-
portait.
C'était un beau bal, celui du ministre de la
Marine, le 23 février 1806. A l'entrée, deux cour-
244 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
, riers, tenant des girandoles allumées qu'ils de
vaiént mettre en croix aussitôt qu'arriverait l'Em-
, pereur; sous la porte, le concierge avec d'autres
girandoles qu'il devait porter devant Sa Ma-
jesté; un personnel immense requis et les six
salons du ministère pleins d'un monde que Na-
poléon connaissait, car la liste lui en avait été
soumise. N'importe, il donne rendez-vous pour
huit heures du soir, au ministre des Finances :
« 11 sera temps que nous allions au bal à dix
heures, » lui dit-il. A huit heuros donc, ils sont
tous deux à éplucher le budget. Vers minuit
on gratte à la porte du cabinet : c'est un page
envoyé par l'Impératrice, laquelle fait dire que le
bal est charmant et que l'Empereur y est impa-
tiemment attendu. « Tout à l'heure, répond-il à
voix haute. Dites à l'Impératrice que je travaille
avec le ministre des Finances. Nous y allons. »
Une heure après, nouveau message, même ré-
ponse. Il continue à travailler. La pendule sonne.
« Quelle heure est-ce là?
— Trois heures, Sire!
— Ah ! bon Dieu ! Il est trop tard pour nous
rendre au bal, qu'en pensez-vous?
— C'est tout à fait mon avis.
— Allons donc gagner chacun notre lit. Eh bien !
ajoute-t-il gaiement au moment où le ministre le
quitte, beaucoup de gens croient que nous passons
notre vie à nous divertir et, comme disent les Orien-
taux, à, manger des confitures. Bonsoir, Ministre. »
LE CAFE
page 237)
LA S0111ÉE 247
Nulle distraction, nul plaisir, nul besoin des
sens ne prévaut sur le travail. On sait des anec-
dotes nombreuses qui le prouvent. Et pourtant,
lorsqu'il s'amuse, c'est franchement. Il a dansé,
dans l'intimité, au moins jusqu'en 1807, mais des
contredanses seulement : la valse qu'il a essayé
d'apprendre en 1810, au moment du mariage
avec Marie-Louise, l'étourdit. Ses talents assez
médiocres de danseur, qu'il doit à son professeur
de Valence, M. Dautel, le mènent à préférer à
tout une figure qu'on dansait à la fin des bals et
qu'on nommait le Grand-Père. C'était le cotillon
de l'époque, un cotillon qui débutait par une pro-
menade aussi longue que le voulait le couple
conducteur et qui se continuait par des figures
réglées par lui : la danseuse assise dans un fau-
teuil, les danseurs à genoux, les berceaux faits
avec les bras, toutes les jolies idées qui venaient
à l'esprit. « Je reviendrai pour le Grand-Père, »
disait-il, et souvent, en effet, il revenait.
S'il allait au spectacle, ce n'était guère que
pour entendre un acte : le plus souvent alors
il donnait ses rendez-vous pour neuf heures et
il y était exact. S'il prolongeait, ce n'était que
jusqu'à dix heures, qui était l'heure habituelle
du Coucher officiel correspondant au Lever, mais
bien moins important et moins nombreux. Le
chambellan lui remettait la liste des personnes
qui étaient dans le premier salon, introduisait les
248 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
Grandes entrées, puis le Service. L'Empereur don-
nait ses ordres brièvement, puis se retirait dans
son Appartement intérieur où parfois il emmenait
un de ses aides de camp pour causer encore et, à
la diable, jetant ses vêtements tout au hasard, se
déshabillait, aidé seulement de ses valets de
chambre. Souvent, après qu'il s'était mis au lit,
il demandait l'Impératrice pour lui faire une lec-
ture, ou bien il causait avec un de ses plus affi-
dés. Parfois, il s'endormait alors : on sait l'his-
toire de Talleyrand passant une nuit entière sur
un canapé, l'Empereur s'étanl assoupi au milieu
de la conversation. Mais il était très rare, presque
sans exemple, qu'il dormit une nuit d'affilée, que
son somme excédât trois heures. Eveillé, même
en sursaut et contre son gré, il se reprenait tel
que dans la veille. « La présence d'esprit après
minuit est telle chez moi, disait-il, que si, par des
circonstances instantanées, je suis réveillé, je me
lève, sans qu'on puisse deviner à l'état de mes
yeux si je viens de dormir, et mes dictées ont au-
tant de fraîcheur que dans un moment donné de
la journée. »
Un soir, il a fait dire à d'Kauterive de venir
travailler à onze heures. D'Hauterive est exact,
mais à une heure après minuit il n'est pas encore
introduit. Tout le personnel du château a fait ses
préparatifs pour la nuit et est endormi. D'Haute-
rive fait réveiller l'aide de camp de service qui
entre chez Napoléon et lui demande des ordres :
LA SOIREE 249
il est couché, il y a eu malentendu, ce sera pour
le lendemain, onze heures. Mais est-ce onze
heures du matin ou du soir? L'aide de camp re-
tourne et reçoit ordre d'introduire d'Hauterive.
Napoléon est assis sur son lit, en robe de chambre,
coiffé d'un madras. 11 est tout à fait gracieux, fait *
asseoir le chef de division, prend les papiers, les
lit, adresse des questions, discute les réponses et
dicle plusieurs dépêches. Pas un moment d'impa-
tience, pas un reproche pour ces deux réveils
coup sur coup.
Le plus ordinairement, après trois heures de
sommeil, mais d'un sommeil plein, absolu et vo-
lontaire, dans une obscurité profonde, car il ne
pouvait supporter la nuit aucune lumière et, pour
l'empêcher de s'endormir, la plus faible lueur de
la moindre lampe suffisait, il sonnait son valet
de chambre de veille, mettait sa robe de chambre
et son pantalon à pieds et s'en venait dans son
cabinet. S'il n'avait pas à son travail d'objet dé-
terminé, il ne faisait point quérir son secrétaire
et, s'asseyant à son bureau, il annotait les rap-
ports des ministres; c'était son heure pour les
chiffres, pour les états de situation de ses armées,
ces états qui étaient pour lui les livres les plus ,
agréables de sa bibliothèque et qu'il lisait avec le
plus de plaisir dans ses moments de loisir. Alors,
dans ce grand silence du Palais endormi et de
Paris tranquille, il enfonçait dans sa mémoire
250 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
chacune des unités qui composaient ses armées ;
homme par homme, escadron par escadron, bat-
terie par batterie, il comptait ses soldats, il les
suivait sur les routes de l'Europe, il savait à point
nommé leurs couchées et leurs étapes : il appre-
nait jusqu'à leurs noms.
Mais, s'il s'agissait d'un travail de longue ha-
leine, de lettres à écrire, de projets à développer r
il faisait éveiller son secrétaire et, toujours mar-
chant, les mains derrière le dos, il dictait. Sou-
vent, au milieu du travail, il faisait apporter du
chocolat ou des glaces — jamais de café dont il ne-
prenait qu'à ses repas — ou même quelque chose
de plus substantiel, car, chaque soir, un ambigu
était préparé, composé d'un poulet rôti, de deux
entremets, d'un dessert et d'une demi-bouteille
de Chambertin. 11 invitait son secrétaire à parta-
ger sa collation, et, causant alors, ouvrant son
esprit sur l'avenir, s'amusait à penser tout haut
ses rêves. Souvent, après avoir pris une glace, il
demandait un bain, qu'on se tenait toujours prêt
à couler, et soit qu'il se recouchât après le bain^
ou qu'il restât debout, il ne se passait point plus
de six heures de sommeil.
Que, sur les vingt-quatre heures, il en consacrât
trois aux repas, à la représentation, aux femmes»
aux divertissements, c'est à coup sûr plus que la
vérité : il en reste quinze pour le travail — dix-
huit a dit Rœderer, qui le connaissait bien, — car
il travaillait partout, en dînant, au bal, au théâtra
LA SOIRÉE 251
Napoléon a été l'homme de son temps et sans
doute de tous les temps, qui a le moins donné
au corps et le plus à l'esprit. Cela n'explique
point la grandeur de son œuvre, mais cela permet
d'en comprendre l'immensité.
X
LE DIMANCHE
Pour que, dans la semaine, Napoléon inteiv
rompe son travail, se donne des distractions et
change sa vie, il faut des circonstances d'excep-
tion et qui se présentent très rarement. C'est
qu'il éprouve le besoin physique d'un exercice
violent, tel que la chasse ; qu'il sent la nécessité
de se faire voir au peuple, et de réveiller dans
la nation des impressions qui tendent à s'affai-
blir; qu'il a la curiosité de visiter quelque cons-
truction qu'il a ordonnée, de se rendre compte
d'une grande opération de voirie qu'il projette,
ou de s'enquérir en personne de l'état des esprits
et, à l'imitation du Calife des Califes, de faire in-
cognito, accompagné du seul Duroc, son Giafar,
un tour dans sa capitale. De telles fantaisies sont
chez lui des plus rares et, à l'ordinaire, cette vie
sédentaire et recluse est celle qu'il mène aux
Tuileries. Il n'y a même point la distraction qui
lui serait nécessaire, d'un tour de promenade
dans le jardin : ce jardin est public; si le Consul
ou l'Empereur y paraissait, une foule se précipi-
"254 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
terait autour de lui et lui ferait cortège. Il faut la
grossesse de Marie-Louise pour que, dans les
derniers mois de 1810, Napoléon fasse réserver
la Terrasse du bord de Teau à laquelle, du Palais,
on accède par un souterrain construit à dessein,
et encore, dès que l'Impératrice quitte les Tuile-
ries pour Saint-Cloud, la terrasse est restituée au
public. Si l'on tarde à ouvrir les grilles, l'Empe-
reur a des façons de rappeler ses ordres qui ne
souffrent pas la réplique.
Donc, toute la semaine, une vie murée, passée
presque toute dans le cabinet de travail et dans
l'appartement intérieur, une vie où l'étiquette ne
joue quasi aucun rôle et où les heures s'enfuient,
courant au galop de charge sous le fouet de
poste des courriers qui, de tous les coins d'Eu-
rope, apportent des dépêches; mais, le diman-
che, l'Empereur passe tout le jour hors de son
appartement, se montrant à la Cour, au Peuple,
à l'Armée, aux puissances étrangères, à tous.
C'est un autre genre de travail et qui peut
moins lui plaire ; c'est, dans le métier de souve-
rain, ce que la plupart des rois tiennent pour le
nécessaire, ce que lui serait tenté de regarder
comme le superflu, car du pouvoir ce qu'il aime,
c'est d'abord la réalité et, s'il amuse parfois son
imagination aux pompes des cortèges et aux rè-
glements des cérémonies, bientôt, à tel jeu, il se
fatigue et, là où il pensait trouver quelque amu-
LE DIMANCHE 255
sèment d'orgueil, il ne récolte qu'un ennui sans
égal.
En réservant à la même journée toutes les cor-
vées de la souveraineté, il prend le moins qu'il
peut sur les heures de sa souveraineté effective,
«elles qui importent à son empire et à lui-même,
at pourtant il fait assez pour maintenir la hiérar-
chie, sauvegarder l'étiquette, se rendre abordable
aux courtisans, prouver à tous qu'il est là, jouer
son rôle d'empereur et remplir sa fonction de
chef, d'inspecteur, et même d'instructeur suprême
des soldats.
Il garde pour lui la matinée qui se passe
comme d'ordinaire, La toilette est la même que
tous les jours et l'habillement identique, saut
que les jours de cérémonie, il met son grand
cordon de la Légion dessus l'habit au lieu de le
mettre dessous et que cet habit est plus souvent
celui de grenadier que celui de chasseur. Le
lever, les audiences, le déjeuner sont tout comme
en semaine, mais à midi, il sort de son Apparte-
ment intérieur.
Déjà l'Impératrice s'est rendue à la chapelle,
et c'est tout un cortège qui marche avec elle. En
avant, ses pages, puis les écuyers et les chambel-
lans des Princesses, puis ses propres écuyers et
ses chambellans de service ordinaire et extraor-
dinaire; à sa droite, un peu en arrière, le pre-
mier écuyer et le premier aumônier, à sa gauche,
256 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
la dame d'honneur, derrière, les Princesses, la
dame d'atours, les dames du Palais et les dames
pour accompagner les Princesses.
Quelques minutes après, l'Empereur, prévenu,
prend le même chemin et son cortège est plus
nombreux encore. En tête, les pages et leur
gouverneur, l'aide et le maître des cérémonies,
les écuyers, les préfets du Palais, les chambel-
lans, le gouverneur du Palais, le chambellan et
l'écuyer de jour, l'aide de camp de service et
enfin, derrière les cinq Grands-officiers de la
Couronne, l'Empereur. Il est immédiatement
suivi par le colonel-général de la Garde de
service, et par le Grand-aumônier; puis vien-
nent les Princes de la Famille impériale, les
Princes de l'Empire, les colonels-généraux de
la Garde, les aides de camp qui ne sont pas
de service, le premier aumônier et les officiers
des Princes.
De la salle du Trône, le cortège se déploie
dans le Grand escalier, bordé des deux côtés
par une haie de fantassins de la Garde ; il traverse
la salle des Gardes, passe entre les statues du
Silence et de la Méditation, gravit l'escalier de la
salle du Conseil d'État, pénètre par une grande et
belle porte dans celte salle, et, de là, entre dans
ia tribune impériale de la chapelle qui y est con-
tiguë. Cette porte de la salle du Conseil d'Etat est
réservée à l'Empereur, lui seul y passe, le di-
manche, avec sa Cour, lorsqu'il vient de la messe.
LE DIMANCHE 257
en semaine, seul avec le chambellan de service,
lorsqu'il vient présider le Conseil d'État.
Parfois, les deux cortèges se confondent. Alors
l'Empereur, l'Impératrice, les Princes et Prin-
cesses se réunissent dans la salle du Trône. Dans
la première antichambre — salon qui précède cette
salle, — attendent les personnes attachées à la
personne des Princes, les membres du Sénat et
du Conseil d'Etat et les officiers généraux; dans
la seconde antichambre (le premier salon en ve-
nant de la salle des Maréchaux), les députés, les
tribuns, les juges et les officiers ayant accès à la
Cour. Lorsque l'Empereur, donnant la main à F Im-
pératrice, sort de la salle du Trône, les officiers de
l'Impératrice marchent en avant des officiers de
l'Empereur, mais l'itinéraire suivi est le même,
avec ces grands escaliers à descendre et à mon-
ter, si favorables aux déploiements somptueux
des théories impériales, mais où, par malheur,
l'Empereur, toujours pressé, marche trop vite et
enlève à cette pompe un peu de sa dignité.
Au passage de l'Impératrice, lorsqu'elle vient
seule, les tambours battent. Une seconde batterie
annonce l'arrivée du souverain devant lequel
l'huissier, ouvrant les deux battants de la porte,
jette ce mot : « L'Empereur! »
La chapelle est toute pleine. En bas, de chaque
côté de l'autel, un grenadier est de faction, fusil
au pied. La nef est emplie par le peuple qui y a
17
258 LA. journée de l'empereur
accédé par la galerie basse du côté du jardin..
L'Empereur, en effet, n'a jamais voulu permettre
qu'on donnât des billets d'entrée pour sa cha-
pelle. Les places sont aux premiers occupants.
« Tout dans le culte doit être gratuit, ^t pour le
peuple, a-t-il dit. L'obligation de payer à la porte
ou de payer les chaises est une chose révoltante :
on ne doit pas priver les pauvres, parce qu'ils
sont pauvres, de ce qui les console de leur pau-
vreté. »
La tribune impériale occupe tout le fond en
face de l'autel; à gauche, sont les tribunes réser-
vées aux dames du Palais et aux dames présen-
tées à la Cour; à droite, les fenêtres grandes
ouvertes de la salle du Conseil d'État où se pres-
sent tous ceux qui assisteront tout à l'heure à la
grande audience et qui ont leur entrée dans le
Palais, tous dans l'uniforme de leur grade ou
dans le costume de leur fonction; et c'est ainsi,
avec ce fond tout resplendissant d'argent et d'or,
avec ce côté tout paré de fraîches toilettes, cet
autre, moins pimpant, mais où les tons vibrants
des tenues militaires sonnent leur fanfare sur les
ensembles assourdis des costumes civils brodés de
soies claires; avec ce parterre où s'entasse qui-
conque a, comme le veut la consigne, « un exté-
rieur décent », que l'assistance se montre aux
regards des musiciens de la chapelle impériale
placés en amphithéâtre, dans une niche circu-
laire, en face de l'Empereur, derrière des colonnes
LE DIMANCHE 259
qui, au-dessus de l'autel, ornent l'autre extrémité
de la salle.
Napoléon s'est souvenu de la requête qui lui
était adressée par Girardin, lorsque, premier
consul, il allait rétablir la religion catholique.
« Vous serez obligé d'aller à la messe, lui di-
sait Girardin.
— Cela peut-être.
— Mais vous contraindrez aussi tous les fonc-
tionnaires publics à y assister.
— Quelle folie î
— Non, citoyen Consul; cela sera, parce que
cela vous semblera nécessaire et, ce que je vous
demande, dès aujourd'hui, c'est d'attacher d'ex-
cellents musiciens à votre chapelle, parce qu'une
bonne musique est un remède contre l'ennui, et
la messe, que nous n'avons plus l'habitude d'en-
tendre, pourrait nous sembler une chose fort
ennuyeuse. »
Nulle chapelle au monde, comparable à celle
de l'Empereur. Le directeur, c'est, après Paisiello,
Lesueur, l'auteur des Bardes, Lesueur, proscrit,
ruiné, réduit au désespoir par la faction du Con-
servatoire et que le Premier Consul a recueilli,
auquel il a donné du pain, un asile, un théâtre,
et les moyens de gagner la gloire. Deux chefs
d'orchestre, Persuis et Rochefort; deux premiers
chanteurs, Lays et Martin; quatre premières
chanteuses, Mme" Branchu, Armant, Duret, Al-
260 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
bert; et puis, trois premiers-dessus, trois deuxiè-
mes-dessus hommes, autant en femmes; un pre-
mier ténor, cinq ténors, cinq basses-tailles, deux
contralto, six basses chantantes. En instrumen-
tistes, d'abord le premier violon de l'Empereur,
Kreutzer, puis huit premiers violons, neuf deuxiè-
mes violons, quatre altos, huit basses, quatre
contrebasses, deux pianistes, un harpiste, deux
flûtes, trois hautbois, quatre clarinettes, un cor
solo, trois cors et quatre bassons. Et ce sont les
premiers artistes de Paris, que l'Empereur a fait
rechercher un à un par Lesueur au moment où il
ne restait, à la plupart, qu'à s'expatrier ou à
mourir, Chérubini et le Conservatoire leur fer-
mant toutes les portes. A eux tous, ils se parta-
gent 153 800 francs, mais, ce qui vaut mieux,
ils ont le patronage impérial, et, en dehors de
leurs places dans les Théâtres impériaux, ils trou-
vent des leçons qui leur gagnent largement
leur vie.
A peine le tambour a-t-il annoncé la venue de
l'Empereur que le maître des cérémonies de l'é-
glise apparaît et que le célébrant, entouré de ses
assistants, sort de la sacristie. Après avoir salué
l'autel, il se tourne vers Leurs Majestés, les salue,
et, de suite, commence la messe. Elle n'est point
longue, dure environ vingt minutes et, tout le
temps, la musique se fait entendre : cette mu-
sique est excellente et rare, car c'est pour la cha-
LE DIMANCHE 261
pelle de l'Empereur que Lesueur a composé la
plupart de ses messes-
L'Impératrice Joséphine, à genoux sur un prie-
dieu garni de velours cramoisi et de crépines d'or,
garde une attitude des plus recueillies : elle est
vêtue de la robe à queue, à la grecque, à taille et
manches courtes; sa tête, coiffée à la grecque, est
ornée d'un diadème. A côté d'elle, un peu en ar-
rière, se tient l'Empereur, « en attitude militaire
de messe », c'est-à-dire debout, les bras croisés
et la vue errante çà et là. A des moments, il se
penche vers Joséphine qui ne se prête à ces con-
versations que le temps strictement nécessaire et
reprend aussitôt qu'elle peut son air de piété et
d'attention. Sauf à ces moments, sans qu'il affecte
la dévotion, ni qu'il s'agenouille, il est grave,
sérieux, immobile. C'est à cette messe que les
artistes doivent se rendre s'ils veulent le dessiner
d'après nature : ils n'y manquent point et on en
a pour marque un dessin de Couder en 1811,
deux dessins de Girodet en 1812, combien d'au-
tres, sans doute, qui sont ignorés et dorment dans
des portefeuilles d'amateurs!
Cette gravité, en face de l'acte religieux, fait
contraste en la mémoire des gens de l'ancienne
Cour avec le souvenir de Louis XVI dont la tenue
scandalisait les voyageurs anglais car, « excepté
à l'adoration de l'hostie, il était, durant toute la
messe, engagé dans la conversation la plus gaie
avec le comte d'Artois. »
262 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
Ce n'est qu'à partir du 9 décembre 1806 qu'on
célèbre la messe dans la chapelle construite par
Percier et Fontaine. Jusque-là le culte dominical
a été quelque peu errant et n'a pas été en-
touré de la pompe convenable. Par une lettre du
30 germinal an X, le Premier Consul enjoignait
à Duroc « de faire établir dans son cabinet de
travail, à l'endroit où était son bain, tout ce qui
était nécessaire pour y construire une petite cha-
pelle en mettant pardessus la glace un tabhau
ou une tapisserie et en faisant établir une espace
de paravent qui masquât l'escalier et qui fit qu'on
pût communiquer directement de ladite petite
chapelle à sa chambre à coucher. » Cela dura
peu et il est même douteux qu'on ait utilisé cet
oratoire. Plus tard, chaque dimanche, on célébra
îa messe dans la salle où le Conseil d'Etat tenait
ces séances, L'autel, enfermé la semaine dans
une armoire, apparaissait le dimanche. On enle-
vait les bureaux de l'Empereur et des Grands di-
gnitaires;.on rangeait tant bien que mal les ta-
bles des conseillers d'État, des maîtres des re-
quêtes et des auditeurs, et les choses allaient ainsi.
Il fallut les grands remaniements ordonnés dans
le Palais en 1805 pour que Dieu eût son coin
entre la salle de spectacle et la salle du Conseil
d'État.
Après la Post-Communion, le Domine Salvum,
exécuté par toute la musique, et l'oraison, chantée
LE CERCLE
pa-e 241]
LE DIMANCHE 205
par le célébrant, celui-ci, au bas de l'autel, sa-
luait l'Empereur, et le cortège se reformait pour
retourner dans les Grands appartements.
Là, la foule se presse : il y a les fonctionnaires
civils jusques et y compris les sous-préfets, les mi-
litaires jusqu'au grade de chef de bataillon, et des
fonctionnaires civils, des officiers de grade infé-
rieur, ceux réformés ou destitués qui ont reçu
l'autorisation du chambellan de jour : à ce der-
nier, ordre est donné de ne jamais refuser l'en-
trée. On n'est admis pourtant qu'en grand uni-
forme ou en grand costume : nul habit bourgeois ;
les hommes présentés qui viennent faire leur cour
sont en habit à la française avec l'épée.
Tous ceux qui sont là sont émus, même les
plus grands, à la pensée de passer sous les yeux
de Napoléon. Comme disait un maréchal d'Em-
pire : « Le dimanche, dans la grande galerie où
nous l'attendons, dès qu'on entend ce mot : l'Em-
pereur! nous pâlissons tous et j'en sais de bien
connus pour être de bons bougres, qui tremblent
de tous leurs membres. » Chacun rêve que, une
seconde, il attirera l'attention. Celui-ci a sous le
bras un volume qu'il offrira si on le lui demande.
Celui-là fait l'homme qui se dissimule, car il veut
voir s'il a réellement encouru la défaveur ou si
on saura le distinguer. Un mot qui tombera des
lèvres de l'Empereur, un nom qu'il prononcera,
ce sera la corvée oubliée, une joie sans égale, de
la vanité à dépenser pour tout le jour.
266 LA. JOURNÉE DE L'EMPEREUR
Napoléon s'avance, tantôt à pas brusques et
saccadés, tantôt en se dandinant, non, comme on
a dit, pour imiter les Bourbons, mais parce que le
dandinement appartient à la place qu'il occupe et,
comme dit fort bien Girardin, « naît de l'embarras
involontaire et forcé qu'éprouve celui qui se trouve
être, par sa position, le point de mire de tous les
observateurs. » Il lance à droite et à gauche, avec
un air qui veut être souriant, des regards qui vont
aux extrémités de la Galerie, accrocher le visage
inconnu, le personnage auquel il y a à parler,
l'homme utile et attendu, l'homme dont la vue
fera naître une idée qui s'associera à tel ou tel-
projet antérieur. 11 pique alors droit sur l'homme ;
en deux ou trois phrases nettes auxquelles il faut
une réponse immédiate et brève, il le vide, prend
note de sa capacité et marque un trait en sa mé-
moire.
C'est un papier qu'on lui présente et qu'il re-
met à l'aide de camp de service ou au Grand-
maréchal; c'est un livre qu'il aperçoit sous un
bras et qu'il prend; à droite et à gauche, ce sont
de petits saluts, des bouts de phrase aux grands
fonctionnaires qu'il veut distinguer : « Comment
se porte Monsieur le Sénateur? », ou « Comment
se porte Monsieur le Conseiller d'État? » plutôt le
titre de la fonction que le nom de la personne,
car, pour le titre, le costume lui est un guide sûr,
tandis qu'aux noms il peut se tromper : témoin
ce qui lui est arrivé avec Ameilhon, le membre de
LE DIMANCHE 267
l'Institut, et ce dialogue qui, s'il n'est point vrai,
est au moins bien inventé :
— « Ah! vous êtes Monsieur Ancillon?
— Oui, Sire, Ameilhon.
— Àh oui! Ameilhon. Vous avez continué
l'histoire romaine de Lebon?
— Oui, Sire, de Lebeau...
— Oui, oui, de Lebeau... jusqu'à la prise de
Constantinople par les Arabes?
— Oui, Sire, par les Turcs.
— Sans doute, par les Turcs... en 1449?
— Oui, Sire, en 1453.
— En 1453, c'est bien cela. »
Ce qui n'empêche pas Ameilhon ravi de dire à
ses voisins : « C'est incroyable, il sait tout, il se
souvient de tout, on ne peut rien lui apprendre. »
L'effet est donc produit; mais s'il advient que
Napoléon se fourvoie, lorsque, pour être aimable,
sans y attacher d'ailleurs nulle importance, il fait
ainsi quelque excursion dans le domaine de l'his-
toire, de la littérature ou de la science pures, nul
danger qu'il se trompe d'une syllabe lorsqu'il s'a-
git de ses affaires. Tel auditeur qu'il aperçoit
arrive des provinces Illyriennes, de Hambourg ou
d'Amsterdam, il lui arrache les trois ou quatre
faits dont il. a besoin et passe. Ce préfet qu'il n'a
pas appelé est à son audience. Pourquoi? Que
vient-il faire à Paris? Une réponse nette et, si elle
est bonne, il passe. En deux mots, cet officier
268 LA JOURNÉE DE L EMPEREUR
réformé raconte son affaire, remet sa pétition;
souvent, il y fait une corne de rappel et il passe.
Justice sera rendue.
Si quelque vieux soldat, quelque centenaire
qui a vu les guerres anciennes et survit à sa géné-
ration se recommande à la bienfaisance de l'Em-
pereur, c'est ici que Napoléon ordonne qu'on le lui
présente : ainsi ce Vilcot, âgé de cent deux ans,
qu'il reçoit en septembre 1806, et auquel, outre
2 400 francs pour ses frais de voyage, il accorde
sur l'heure une pension de 600 francs. Qu'on
n'aille pas, croyant se faire remarquer, se vêtir
d'un uniforme qu'on n'a plus le droit de porter
ou qui n'est point suivant le règlement : le lende-
main une lettre du Grand-maréchal vient rappe-
ler à l'usurpateur qu'il est des insignes qu'un gé-
néral en retraite n'a pas le droit de prendre : et
c'est l'Empereur qui a dicté la lettre : car, d'un
regard de ses yeux clairs, il a tout vu, vu tous
ceux qui sont là, remarqué ceux qui sont absents,
constaté les costumes, inspecté les tenues, jugé
jusqu'aux mines des gens.
Cette audience du dimanche qui maintient le
contact entre lui et les hommes qu'il emploie et
ses sujets presque à tous les degrés, c'est une des
seules institutions du Directoire qui aient subsisté :
et tout le monde, à commencer par Napoléon, y
trouve son compte.
11 a parcouru la Galerie, les Grands apparte-
LE DIMANCHE 269
menls : il s*est moins arrêté dans ceux-ci, car
ceux qu'il y a rencontrés sont ses familiers et ce
n'est pas le lieu de parler d'affaires. Il entre dans
son Grand cabinet — un cabinet, où il ne tra-
vaille jamais, qui est tout de parade et de luxe,
qui n'a aucun rapport, d'aucune espèce, avec le
cabinet de travail de l'Appartement intérieur,
dans lequel nulle personne étrangère ne pénètre
jamais, et qui est strictement fermé à tout pro-
fane. — Ce Grand cabinet qu'on appelle aussi
Salon de l'Empereur, et qui a été le Grand cabi-
net de Louis XIV, communique à la salle du
Trône et a un accès sur la grande chambre à
coucher. Il a conservé son ancienne décoration
louis -quatorzienne de Lerambert et de Girar-
don et ses peintures de Coypel, mais Percier
et Fontaine y ont disposé une de ces cheminées
qui, dans leur œuvre, sont si remarquables pour
leur style, leur robuste élégance et, si on peut
dire, leur dignité : de terre, celle-ci s'élance jus-
qu'au plafond peint et doré avec des abondances
de figures en stuc. Contre le plafond, tout en
haut, deux anges en haut relief soutiennent la
boule du Monde et, au centre, dans un bas-
relief porté par des aigles et des trophées,
l'Histoire et la Victoire encadrent une horloge
grandiose dont elles ont à célébrer chacune des
heures. Dans ce salon sont disposés en trophées
les drapeaux et les étendards de la Garde. C'en
est le principal et on peut dire l'unique orne-
270 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
ment : car la décoration telle qu'elle a été con-
çue n'est pas achevée et ne le sera jamais. En ce
moment, l'ameublement, en dehors d'une admi-
rable table-bureau très chargée de cuivres, sur
laquelle l'Empereur ni personne n'écrit e1 qui
n'est là que poiu la forme, comprend seulement
six fauteuils et douze chaises ou pliants, de bois-
doré, garnis de Gobelins quelconques. Mais ce
n'est qu'en attendant, et bientôt ce salon doit
être orné d'une façon digne de sa destination.
Aux murs s'encastreront quatre panneaux repré-
sentant des traits de la vie de l'Empereur; les
modèles sont achevés et les tapisseries sont sur
le métier; le mobilier sera à fond pourpre et
d'une tapisserie toute rehaussée d'or. David lui-
même a donné le dessin d'un des fauteuils, De-
bret et Dubois ont, sous sa direction, exécuté et
peint les ornements pour assortir le meuble aux
portières déjà en place. Celles-ci, à fond pourpre
avec, dans la bordure, les ornements et les attri-
buts impériaux, présentent l'une, la Victoire au
milieu d'un trophée d'armes modernes, l'autre
la Renommée au milieu d'un trophée d'armes
antiques. Les quatre portières destinées à com-
pléter la décoration montreront, dans la même
bordure et sur le même fonds, les deux pre-
mières, les grandes armoiries de France et
d'Italie, les deux autres, les figures symboliques,
appuyées sur des trophées appropriés, ici, des
Sciences et des Arts, là, de l'Industrie et du Corn-
LE DIMANCHE 27 f
merce. Aux fenêtres on posera des cantonnière
en Gobelins, du môme ton et avec des ornement
du même esprit.
Rien de plus. Sachant pour qui ils travaillaient,
les artistes et les ouvriers prenaient d'eux-mêmes
la notion du grandiose.
Dans ce cabinet, l'Empereur s'arrête peu. S'il
y a lieu, il y donne quelque brève audience d'ar-
rivée ou de départ à un Prince de la Confédéra-
tion qu'introduit solennellement le Grand-maître
des Cérémonies. Parfois cette réception précède
la messe, plus souvent elle la suit et occupe le
moment entre la fin de la Grande audience et le
commencement de la Parade. S'il n'y a point de
Parade et que le temps soit pris par des présen-
tations de députations ou des prestations de ser-
ment, l'Empereur repasse dans la salle du Trône
et entouré des Grands Dignitaires qui n'ont guère
que ces occasions de remplir leur charge, des
Grands officiers de la Couronne et de l'Empire,
et des officiers de service, il écoute les discours,
reçoit les adresses, et répond d'abondance. Pour
les prestations de serment, souvent il reste dans
le Grand cabinet. Il n'y garde alors que le Grand
dignitaire qui présente au serment, le Grand
chambellan qui introduit l'officier ou le fonction-
naire nouvellement promu, et le Secrétaire d'État
qui lit la formule et reçoit l'actr,
272 LA JOURNEE DE L EMPEREUR
Napoléon attachait une importance tout à part
au serment de fidélité. Il en avait fait une des
bases fondamentales de son système. Il croyait que
l'homme qui, librement, engage sa foi, se tient
lié pour la vie et que, s'il fausse son serment, il
manque à l'Honneur. Or il croyait à l'Honneur.
« Une nation ne doit jamais rien faire contre
l'Honneur, disait-il, car, dans ce cas, elle serait
la dernière de toutes; il vaudrait mieux périr. »
Ce qu'il dit des nations, il le pense des individus.
L'homme qui a manqué à l'Honneur est le der-
nier des êtres.
Du haut en bas de l'échelle gouvernementale,
il a prétendu établir la religion du serment, non
pas d'un serment religieux, car les formules sacra-
mentelles en sont bannies, mais d'un serment
qui vise l'Honneur seul, en l'homme qui le prête.
Si cet homme y manque, ce ne sera pas à Dieu
qu'il aura fait injure ; des serments prêtés à Dieu
les prêtres relèvent — ce sera sa propre cons-
cience qu'il aura trahie.
Le serment, l'Empereur le prête au peuple;
tous ceux que l'Empereur emploie au service de
la Nation le prêtent à l'Empereur, et ils lui jurent
leur fidélité authentiquement, solennellement,
entre ses propres mains, dès qu'ils parviennent à
un grade ou une fonction où ils ont une autorité
propre. Ainsi, pour les militaires, depuis le colonel
ou l'adjudant commandant. Et ce sont les plus
hauts dignitaires de l'Empire qui présentent au
LE DIMANCHE 273
serment et y assistent : le Grand-électeur, le
Connétable, le Grand -amiral, les Archichance-
liers d'État et d'Empire, l'Architrésorier, chacun
selon sa fonction, et de chaque serment le Secré-
taire d'État dresse un acte.
Ces serments reçus n'ont point empêché les
trahisons. Mais celui-là qui s'imaginait que le
serment obligeait les autres hommes, tenait qu'un
serment l'obligeait lui-même, et témoignait ainsi
pour la conscience de ses semblables un respect
qu'il ne pouvait puiser que dans sa propre cons-
cience.
Si sérieuse et grave que fût au fond cette céré-
monie, les épisodes comiques n'y manquaient
pas pour en égayer la monotonie. En entrant dans
le cabinet de l'Empereur, le nouveau promu de-
vait, depuis le bout de la pièce, faire, en s'avan-
çant, trois saluts, des saluts compliqués et
presque dansants, pour lesquels il avait été
prendre des leçons de Gardel, le maître de
ballets de l'Opéra. Souvent, un vieux brisquard
peu ferré sur le maintien, s'embrouillait dans ses
révérences, dans les pas à exécuter sur la droite
et la gauche, surtout dans la retraite face à l'Em-
pereur, sans un instant lui tourner le dos et
pourtant sans dévier de la route. Alors les demi-
chutes que causaient l'épée ou le sabre s'empê-
trant aux jambes et, surtout, sur la figure éner-
gique et convulsée, Pimpatience du juron con-
18
274 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
tenu, le juron de corps de garde qui, la porte
franchie, allait éclater, donnaient la comédie aux
assistants.
D'ordinaire, les audiences particulières, même
les prestations de serment, n'empiètent pas sur
la Parade. Pendant le Consulat, elle avait lieu
toutes les décades, souvent deux fois, le décadi
de règle et le quintidi par surcroît; mais, sous
l'Empire, dès 1806, elle n'est guère plus com-
mandée que tous les quinze jours à cause des
cérémonies. En général, c'est vers une heure de
l'après-midi, souvent un peu plus tard, quelquefois
à six heures du soir, mais alors seulement pour
une brève présentation de troupes.
D'ordinaire, voici comment les choses s'y pas-
sent : Le samedi, au coucher, l'Empereur a donné
ses ordres aux Colonels généraux de la Garde et
au Gouverneur de Paris pour les troupes qui doi-
vent y paraître. Avant l'heure marquée, les dif-
férents corps se réunissent dans la cour du Palais
et sur la place du Carrousel, et dès qu'ils arrivent
ils se trouvent sous le commandement du Co-
lonel général de la Garde, que l'Empereur dé-
signe. Ce Colonel général est assisté, pour la
transmission des ordres, par quelques officiers
de l'État-Major du Palais, nommés à cet effet par
le Grand-maréchal. Dès que les corps de la Garde
sont en bataille, les porte-drapeaux et les porte-
étendards sortent des rangs et s'assemblent de-
LE DIMANCHE 275
vdLïit le Pavillon de F Horloge. Un officier du Pa-
lais se met à leur tète, et, par le grand escalier et
les Grands appartements, les conduit au Salon de
T Empereur, à la porte duquel un chambellan les
annonce. Ils prennent aux trophées les drapeaux
et les étendards, et, dans le même ordre, revien-
nent sous la voûte. Quand ils en débouchent et
qu'ils reviennent à leur place de bataille, chacun
avec son escorte, que, sur toute la ligne, éclate
cette batterie aux drapeaux, cette sonnerie à l'éten-
dard, qui sont spéciales à la Garde, la foule qui
s'entasse aux grilles, grisée par cette orgie de mu-
siques et de fanfares, nerveusement secouée par
le claquement martial des fusils bruissant en
même temps, les yeux emplis de ce geste long et
superbe des officiers saluant de l'épée, voudrait
toute, comme ces grognards qui sont là, avoir
son droit sur ces loques déchiquetées qui, sous
l'aigle d'or, sous la couronne d'or, flottent au
vent. Après chaque parade, il éclôt des volon-
taires, même aux nids les plus bourgeois, ceux
où d'ordinaire, pour ne pas servir, on est prêt à
acheter à tout prix les remplaçants.
A l'heure précise qu'il a fixée — car s'il fait
attendre les Dignitaires, les Princes, les Maré-
chaux et sa femme, il ne fait pas attendre ses
soldats — l'Empereur quitte son salon et précédé
de son service, accompagné de ceux qui doivent
ui faire cortège, il traverse les Grands apparte-
276 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
ments, descend le grand escalier et, sous la
voûte, monte à cheval. A moins de circons-
tances exceptionnelles, d'une faveur marquée à
quelque prince de passage auquel il fait donner
un cheval, son état-major, assez restreint, est
composé toujours de même. Le Connétable, le
Vice-connétable, les quatre colonels généraux de
la Garde, le Grand-maréchal, le Grand-écuyer, le
ministre de la Guerre, le gouverneur de Paris, le
Premier inspecteur de la Gendarmerie, les quatre
aides de camp, l'écuyer, les officiers d'ordon-
nance et les pages de service ont seuls le droit de
le suivre à cheval. Or, le connétable — Louis —
n'est guère à Paris, des quatre colonels généraux,
il est rare que trois ne soient pas employés aux
camps ou aux armées et le Grand-écuyer est en
même temps ambassadeur en Russie. L'état-
major de l'Empereur est donc d'ordinaire moins
nombreux que n'était celui du Premier Consul.
En général, l'infanterie est rangée dans la
cour, la cavalerie et l'artillerie sur la place. Na-
poléon, d'abord, passe au grand galop par tous
les rangs; puis, il met pied à terre et commence
les manœuvres qu'il fait répéter plusieurs fois à
chaque corps. Un officier ou un sous-officier
ayant une belle voix de commandement se tient
auprès de lui pour répéter les ordres. Puis, il ins-
pecte, homme par homme, chaque régiment, fai-
sant à des jours ouvrir devant lui tous les havre-
sacs, à d'autres, visitant lui-même chaque caisson
LE DIMANCHE 277
d'une batterie, s'enquérant de tout et de toute
chose, car, pour la besogne qu'il fait, chaque sol-!
dat à son importance et le sort d'une campagne
peut dépendre de la paire de souliers qui doit
être dans le sac, comme le sort d'une bataille,
de l'approvisionnement en boulets qui doit être
dans le caisson. Aux manœuvres, nul ne se mé-
nage moins que lui; si un mouvement manque,
on recommence. Il met à l'épreuve aussi bien
l'instruction de l'officier que celle du soldat et il
ne tolère point que, en cette partie du métier,
personne porte de la négligence. Il n'ignore point
que certains officiers de son entourage trouvent
la chose fastidieuse, mais qu'ils grognent en de-
dans s'ils veulent. Étant consul, un jour qu'il
entendait quelque murmure, il dit à Lannes :
« Ce n'est pas à toi qu'il arrive de grogner
parce que la Parade nous a fait dîner quelquefois
une heure plus tard.
— Ah! pour cela, non, je vous en donne ma
parole d'honneur. Il m'est, pardieu! bien égal de
manger ma soupe chaude ou froide pourvu que
vous nous fassiez travailler à chauffer un bon
bouillon à ces sacrés Anglais. »
Tout le monde n'est point comme Lannes, et,
Lannes mort, à l'Empereur aussi il arrive de pré-
tendre dîner à l'heure, parce que Marie-Louise
le veut ainsi. A mesure que l'Empire avance, les
Parades se font de plus en plus rares, bientôt il
n'y en a presque plus, plus du tout de sérieuses
278 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
et d'instructives : il faut, pour qu'il en soit corn-
mandé une, une occasion telle que le passage à
Paris de régiments étrangers, suisses, croates ou
polonais. Dans l'hiver de 1811-1812, en quatre
mois, il y a en tout quatre Grandes parades, les
8 et 22 décembre, 12 janvier et tt mars. Aussi
combien l'outil fabriqué en ces dernières années
par n'importe quel ouvrier est inférieur à celui
que le Premier Consul et l'Empereur, de 1800 à
1806, avait si soigneusement forgé . limé, ajusté
de ses mains, à Paris et à Boulogne.
De plus — et c'est là le pis — Napoléon &
perdu ce contact habituel avec le soldat, cette
familiarité qui, dans chaque régiment, lui faisait,
au premier coup d'œil, reconnaître quatre ou
cinq hommes dont il avait soin de dire les noms,
en ajoutant quelque particularité probante qui
montrait qu'il savait tout leur passé. Plus de ces
dialogues bon-enfant entre lui et le vétéran qui,
sa pétition à la baguette du fusil, sortait du rang,
présentant l'arme. Plus de ces anecdotes qui cou-
raient les chambrées, allaient, de caserne en
caserne, échauffer le zèle et provoquer le dévoue-
ment : des pensions pour une vieille mère, des
bourses dans un lycée ou dans une maison impé-
riale pour un enfant orphelin, des injustices ré-
parées — et avec quelle singulière noblesse, — des
oublis rachetés — -et avec quelle générosité; — ce
perpétuel échange de récompenses et d'abnéga-
LE DIMANCHE 279
tion qu'un mot provoquait et qui sur ses pas
faisait naître une moisson de sacrifice.
Tout tient dans ce petit fait : Sous le Consulat,
quand, à la Parade, le Consul avait distribué des
armes d'honneur, tous ceux qui en avaient reçu,
officiers et soldats, étaient, le soir même, invités à
sa table, dînaient à la même table que lui, avec
lui et avec sa femme, avec les Sénateurs, les Mi-
nistres, les Conseillers d'État, les premiers de la
Nation. En 1812, le lendemain de la Parade, les
corps d'officiers, en bloc, étaient traités chez un
restaurateur par un aide de camp de l'Empereur.
C'était un régal, ce n'était plus une distinction,
cela ne visait plus le soldat, mais l'officier — et
se rend-on bien compte de ce qui pouvait et devait
se passer dans l'esprit du soldat qui rentrait à
son quartier ayant dîné avec le Consul?
Dans les premiers temps, la Grande parade du-
rait le plus souvent trois heures, quelquefois cinq;
elle se terminait par le défilé de toutes les troupes,
bataillon par bataillon, au son de la musique de
chaque régiment, laquelle venait se placer à
gauche du pavillon de l'Horloge devant lequel était
massé l'État-Major.
L'Empereur remontait ensuite dans les Grands
appartements où le Corps diplomatique, en atten-
dant son audience, avait pu, des fenêtres, regarder
à loisir un spectacle que Napoléon jugeait instruc- f
tif pour ses ennemis comme pour ses amis. On
280 LA JOURNÉE DE l/EMPEREUR
avait soin, d'ailleurs, de donner d'autres distrac-
tions plus succulentes aux ambassadeurs et mi-
nistres étrangers ; dans le salon qui leur était
réservé, un buffet était servi, largement approvi-
sionné de thé, de café et de chocolat, de liqueurs
et de sucreries; Colin, chef d'office, puis maître
d'hôtel-contrôleur, y surveillait le service fait par
les garçons d'appartement. L'heure de l'audience
arrivée, les ambassadeurs et ministres, selon leur
date de résidence à Paris, entraient dans la salle
du Trône et s'y formaieut en cercle. L'Empereur
commençait, par sa droite, à en faire le tour en
causant successivement avec chacun. Deux fois il
passait et, les deux fois, disait quelques mots. Au
reste, pour l'ordinaire, des paroles insignifiantes:
des « Vous amusez-vous à Paris? Avez-vous des
nouvelles de votre pays? » Point d'affaires, rien
que des compliments.
S'il prétendait frapper un coup, prouver qu'il
n'était point dupe, démasquer l'ennemi — Angle-
terre ou Autriche — qui patelinait en atten-
dant d'avoir formé son embuscade, s'il voulait,
à qui machinait une coalition et préparait la
guerre, — car toujours ce fut lui qui fut attaqué,
— montrer qu'il savait où on le menait, et,
par un éclat, intimider les hésitants, il prenait
« sa figure d'ouragan » à l'entrée de la salle du
Trône, piquait droit sur l'agent auquel il avait
affaire, et commençait son discours. Ce discours
était violent, certes : il en est deux au moins
TRAVAIL DU SOIR [page 250)
LE DIMANCHE 2&3
dont on se souvient ; mais on peut mettre an défi
d'y relever une allégation qui ne soit pas sh i le-
ment exacte, qui n'ait point été démontrée toile
par les aveux des principaux acteurs, par les
pièces officielles, par la suite des événements. En
ces cas, l'Empereur paraissait en colère, mais de
fait, il était maître de lui. Il n'allait que jus-
qu'où il voulait aller. Très rarement, l'émotion
était assez vive pour le dominer, et il ressentait
en ce cas un signe particulier : une vibration dans
le mollet gauche. Mais, pour provoquer ce signe,
il fallait une suite de contrariétés personnelles
tout à fait particulières et ce n'est pas en de telles
occasions qu'il les éprouvait.
Lorsque Napoléon avait terminé sa seconde
tournée du cercle, il faisait un salut de la tête
pour donner congé aux membres du Corps diplo-
matique, lesquels, sans sortir des Tuileries, trou-
vaient chez le Grand-maréchal un dîner que pré-
sidait ce grand officier et que servait la livrée de
l'Empereur. Ce repas était autrement magnifique
que celui de l'Empereur lui-même, et au moins
les gourmands qui, lorsqu'ils étaient admis à la
table du Premier Consul, se plaignaient « qu'il
commençât trop tard et finît trop tôt » pouvaient
prendre leurs aises. La table était mise pour
vingt-cinq personnes : et le menu comprenait :
quatre potages, deux plats de bœuf, quatre rele-
vés, vingt-quatre entrées, huit rôtis, vingt entre-
284 LA JOURNÉE DE i/EMPEREUR
mets, quatre grosses pièces, douze hors-cTœuvre
et quatre salades. Pour le dessert, quatre fro-
mages, douze bonbons, douze petits fours, douze
compotes et douze fruits. Après le café, quatre-
vingts glaces.
L'Empereur, de son côté, a son dîner régu-
lier du dimanche qui est le dîner de famille.
Autour de la table, mise comme d'ordinaire dans
un des salons, et servie ce jour-là en vermeil,
trois fauteuils pour lui, pour l'Impératrice et pour
Madame Mère, et des chaises au nombre qu'il faut
pour les Princes et Princesses : tous, sans excep-
tion, prennent chez l'Empereur le rang de famille \
c'est-à-dire le rang d'âge. En aucune circonstance,
il n'a été dérogé à cette règle, et l'on voit, par
suite, quelle valeur ont en histoire les légendes
fort ingénieuses au théâtre sur les querelles sur-
venues entre Princesses à propos de leur rang.
En toute occasion, les Princesses prennent place
après l'Impératrice, à la gauche de l'Empereur et
dans cet ordre : d'abord Julie, femme de Joseph;
puis Hortense, femme de Louis, et Catherine,
femme de Jérôme. Ensuite, la première des
sœurs, Élisa, puis Pauline, et, la dernière, Caro-
line, même lorsqu'elle est grande- duchesse de
Berg, même quand elle est reine de Naples. A
la droite de l'Empereur, Madame Mère, puis
Joseph, Louis, Jérôme, le prince de Piombino
(Bacciochi), Borghèse, et en dernier, Murât. A la
LE DIMANCnE 285
vérité, Murât réclame, mais si ses réclamations
sont consignées au registre du Grand-maître des
Cérémonies, c'est parce que les décisions de l'Em-
pereur, décisions sans appel, s'y trouvent rappor-
tées en termes inoubliables. Après la dernière des
sœurs de l'Empereur, s'assoient la princesse Au-
guste et la princesse Stéphanie ; après le dernier
des beaux-frères, Eugène. La règle est immuable
et Napoléon n'y a dérogé que pendant un temps
très court et uniquement en faveur de Stéphanie
de Beauharnais, au moment où il lui a plu de
l'adopter : Auguste n'a jamais eu d'honneurs par-
ticuliers, sans doute parce qu'elle n'est venue à
Paris qu'après le divorce.
Le dîner de famille est, comme d'habitude, an-
noncé par le préfet du Palais. L'Empereur et
l'Impératrice sont servis par les pages, les Princes
et les Princesses par les maîtres d'hôtel et les va-
lets de chambre. La seule différence entre ce
dîner et celui de tous les jours, c'est que les nefs
de Leurs Majestés sont posées à portée de leur
place sur les tables de desserte, mais uniquement
pour l'étiquette.
L'Empereur avait balancé quelque temps à ré-
tablir le grand couvert des Bourbons, c'est-à-dire
le dîner en public chaque dimanche. Il avait ré-
fléchi qu'il y avait dans cette cérémonie quelque
chose « d'idole et de féodal, de badauderie et de
servilité. On pouvait bien aller voir le souverain
à l'Église ou au spectacle, mais aller le voir man-
286 LA JOURNÉE DE L EMPEREUR
ger, c'était se donner un ridicule mutuel. » « Les
circonstances du temps, disait-il à Sainte-Hélène,
auraient dû borner cette cérémonie au Prince im-
périal, et seulement au temps de sa jeunesse, car
c'était l'enfant de toute la Nation. 11 devait dès
lors appartenir à tous les sentiments, à tous les
yeux. »
Le menu, un peu plus abondant que dans la
semaine, se composait de deux potages, le bouilli,
un relevé, six entrées, deux rôts, quatre entre-
mets, deux grosses pièces, quatre hors-d'œuvre
et deux salades. Au dessert, deux fromages, quatre
assiettes de bonbons, quatre de petits fours,
quatre de compotes et quatre de fruits. Lorsque
les Bourbons revinrent, ils changèrent cela : Au
dîner de famille du 6 janvier 1820, on sert : deux
potages, quatre relevés, seize entrées, quatre rôts,
seize entremets et quatre grosses pièces.
Il est vrai que le dîner du Roi durait quelques
heures de plus que celui de l'Empereur, quoique,
pour la Famille, il consentît à rester à table un
peu plus de temps que les jours où il dînait seul
avec l'Impératrice. Alors il dînait en dix ou douze
minutes ; le dimanche, il accordait le quart d'heure,
parfois même vingt minutes, et s'il se levait plus
tôt, l'Impératrice faisait signe aux convives et on
continuait. Pourtant, le mieux était de faire
comme Eugène lorsqu'il se trouvait à Paris et
d'avoir dîné auparavant.
LE DIMANCHE 287
Après le dîner, de 1804 à 1810, l'Empereur se
tenait habituellement dans un des salons de son
appartement pour causer avec sa mère, ses sœurs
et l'Impératrice. Il était en effet tout à fait excep-
tionnel que quelque étranger, fut-il prince, fût ad-
mis à troubler cette intimité. Stéphanie et Eugène
ayant été adoptés, étaient de la famille ; le Prince
de Bade était allié ; le Grand-duc de Wurtzbourg,
plus tard, était l'oncle de Marie-Louise. Il semble
que le Prince de Bavière, plus tard les rois de
Saxe, de Bavière et de Wurtemberg ont pu être
invités, mais encore, avec ces trois souverains,
l'Empereur avait des liens de famille.
Ce fut une faveur sans exemple lorsque Berna-
dotte et sa femme, Désirée Clary, y furent admis
le 25 septembre 1810 : c'était la veille du dé-
part de Bernadotte pour la Suède et il fallut une
longue conférence entre le Grand-maître des Cé-
rémonies, le Grand-maréchal et le Grand-cham-
bellan pour régler l'étiquette en cette circonstance
sans précédent. Quoique considéré encore comme
maréchal d'Empire et qualifié prince de Ponte-
Corvo, Bernadotte vint en costume suédois : ce
ne fut qu'après dîner, dans l'appartement de
l'Impératrice, qu'il fut présenté comme Prince
royal de Suède, d'abord à Marie-Louise, puis à
l'Empereur. Pour la Princesse de Ponte-Corvo,
on avait abrégé les formules et elle avait été pré-
sentée après la Parade. Par cet exemple, on peut
juger du bouleversement qu'une telle faveur appor-
288 LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR
tait dans les habitudes, car il ne fallut pas moins
de deux ordres de l'Empereur et de deux projets
au moins de cérémonial, rédigés avec un détail
infini, pour rendre la réception possible.
Après le second mariage, ce fut fini de l'inti-
mité à la suite du dîner de famille : il y eut régu-
lièrement, le dimanche, cercle et spectacle dans
les appartements de la nouvelle Impératrice. Sup-
pression des parades, abondance de cercles, l'éti-
quette encore renforcée, et l'Empereur mis da-
vantage hors du commun des êtres, ce sont les
caractères du nouveau régime. Certains ont cru y
trouver des causes de la chute de l'Empire. Cela
peut être,
APPENDICE
LA GARDE-ROBE DE L'EMPEREUR
INVENTAIRE ET DESCRIPTIONS
10
APPENDICE
Pour établir certains points d'une façon à peu près
définitive, il convient de préciser les faits par des dis-
cussions qui ne sauraient trouver place dans un récit.
Diverses légendes, bâties d'après des mémoires apo-
cryphes ou des témoignages intéressés, ont cours encore,
et il importe de les mettre à néant. Si on leur permet-
tait de s'accréditer, certains individus qui font commerce
de reliques napoléoniennes y trouveraient trop facilement
leur compte. De prétendus écrivains, qui ressemblent
fort à ces fripiers, y ont bien trouvé le leur.
Je veux donc, dans les appendices qui seront joints
à ces volumes, étudier documentairement quelques par-
ticularités qui me semblent importer à l'histoire ou tout
le moins à la curiosité historique.
C'est de cette façon qu'il sera possible seulement de
rechercher ce qui touche au privé de l'Empereur; je dis
le privé f puisque c'est le mot dont M. le vicomte E.-M. de
Vogué s'est servi pour parler de ces études. Les fidèles
de la Grande mémoire y trouveront leur compte. Pour
moi, j'ai la conviction que ce privé explique bien des
points de la vie publique de Napoléon : d'un homme tel
que lui, il convient de connaître toutes les habitudes et
les façons. Il n'en est point à mon avis d'indifférente à
rapporter; il n'en est point qui ne fournisse quelque lueur
sur le moral et qui ne vaille, par suite, la peine qu'on
s'en enquière. C'est pourquoi je renouvelle, ici, l'appel
292 APPENDICE
que j'ai adressé à, tous ceux qui peuventme fournir quelque
notion sur la vie intime de Napoléon. Déjà de précieuses
communications m'ont été faites lorsque quelques-uns
des articles qui composent ce volume ont paru dans la
Vie Contemporaine : mais il est, je n'en saurais douter,
quantité de documents que je n'ai point vus, des souve-
nirs inédits, des lettres, des comptes, dont on peut tirer
des lumières, qui, isolés, semblent sans intérêt à leurs
possesseurs, et qui serviraient infiniment à mes études.
Ceux qui veulent bien s'y intéresser seront-ils assez bons
pour m'indiquer les pistes qu'ils connaissent ou me faire
part de leurs richesses, je voudrais l'espérer. Je ne man-
querais pas alors de compléter ces notes ou de rectifier
les inexactitudes où je puis être tombé.
LA GARDE-ROBE DE L'EMPEREUR
Avant 4811, c'est-à-dire tant que M. Rémusat, premier
chambellan, remplit les fonctions de maître de la garde-
robe, aucun document ne permet, jusqu'ici, d'établir d'une
façon complète et précise l'état, le mouvement et la dépense
de la Garde-Robe. Sans doute les pièces relatives à sa gestion
sont en partie restées enlre ses mains et il a négligé d'en faire
le dépôt aux Archives de la Couronne. On devrait retrouver
les registres des effets que le Grand-maréchal, après la desti-
tution de M. Rémusat reçut l'ordre de vérifier et de para-
pher, mais, si ces registres sont restés dans les archives du
Grand-maréchal, celles-ci, après la mort de Duroc, on1 été
singulièrement dispersées et seul un hasard heureux aura pu
empêcher qu'ils ne fussent détruits. On est néanmoins fondé,
dès à présent, à affirmer que, en ses mémoires, Mme de Ré-
musat énonce une contre-vérité lorsqu'elle dit : « La dé-
pense de Bonaparte pouu sa toilette était portée sur le budget à
40 000 francs. Quelquefois elle allait plus haut. » Jamais la toi-
lette n'a été portée au budget pour un chiffre supérieur à
20 000 francs et c'est parce que M. Rémusat avait dépassé ce
chiffre et accumulé 16 000 francs de dettes qu'il fut destitué le
19 août 4811.
Ce jour môme, l'Empereur ordonne qu'il en soit dressé un
inventaire complet et règle, en même temps, de quelle façon
doivent être faits les renouvellements. Les réformes ne doi-
vent avoir lieu désormais que lorsque les quantités existantes
des différents objets dépassent les quantités qui doivent former
le fonds, de manière que ce fonds soit toujours au complet.
L'inventaire, d'après les ordres de Duroc, est divisé en quatre
parties :
294 APPENDICE
1° Objets de costume, et dentelles.
2° Objets de ser?ice ordinaire et journalier.
3° Armes.
4° Bijoux.
C'est cet inventaire du 11 août 1811, qui est la base de ce
travail. Il se trouve complété :
1° Au moyen d'un autre registre, indiquant la destinée des
objels jusqu'au départ de Fontainebleau en 1814;
2° Par l'état du mobilier dressé par Marchand, à Sainte :
Hélène, le lendemain de la mort de l'Empereur;
3° Pour des points particuliers, tels que les bijoux et les
tabatières, par l'inventaire dicté et signé par Napoléon à
Longwoo<l, le 16 avril 1821.
Dans l'état A, joint au testament § III, l'Empereur désigne
« Trois petites Caisses d'acajou contenant, la première, 33 taba-
tières ou bonbonnières, la deuxième, 12 boites aux armes Impé-
riales, 2 petites lunettes et 4- boites trouvées sur la table de
Louis XVIII, aux Tuileries le 20 mars 1815, la troisième, trois
tabatières ornées de médailles d'argent, à Vusage de l'Empereur
et divers objets de toilette, conformément aux états numérotés I,
II, III. »
Ces états, dictés le 16 avril 1821 et signés par l'Empereur, ne
se trouvent point joints au testament tel qu'il a été publié et
sont demeurés inédits : ce sont eux pourtant qui contiennent
les détails relativement les plus amples, et ces détails ont cette
valeur particulière qu'ils émanent de l'Empereur lui-même.
De la comparaison de ces quatre inventaires, résulte l'iden-
tité des objets possédés par l'Empereur de 1811 à 1821 ; les
notes, extraites des mémoires des fournisseurs et de divers
documents particuliers, permettent d'établir l'origine de la
plupart des bijoux et des effets personnels précieux. Enfin,
d'après le testament, les états annexés et les listes des par-
tages faits entre les exécuteurs testamentaires, on a indiqué
quelle a été la destinée, réservée par l'Empereur, des reliques
de Sainte-Hélène.
Mais celte destinée, on n'a pu la suivre au delà, quoique
quatre-vingts ans au plus nous séparent de la date funèbre
du Cinq mai. Même pour les reliques les plus précieuses, celle»
LA GARDE-ROBE 295
que l'Empereur destinait à son fils, on n'a pu, comme on l'eût,
•souhaité, en retrouver, avec une pleine certitude, tous les
possesseurs actuels.
En 1835, la plupart des objets légués par l'Empereur à son
fils et confiés par lui à ses exécuteurs testamentaires ou à
diverses personnes de sa Maison, ont été fidèlement remis entre-
les mains du général Arrighi de Casanova, duc de Padoue,
mandataire de Madame Mère et des frères et sœurs de Napo-
léon. Us ont alors été partagés et se sont trouvés dispersés dans
le monde entier. A la seconde génération, de nouveaux par-
tages ont été faits. De plus, les premiers possesseurs n'ont
point tous gardé intégralement leur lot : des objets en ont
été par eux distraits, donnés ou légués. Plusieurs ont passé
dans des ventes publiques. Enfin, tous les dépositaires n'ont
point été fidèles ou n'ont point compris à quel point le
mandat qu'ils avaient reçu était étroit. Les uns, comme le
Grand-maréchal Bertrand, ont disposé des effets qui leur
étaient confiés en faveur du gouvernement français ou de di-
vers musées, d'autres, comme l'abbé Vignali ou ses hoirs ont
mis les objets qu'ils détenaient au Mont-de-Piété; d'autres,
comme le comte de Montholon, paraissent les avoir aliésén
pour leurs besoins personnels.
Il résulte de tous ces faits que le présent travail est néces-
sairement incomplet; qu'on ne saurait reconnaître et établir
un état définitif des reliques napoléoniennes qu'après une en-
quête menée simultanément à Farnborough, à Bruxelles, à
Prangins, à Turin, à Rome, à Paris, à Stockholm, à Arenem-
berg, à Saint-Pétersbourg, dans toutes les villes d'Italie où se
trouvent établis aujourd'hui les descendants de Lucien Bona-
parte, du Roi Joseph et de la Reine Caroline, dans l'Europe
entière et même aux États-Unis.
Les intéressés, seuls, peuvent procéder à cette enquête. La
iiste qu'on leur fournit ici la leur rendra sans doute plus
facile. Elle aura en même temps pour couséquence de dé-
truire un certain nombre de légendes relatives aux objets que
possèdent des particuliei s. Elle pourra servir enfin à l'établisse-
.ment d'une liste définitive pour laquelle l'auteur de ce livre
ait appel à tous les concours.
I. OBJETS DE COSTUME
L'Empereur n'a point emporté à Sainte-Hélène les objets de
costume. « Avant de quitter Paris, dit Marchand, j'avais fait
une malle d'effets désormais inutiles à l'Empereur. Elle était
composée d'habits Impériaux du Champ de Mai, des dentelles
de S. M.; d'armes, d'une poignée antique et d'un petit mé-
daillier. Conformément aux ordres de l'Empereur je remis le
tout au comte de Turenne, grand-maître de la garde-robe qui
en resta dépositaire. » Par suite, il ne se trouve pas trace de
ces effets dans l'état du mobilier dressé à Sainte-Hélène après
la mort de Napoléon : ils sont seulement indiqués sommaire-
ment en fin, dans les mêmes termes où ils se trouvent dési-
gnés dans l'Étal B joint au testament et intitulé : « Inventaire
des effets que fai laissés chez M. le comte de Turenne. » Cet in-
Tentaire est fort incomplet : mais en rapprochant l'inventaire
de 1811, de celui de 1814 et de la liste des objets qui furent
remis en 1852 au gouvernement français par le comte de
Turenne, (ils du maître de la garde-robe et qui, jusqu'en 1870,
furent exposés au Musée des Souverains, on parvient à suivre
jusqu'à celte date la plupart des objets, à démontrer leur
existence, à prouver, par suite, que les habillements du Sacre
n'ont point, comme on l'a dit, été emportés à Moscou pour
servir à un nouveau couronnement (v. Le Secret de 4842, par
Alfred Sudre. Paris, 1887, in-8°).
L'inventaire est ici publié dans l'ordre où il a été rédigé
en 1811. Les désignations en caractères gras sont celles de
cette date. Ensuite, viennent, lorsqu'il y a lieu, les indications
du recolement de 1814; puis celles des divers inventaires faits
à Sainte-Hélène; enfin les notes extraites des mémoires des
fournisseurs.
LA GARDE-ROBB 297
Jl- — Grand costume.
N° 1. Deux manteaux de velours pourpre brodés en or
en argent. — Grand costume de France.
Testament : état B. — Inventaire des objets laissés chez M. le
comte de Turenne :
« 2 manteaux de velours cramoisi brodés avec vestes et eu*
lottes. Légués au prince Joseph et au prince Lucien. »
11 s'agit ici des deux manteaux du Sacre.
Veuve Todlet, fourreur : Fourrure (pour le
grand manteau, 76 pieds de fourrure
d'hermine avec mouchetures en astrakan
à 48 francs le pied) 18 220 fr.
Vacher, marchand d'étoffes : Étoffe satin blanc,
velours blanc, velours cramoisi, pourpre
de Tyr, etc. (compris, sans doute, le satin
et le velours de l'habit, veste et culotte).. 2 515 fr.
Chevalier, tailleur de S. M. : Façon du grand
manteau 600 fr
Façon du petit manteau 500 fr.
Picot, brodeur de LL. MM. : Broderie du grand
manteau 15 000 fr.
Broderie du manteau du petit cos-
tume 10 000 fr.
Gobert, passementier : Garni lure du grand
manteau et des souliers 1 54? fr
Le manteau du grand habillement était brodé d'or et semé
d'abeilles. Chacune de ces abeilles, appliquées sur du velours
blanc, mesure exactement 0m,05 en longueur. Il semble que
plusieurs au moins ont été détachées.
Le manteau du petit habillement était exposé au Musée dis
Souverains sous le n° 228 : « Il est de velours poudre, brodé
d'or et d'argent; la doublure de satin blanc brodée d'or sur les
•298 An"',ulU
parements et le collet. Dans les broderies, sont enlacées des bran-
» ches d'olivier, de laurier et de chêne qui entourent la lettre N,
Une plaque de la Légion d'honneur est posée sur le côté. »
N° 2. Un manteau de velours vert brodé en or. — Grand
costume d'Italie.
Ne se retrouve pas à l'inventaire de 1821.
N° 3. Un habit de velours pourpre brodé en or. — Cos-
tume du Sacre.
Chevalier, tailleur de l'Empereur : Façon (Habit,
veste et culottes) 300 fr.
Picot : Broderie de l'habit de velours pourpre
sur toutes les tailles, avec la veste de ve-
lours blanc et les jarretières brodées.... 3 500 fr.
Cet habit, exposé au Musée des Souverains sous le n° 229,
est de velours pourpre comme le manteau ci-dessus (petit habille-
ment) et très orné de broderies assorties à celle du manteau; les
parements et le collet de velours blanc sont brodés de même.
Omis à l'inventaire de 1821.
Restitué en 1852 par le comte de Turenne.
H"0 4. Deux habits de velours pourpre brodés en or et
argent. — Grand costume de France.
11 est vraisemblable que ce sont les habits exposés au Musée
des Souverains sous les numéros 231 et 232.
231. Habit de cérémonie. Velours pourpre brodé d'or. Il est
semblable à celui que l'Empereur a porté le jour de son Sacre.
232. Habit de cérémonie. Il ne diffère de celui qui précède que
par les épis brodés qui sont en argent, les branches de laurier,
■d'olivier et de chêne étant brodées en or.
Omis à l'inventaire de 1821.
Restitués en 1852 par le comte de Turenne*
LA GARDE-ROBE 299
_"N* 5. Un habit de velours vert brodé en or. — Grand
costume d'Italie.
Musée des Souverains. IV0 233. Habit de cérémonie. Velours
vert brodé d'or. De même forme et ayant les mêmes broderies que
■ l'habit porté par l'Empereur le jour de son Sacre,
Omis à l'inventaire de 1821.
Restitué en 1852 par le comte de Turenne.
N° 6. Deux habits de pou-de-soie pourpre brodé en or
et argent. — Costume du Sacre.
Picot, brodeur : Un habit de pou-de-soie pour-
pre, brodé sur toutes les tailles, la veste,
les jarretières et les boutons 3 500 fr.
Musée des Souverains. N° 235. Habit de cérémonie, soie, de
■couleur amarante, les épis brodés avec de l'argent. Les branches
de laurier, d'olivier et de chêne brodées en or.
Omis à l'inventaire de 1821.
Restitué en 1852 par le comte de Turenne. .
Autre habit semblable — seulement brodé d'or.
Musée des Souverains. At° 234. Même origine.
N° 7. Une tunique en satin blanc brodée eu or. — Cos-
tume du Sacrs.
Musée des Souverains. N° 223. La robe longue qui a fait
partie du grand habillement de l'Empereur, le jour de son sacre,
de satin blanc, brodée sur toutes les tailles; le bas de la robe
brodé et garni d'une torsade en or.
Omis à l'inventaire de 1821.
Restitué en 1852 par le comte de Turenne.
Jf° 8. Quatre vestes en velours blanc brodées en or et
argent. — Grand costume.
(Voir n° 4, § 2.)
300 APTENDICE
N° 9. Trois vestes en pou-ae-soie blanc brodées en or.
Grand costume d'été.
Ne figurent pas à l'inventaire de 1821.
N° 10. Une veste en pou-de-soie blanc brodée en or et
argent. — Grand costume d'été.
Musée des Souverains. iV" 236 à 238. Trois vestes de soie
blanche brodées en or.
Remises par le comle de Turenne en 1852.
Ne figurent pas à l'inventaire de 1821.
K° 11. Une veste en gros de Naples blanc brodée en ar-
gent. — Costume de fantaisie.
Ne figure pas à l'inventaire de 1821.
N° 12. Deux culottes de velours blanc brodées en or et
argent. — Grand costume.
(Voirn* \> § 2.)
Une note de la page 286 du Catalogue du Musée des Souve-
rains dit que M. de Turenne avait remis, outre les objets
exposés, une culotte de velours blanc avec jarretières brodées,
et que cette culotte, non exposée, était conservée au Louvre.
N° 13. Deux culottes en pou-de-soie blanc brodées en or
et argent. — Grand costume d'été.
Ne figurent pas à l'inventaire de 1821.
N° 14. Deux ceintures en satin blanc brodées et frangées
en or. — Grand costume du Sacre.
Ne figurent pas à l'inventaire de 1821.
On serait tenté de penser que l'une de ces deux ceintures.
LA GARDE-ROBE 301
est l'écharpe exposée au Musée des Souverains sous le
n° 224, avec ce titre : Écharpe qui soutenait l'épée de lEmpe-
reur, dans le grand habillement, le jour du Sacre,
N° 15. Une écharpe en taffetas violet. — Grand costume
du Sacre.
Omise dans l'inventaire de 1821.
N° 16. Une écharpe en satin blanc brodée et frangée en
or. Donnée par l'Impératrice Marie-Louise.
(Voira ce sujet, Meneval. I. 297.)
Marie-Louise brodait, mais, surtout, Mme Rousseau, sa maî-
tresse de broderie. Mme Rousseau recevait un assez gros trai-
tement (3 378 francs en 1810, 4 320 francs en 1811, 5 809 fr.
25 centimes en 1812, 4 000 francs en 1813, 4 333 fr. 33 cen-
times en 1814). L"Empereur la gratifie, d'un seul coup,
de 6 000 francs le 21 février 1811. — Est-ce à propos de cette
écharpe ou du baudrier n° 18?
N° 17. Un baudrier en velours blanc brodé en or et ar-
gent, garniture en or. — Grand costume du
Sacre.
Picot, brodeur : Un baudrier, grand costume,
brodé en or sur fond de velours blanc, des-
sin en relief, monté avec garniture or massif
portant sujets et ornements modelés et ci-
selés en relief, passé au mat, posé sur des
fonds polis : pour fournilure, façon et con-
trôle i 000 fr.
Musé*e des Souverains. N° 241, Baudrier.
Replié, il mesure 0,680.
a Deux plaques oVargent doré sont fixées aux deux extrémités :
chacune d'elles est ornée de V aigle impérial placé entre deux cou-
ronnes qui renferment la lettre N. Le ceinturon est muni de deux
302 APPENDICE
porte-mousquetons d'argent doré. Il est de velours blanc brodé-
cVor : le dessin de la broderie est composé de la répétition d'aigles
posés sur un globe et tenant des foudres dans leurs serres. Les
chiffres de l'Empereur et des cornes d'abondance alternent avec
ehaque motif. »
Omis à l'inventaire de 1821.
Restitué en 1852 parle comte de Turenne.
K° 18. Un baudrier en velours blanc brodé en or et ar-
gent sans garniture, brodé par Tlmpératrice-
Marie -Louise.
(Voir Meneval I. 297 et la note du n° 46.)
On serait tenté de penser que ce baudrier pourrait avoir
au moins un rapport avec le ceinturon exposé au Musée des
Souverains sous le n° 242, et dont voici la description • «Il
est de soie blanche moirée. La broderie d'or est composée d'un semc
d'étoiles, d'abeilles, de flambeaux d'hyménée, de carquois; sur les
bords sont entremêlés des tiges de lauriers et d'oliviers. Deux
plaques d'argent doré sont fixées aux extrémités. Chacune d'elles
est ornée de l'aigle Impérial placé entre deux couronnes qui ren-
ferment la lettre N. — Longueur : 4™, 360. »
Omis à l'inventaire de 1821.
Restitué en 1852, par le comte de Turenne
N° 19. Un baudrier en gros de Naples blanc, brodé en or
avec garniture en or. — Costume du Sacre.
Etienne, ceinturier : Un baudrier de style an-
tique, avec les garnitures d'après les des-
sins d'Isabey 1 516 fr.
Omis dans l'inventaire de 1821.
N° 20. Un ceinturon en velours blanc, brodé en or et en
argent, garniture en or.
Mosée des Souverains. N° 240. Ceinturon, longueur, 4m,3IO.
Il est de velours blanc et brodé d'or. Le dessin de la broderie-
LA GARDE -RODE 3(J3
est composé de la repétition d'aigles posés sur un globe et tenant
des foudres dans leurs serres. Les chiffres de l'Empereur et des
cornes d'abondance alternent avec chaque motif.
Omis à Tinventaire de 1821.
Restitué par le comte de Turenne en 1852.
N° 21. Quatre paires de bas de soie brodés en or.
Panier, bonnetier : (pour le Sacre), deux paires
de bas de soie brodés en or 144 fr.
Mlles Lolive, de Beuvry et Cu : Broderie en finition, en or,
de deux paires de bas de soie à 120 francs la paire.
Musée des Souverains. En même temps que les autres effets, le
comte de Turenne avait remis quatre paires de bas dé soie blanc,
avec les coins brodés en or, qui étaient conservés au Louvre et
n'étaient pas exposés.
N° 22. Trois paires de souliers en velours blanc, — Cos-
tume du Sacre.
Jacques, bottier : Une paire de souliers en peau
de daim pour servir de modèle.
Une paire de souliers en "velours blanc
brodé en or mat, le tour du soulier en galon
d'or massif, boufîeltes en drap d'or, le de-
dans garni de soie 400 fr.
Berger, cordonnier de V Académie Impériale de mu-
sique : Une paire de brodequins de satin
blanc, brodés en or avec lassure dorée, dou-
blés de satin blanc 600 fr.
Le modèle 150
Sur l'ordre de Denon. Jacques, bottier, avait fait : une san-
dale à la Romaine, disposée pour la cérémonie du Sacre, ornée
de dessins et broderie, la semelle en liège garnie de soie en
dedans et en dehors, d'un talon en maroquin rouge ainsi que
d'un galon en or mat, faisant le tour de la sandale, laquelle
était munie d'anneaux. Cette sandale de 250 francs, qui devait
304 APPENDICE
servir de modèle pour le Sacre, fat remplacée par une paire de
souliers.
N° 23. Trois paires de souliers en pou-de-soie blanc.
Costume du mariage.
Les N°* 22 et 23 sont omis à l'inventaire de 1821.
Ils étaient pourtant vraisemblablement déposés chez M. le
comte de Turenne, et il est probable qu'ils firent partie des
objets restitués en 1852. Seulement on ne jugea point à propos
de les exposer au Musée des Souverains. Une note de la
page 236 du Catalogue dit seulement que l'on conservait au
Louvre quatre paires de souliers blancs, brodés en or.
N° 24. Deux toques en velours noir garnies de leurs
plumes. — Grand costume.
N° 25. Deux chapeaux garnis de leurs plumes. — Grand
costume.
État B. Inventaire des effets que fax laissés chez M. le comte
de Turenne : Un chapeau à la Henri IV et ma toque.
« Je donne à mon fils... le chapeau à la Henri IV. »
Poopart, chapelier particulier de l'Empereur :
deux chapeaux à plumes dont un brodé
d'or, réglé par Isabey, de 660 fr 1 020 fr.
C'est à l'un de ces chapeaux qu'était attachée la ganse ornée
de vingt-six diamants composée : 1° d'un gros diamant pesant
25 karas 5/8, de forme carrée longue, estimé 180 000 francs,
acheté le 18 frimaire an XIII; 2° de douze brillants entourant ie
gros diamant et valant 7 560 francs pièce, et 3° de treize bril-
lants montés sur deux lignes parallèles pour former la ganse
proprement dite. Au total: 365 000 francs.
Cette ganse figure au chapeau dans le dessin d'Isabey —
petit habillement de l'Empereur Elle peut figurer à une loque
dans des portraits postérieurs.
(Voir la note de M. Germain Bapst. Revue de Famille, XVI,
page 579.)
LA GARDE-ROBE 305
N° 26. Trois paires de gants brodés en or. — Grand
costume.
MllM Lolive, de Beuvry et Cie ; Broderie en finition en or de
deux paires de ganls, à 33 fr.
MIU Fournet, brodeuse : Une paire de gants blancs
et une paire de bas de soie blancs brodés
en or 94 fr.
Parmi les objets remis par M. le comte de Turenne et non
exposés au Musée des Souverains :
Trois paires de gants blancs brodés en ort une paire de gants
blancs brodés en soie, deux paires de gants blancs sans bro-
derie.
N° 27. Dix-sept cols en mousseline pour le costume.
N° 28. Trois paires de manchettes point à l'aiguille
données par l'Impératrice Joséphine.
N° 29. Trois rabats point à l'aiguille donnés par l'Impéra-
trice Joséphine.
N° 30. Une paire de manchettes point d'Angleterre.
N° 31. Un rabat point d'Angleterre.
N° 32. Deux paires de manchettes point d'Angleterre.
N° 33. Deux rabats point d'Angleterre.
Mlles Lolive, de Beuvry et Cie fournissent pour
le Sacre deux ajustements composés chacun
de deux paires de cravates, une paire de
manchettes et d'un col en point de réseau
superfin et à dents de loups 4 000 fr
N° 34. Un rabat point de Bruxelles donné par la ville
de Bruxelles.
W* 35. Un jabot point de Bruxelles donné par la ville de
Bruxelles .
20
306 APTENDICE
N° 30. Deux paires de manchettes point d'Angleterre
données par la ville d'Alençon.
N° 37. Deux jabots point d'Angleterre donnés par la villn
d'Alençon.
N° 38. Une paire de manchettes point de Valenciennes
donnée par l'Impératrice Joséphine.
N0 39. Un jabot point de Valenciennes donné par l'Impé-
ratrice Joséphine.
N° 40. Une fraise et un rabat point d'Angleterre donnés
par l'Impératrice Marie-Louise.
N° 41. Une paire de manchettes donnée par l'Impératrice
Marie-Louise.
Aucun des objets compris sous les n°9 27 à 41 ne fut em-
porté à Sainte-Hélène. Ils restèrent en dépôt chez M. le comte
de Turenne. L'Empereur s'en souvint et dans l'état B, déjà
cité, il indiqua comme faisant partie du dépôt : « Les den-
telles de VEmpereur. » Et il ajouta : « Je donne à l'Impératrice
Marie-Louise mes dentelles. »
Musée des Souverains, IVos 226 à 227 ; cravate et col de che-
mise, manchettes qui ont été portés par VEmpereur le jour de son
Sacre. Ils sont en dentelles.
A défaut de toute description, il est impossible de dire au-
quel des numéros de l'inventaire peut s'appliquer la désig a-
tion du Musée des Souverains. On aura occasion, dans un tra-
vail postérieur, d'expliquer à quelle occasion ont été faits à
l'Empereur les présents des villes et des Impératrices.
§ 2. Habits habillés.
N° 42. Un habit de velours violet brodé or et soie, donné
par la ville de Lyon.
r?° 43. Un habit de velours cerise brodé or et soie, donné
par la ville de Lyon.
LA GARDE-RODE 307
TsT° 44. Deux habits de velours ciselé brodés en soie, donnés
par la ville de Lyon.
Un seul de ces habits, vraisemblablement celui en velours
cerise n° 43, a été emporté à Sainte-Hélène. Mais voici pour-
quoi il ne figure point à l'inventaire : « Un matin que Hor-
tense Bertrand — depuis Mme Thayer — alors âgée de neuf
ans, était venue avec son père à Longwood et était entrée dans
la chambre de Napoléon, l'Empereur, lui voyant une robe
jaune d'une vilaine couleur et d'une vilaine étoffe, lui dit :
« Tu es bien mal habillée aujourd'hui. — Sire, repartit le
grand- maréchal, la robe vient de Sainte-Hélène et le choix
n'est pas grand. — Attends, Horlense, reprit l'Empereur, je
vais te donner de quoi le faire un joli caraco », et cherchant
dans une armoire, il en tira cet habit qu'il mit sur les épaules
de l'enfant : <r Au moins, ajouta-t-il, tu seras belle. »
Cet habit a été légué par M^e Thayer à S.A. I. le Prince
Victor Napoléon.]
Le Premier Consul semble avoir été représenté portant l'un
de ces habits dans le grand dessin de la Signature du Concordat,
par Gérard, et dans le dessin de la Visite à la Manufacture des
frères Sevenne, à Rouen, par Isabey.
On ne trouve aucune indication sur la destinée des trois
autres habits.
N° 45. Un habit de velours brun uni donné par l'Impéra-
trice Marie-Louise .
Cet habit est peut-être celui qui a été fait en 1810 par Léger,
tailleur de Murât, et dont plusieurs mémorialistes ont parlé.
Il a été certainement fait un habit brun en 1810 (Arch. nal.,
O2, f° 48) qui a été payé par la Garde-Robe, mais est-ce le
même? La note de l'inventaire de 1814 « donné par V Impéra-
trice Marie-Louise » est précise, et, d'autre part, dans les
comptes de Marie-Louise, je ne trouve aucun paiement fait à
un tailleur pour habit d'homme, en dehors de la facture de
216 francs payée à Léger en 1810.
N° 46. Deux gilets de satin blanc brodés or et soie donnés
par la ville de Lyon.
308 APPENDICE
N° 47. Deux vestes de velours brun uni, données par
l'Impératrice Marie -Louise.
N° 48. Une culotte de velours brun uni donnée par l'Im-
pératrice Marie -Louise.
N° 49. Une culotte de drap de soie noire.
On trouve une culotte de casimir noir et une de drap de
soie noire confectionnées en janvier 1813,
II. OBJETS DE SERVICE ORDINAIRE
ET JOURNALIERS
§ 1. Habits d'uniforme.
N° 1. Cinq habits de général.
k Dont un de Marengo, donné au général Bertrand, à Fon-
tainebleau. » (Inventaire de 181â).
Musée des Souverains, n° 219 : L'habit de général de division
porté par le Premier Consul à Marengo. Laissé en dépôt à M. le
comte de Turenne. Donné au Musée des Souverains par S. M.
Napoléon III.
Il y a là une contradiction qu'on ne se charge point d'expli-
quer. Il est présumable toutefois que Charvet, conservateur
de la Garde-Robe, rédacteur de Ylnventaire de 484£, ne s'est
point trompé, et que c'est bien plutôt l'auteur de la Notice du
Musée des Souverains, notice rédigée sans aucune espèce de
conscience. Si l'on admet cette hypothèse, cela fait deux des
habits dont on connaît la destinée. Trois sont à retrouver.
N° 2. Deux habits de l'Institut.'
On sait, par l'excellent livre de M. Maindron, que Napoléon
a assisté en tout à trente-huit séances de l'Institut, mais
l'arrêté par lequel il a réglé le costume des membres de
l'Institut est en date seulement du 23 floréal an IX, et, depuis
cette date, le Premier Consul n'assiste qu'à une seule séance,
celle du 16 brumaire an X. Il n'existe aucune représentation
contemporaine de Napoléon dans ce costume.
N* 3. Un habit du Conseil d'État et une veste.
On ignore entièrement ce qu'ont pu devenir les n0i 2 et 3.
D'après la note ci-dessus (n° 1) on peut présumer que ces
310 APPENDICE
objets ont, comme les autres, été déposés chez M. le comte de-
Turenne. Comme ils étaient en drap, ont-ils été mangés par
les mites ? Ou se trouvent-ils encore chez les descendants du
Maître de la Garde-Robe?
N° 4. Six habits de grenadier.
N° 5. Cinq habits de chasseur.
Par la lettre en date du 19 août 1811, adressée au Grand-
maréchal, l'Empereur réglait de la façon suivante la confection
de ses habits :
« 1 habit de grenadier au 1er janvier avec épaulettes, etc.
« 1 habit de chasseur au 1er avril avec épaulettes, etc.
« 1 habit de grenadier au 1er juillet avec épaulettes, etc.
« 1 habit de chasseur au 1er octobre avec épaulettes, etc..
« A 360 francs chacun 1,440 fr.
« Chaque habit devra durer trois ans. »
La note complémentaire de Duroc, en date de Trianon
le 26 août 1811, s'explique ainsi : a Les réformes ne doivent
jamais avoir lieu que quand les quantités existantes des diffé-
rents objets dépassent les quantités qui doivent former le
fonds, de manière que ce fonds soit toujours complet. 11 faut,
pour les réformes, avoir la permission de Sa Majesté. Ainsi
par exemple, il est fourni par chaque année quatre habits
d'uniforme qui doivent durer chacun trois ans. Il doit donc y
avoir toujours un fonds de douze habits. »
Par suite, en temps normal, quatre habits devaient être
réformés chaque année, et c'est là seulement ce qui explique
le nombre relativement considérable d'habits existants qui
ont pu authentiquement appartenir à l'Empereur.
Lorsque l'époque d'un remplacement était arrivée ou quand
il était besoin de quelque chose, le Conservateur de la Garde-
Robe en faisait la demande par écrit au Maître de la Garde-
Robe qui l'approuvait et la remettait ensuite au fournisseur.
C'était sur cette demande que le Conservateur de la Garde-
Robe donnait le reçu des objets fournis lorsqu'ils avaient été
agréés et jugés bons. Le fournisseur devait joindre ce reçu à-
son mémoire pour obtenir le paiement.
LA GARDE-ROBE 311
Les objets, lorsqu'ils étaient prêts, étaient présentés à Sa
Majesté à sa toilette, par le Maître de la Garde-Robe, afin de
voir s'ils allaient bien et s'ils convenaient à l'Empereur. Alors
seulement le Conservateur les inscrivait dans son inventaire
et en donnait reçu.
L'habit de grenadier fourni par Chevalier, doublé
de drap écarlate, avec passe-épaulettes et
grenades à paillettes, coûtait 2o0 fr.
Les épauîettes du grade de colonel, à dix-neuf
franges, doublées en drap écarlate 148
La plaque de grand-croix sur l'habit 62
Au total 360 fr.
L'habit de chasseur à cheval coûtait 200 francs seulement.
Les accessoires même prix que ci-dessus.
En 1815, Lejeune fit les habits de grenadier à 350 francs
et de chasseur à 330 (compris épauîettes et plaque). Les deux
habits de garde nationale livrés le 19 janvier 1814 et en
mai 1815, coûtaient le même prix que l'habit de chasseur.
Les habits de grenadier surtout étaient très fréquemment
nettoyés et réparés. Le tailleur y remettait des revers et des
parements à 30 francs par habit.
A Sainte-Hélène, en 1821, l'Empereur n'avait plus que deux
uniformes de grenadier, deux de chasseur et un de garde
national. Il fut revêtu après sa mort d'un uniforme des chas-
seurs de sa Garde. Par son testament il disposa, en faveur de
son fils, d'un uni orme de chasseur, un d3 grenadier, un de
garde national. L'uniforme restant de grenadier échut, dans
le partage des eTets, à Marchand, qui eu fit hommage, le
4 juillet 1856, au Musée des Souverains.
Musée des Souverains, n° 392 : Uniforme de grenadier de la
garde. « Cet uniforme des grenadiers de la Garde impériale, de
l'année 1813, orné d 'épauîettes en or et d'une plaque de la
Légion d'honneur fut tiré au sort; il m'échut en partage. »
(Note du comte Marchand).
Les trois autres uniformes doivent se trouver entre les
mains des membres de la famille. Le prince Napoléon possé-
dait l'uniforme de garde national.
312 APPENDICE
N° 6. Soixante-quatorze culottes de Casimir blanc
N° 7. Soixante-quatorze vestes de Casimir blanc.
L'ordre du 19 août 1811 était ainsi conçu :
« Quarante-huit culottes et vestes blanches à 80
francs 3 840 fr.
« Elles seront fournies toutes les semaines et devront
durer trois ans. »
Le complet, suivant cet ordre, eût donc dû être de 144; mais
jjour plusieurs causes il ne paraît avoir jamais été atteint. En
1812, 54 vestes et 54 culottes furent brûlées pendant la
retraite, ce qui donna lieu à un renouvellement presque inté-
gral de la Garde-Robe.
Chevalier, en l'an XIII, faisait payer veste et culotte 90 fr.
Il se réduisait à 85 francs en 1808. Lejeune, en 1813-1815, ne
les faisait payer que 64 francs la paire.
Les vestes ne portaient point de boutons d'uniforme : elles
avaient des boutons couverts de soie blanche.
A Sainte-Hélène l'Empereur n'avait plus que 23 culottes de
casimir blanc et neuf vestes.
Une culotte et une veste habillèrent son cadavre.
Quatre culottes et quatre vestes furent, par le testament,
destinées à son fils.
Bertrand eut six culottes, Montholon six, Marchand six.
Marchand eut les quatre vestes restantes.
C'était l'exécution du § 1 de l'Etat A : « II ne sera vendu
aucun des effets qui m'ont servi; le surplus sera partagé entre
mes exécuteurs testamentaires et mes frères. »
Le 4 juillet 1856, le comte Marchand avait fait don au
Musée des Souverains de « une culotte et une veste d'uniforme^
casimir blanc, à l'usage de VEmpereur à Sainte-Hélène. »
Ces objets étaient inscrits au Catalogue sous les nos 293 et
suivants, mais on n'avait pas jugé à propos de les exposer.
N° 8. Douze pantalons de casimir blanc
N° 0. Douze vestes de casimir blano.
LA GARDE-ROBE 313
Les pantalons et vestes rentraient dans les effets extraordi-
naires, dont la commande n'était point prévue par l'ordre du
19 août 1811.
Néanmoins, on en trouve constamment, et il est certain que,
avec les bottes à l'écuèyre, l'Empereur portait de préférence
des pantalons collants et que, avec les demi-boltes, le Premier
Consul ne portait que des pantalons. A l'Ile d'Elbe, l'Empereur
voulut revenir à ces pantalons blancs, boutonnés par en bas,
qu'il mit avec des bottes à revers, mais il s'y trouva gêné et
reprit les culottes de Casimir blanc.
Ces pantalons étaient, avec la veste, payés 100 francs à
Chevalier (an XIII), 95 francs (1808).
Il ne se trouve point à Sainte-Hélène de ces pantalons de
Casimir blanc. Par contre on y trouve :
1° Trois charivaris (bleu, nankin, amarante). Il est très
vraisemblable que le charivari en nankin, qui échut à Mar-
chand, avait été confectionné à Sainte-Hélène. Quant au cha-
rivari bleu de ciel, qui échut à Monlholon, il avait été livré en
juin 1815 par Lejeune et payé 120 francs. Le charivari ama-
rante, fourni par le même et qu'eut Bertrand, avait été
payé 125 francs.
On a toujours dit que les charivaris étaient des pantalons
doublés en peau entre les jambes, et boutonnés en dehors du
haut en bas, de façon à pouvoir se mettre pardessus un autre
pantalon. Il semble bien que la seconde partie de la définition
est vraie pour ceux-ci, mais que la première peut être fausse.
Il n'existe d'ailleurs, semble-t-il, aucune représentation de
l'Empereur avec un charivari. Pourtant il a porté des panta-
lons de celte forme surtout en voyage. On lui envoie le 6 octo-
bre 1806, pendant la campagne de Prusse, 5 pantalons dits de
voyage : 2 bleus, 2 pourpres, 1 bleu de ciel. Une autre fourni-
ture d'un pantalon de voyage en Louviers bleu est faite en 1807.
Une autre de pantalons de voyage en drap gris, écarlate, bleu,
en 1812.
2° Deux culottes de drap bleu.
3° Trois pantalons et deux vestes de nankin.
314 APPENDICE
Un pantalon et une veste furent attribués à Montholon et
Bertrand. Un pantalon à Marchand.
Ces objets avaient sans doute été confectionnés à Sainte-
Hélène.
4° Onze gilets piqués et onze culottes de nankin.
Huit à Monthoîon et Bertrand; trois à Marchand. Ces
objets avaient sans doute été confectionnés à Sainte-Hélène.
Néanmoins Lejeune fournit, en mai 1815, un gilet de piqué
blanc, 36 francs.
C'est peut-être un de ceux-ci.
N° 10. Un casque en cuivre doré et bronzé.
On ne trouve aucune indication au sujet de ce casque. Sans
doute, il existe diverses estampes et plusieurs médailles et
intailles où Napoléon est représenté la tête casquée, mais il
avait toujours semblé que c'était là une pure invention d'ar-
tiste. Ce casque ne se retrouve point à Sainte-Hélène. Il n'en
est point fait mention dans le testament. Mais ne peut-on
supposer qu'il est resté chez M. de Turenne?
On pourrait penser qu'il s'agit ici du casque qui devait
faire partie du grand costume des Grands chevaliers de l'ordre
des Trois-Toisons : ce costume, réglé dans la séance du
Conseil d'administration du 3 août 1811, comprenait en effet
« un casque d'une forme simple, fond d'or, avec les orne-
ments en acier; » mais il faudrait supposer que de longue
date l'Empereur avait la pensée de casquer les Grands cheva-
liers, car du 3 au 11 août (où l'Inventaire a été rédigé) il est
bien difficile qu'on ait confectionné ce casque.
N° 11. Deux chapeaux de général bordés en op.
N° 12. Trois chapeaux de consul.
Nul de ces chapeaux ne se retrouve à Sainte-Hélène.
Nul ne semble avoir été signalé depuis lors. Il est d'autant
plus permis de le regretter qu'on est très mal fixé sur les
formes successivement adoptées par Bonaparte pour ses cha-
peaux de 1796 à 1804. Ce n'est point que les représentations
fassent défaut, mais elles manquent de précision.
LA GARDE-ROBE 315
Le chapeau de 1797, celui que Mechel montre dans la gra-
vure tant de fois contrefaite qu'il publia à Bâle, lors du
passage du Général, est un chapeau presque à la Henri lVr
bordé d'un large galon d'or, agrémenté d'une ganse attachée
par un bouton et retenant une large cocarde en aile de papillon
dont le blanc paraît être à l'extrémité. Ce chapeau est sur-
monté d'un très large panache écrasé de huit plumes trico-
lores.
Bonaparte le porte carrément en bataille comme il
portera plus tard son petit chapeau. C'est le chapeau qu'on
retrouve dans un dessin original de Laûlle daté de 1796.
(Lafîlle était en Italie à cette date et a certainement vu Bona-
parte). C'est celui qu'on voit encore dans les portraits par
Hilaire Le Dru, tant de fois reproduits et dans la pièce en
couleurs gravée par Bromley : After an original drawing
from Italy.
Le chapeau que Napoléon porte après la bataille de Marengo,
comme Consul, se rapproche beaucoup plus du chapeau des
généraux de division : il est bien plus long, bien moins haut
que celui de 1797. Il n'est point bordé de galon, mais brodé
d'une guirlande de feuilles de chêne : cette broderie est inté-
rieure et extérieure. Le retroussis de derrière est plus haut,
que celui de devant. La ganse qui, dans la gravure de Birrel
semble en diamants, attache une cocarde ronde et déjà beau-
coup plus petite. C'est ici, peut-on dire, le chapeau officiel du
Consulat, tel que la gravure d'Alix, d'après Appiani, le dessin
d'Isabey, la Revue du Décadi, plusieurs autres estampes, des-
sins et tableaux le représentent. Mais on ne l'a point!
Tout récemment, il est vrai, M. Germain Bapst, dans un
curieux article qu'a publié La Vie contemporaine, a signalé
l'existence d'un des chapeaux de Consul. Mon confrère et ami,
chercheur si érudit que l'on éprouve quelque embarras à lui
soumettre ces objections, me permettra pourtant de lui exposer
mes doutes. Il dit que ce chapeau est conservé par Mme Claile,
petite-fille de M. Giraud, vétérinaire en chef de l'armée et
vétérinaire particulier de S. M. l'Empereur et Roi ; à Marengo,
dit-il, M. Giraud suivait le Consul ; celui-ci, dans un moment
critique, se jeta en avant et dédaigna de faire ramasser son
chapeau que le vent avait emporté; M. Giraud mit pied à.
316 APPENDICE
terre el prit le chapeau, conservé depuis comme une relique
dans la famille.
Joseph Giraud a bien été vétérinaire en chef des Écuries,
aux appointements de i 800 francs; mais il n'a pu êlre vété-
rinaire en chef de l'armée; cette fonction n'existant pas. Il
est étrange qu'un serviteur du Consul, ramassant le chapeau
de son maître, ne le lui remette point et le garde pour en faire
une relique. Nulle part il n'est dit que Bonaparte fût tête nue
à Marengo, et les témoins qui ont raconté la bataille n'eussent
point manqué de le mentionner; toutes les représentations
graphiques contemporaines montrent au contraire le Consul
coiffé d'un chapeau très haut, brodé ou galonné.
Lorsque, passant pour aller au Sacre de Milan, l'Empereur
fil répéter à Marengo les manœuvres accomplies durant la
bataille, on sait qu'il eut la fantaisie de revêtir le costume
qu'il portait cinq années auparavant. Deux témoins oculaires
parlent de son chapeau endommagé, dont la large broderie d'or
était noircie. Il est vrai que sans doute M. Bapst récusera ces
deux témoins, dont les livres, dira-t-il, ont été arrangés. Il
n'est point discutable que les Mémoires de Constant et de
M110 Avrillon n'ont pas été rédigés par eux, mais ils l'ont été
sur des notes précises, analogues à celles de Rouslam, et s'il
s'y rencontre des erreurs de dates, mes recherches m'ont
prouvé que les faits y sont exactement rapportés, et que
Constant, par exemple, donne très souvent des notions que ne
fournit nul autre mémorialiste et dont les comptes de l'Empe-
reur, les comptes les plus secrets, permettent de vérifier
l'exactitude. Donc, en l'an XIII, selon ces deux témoins, l'Em-
pereur avait encore dans sa garde-robe son chapeau de
Marengo. C'est ce même chapeau qui a été prêté à David
pour son tableau du Mont-Saint-Bernard el M. David, le fils,
confirme que son père a eu entre les mains l'habillement
complet du Consul.
Une vérification serait peut-être possible : l'auteur de la
brochure Marengo et ses monuments, possédait le carton du
chapeau de Bonaparte. Peut-être ce carton est-il encore à
Marengo; on pourrait vérifier si le chapeau dont M. Germain
Bapst donne les mesures exactes — 55 centimètres d'une corne
à l'autre, 26 centimètres dans la plus grande hauteur — peut
LA GARDE-ROBE 317
j être contenu. Mais encore, ce chapeau est-il bordé, comme
était le chapeau de Marengo? M. Bapst ne le dit point, et il
est bien probable que s'il n'y a au chapeau appartenant à
Mm« Claile, ni galon, ni trace d'ancien galonnage, ce chapeau
n'a point appartenu au Consul.
N° 13. Sept ohapeaux unis.
L'ordre en date du 19 août 1811 portait qu'il devait être
fourni :
« Quatre chapeaux par an en même temps que les habits. »
Le complet aurait donc dû être de douze chapeaux; mais il
était rarement atteint, l'Empereur en perdant fort souvent,
témoin l'histoire de Boulogne, etc. En Russie, dans la retraite,
il en perd trois. Poupard, chapelier, costumier et passemen-
tier de l'Empereur et des Princes, faisait d'abord payer ses
chapeaux 48 francs (deux louis), puis il les éleva à 60 francs,
mais au règlement on lui rabattait presque régulièrement
40 francs : ce qui ramenait le chapeau castor français à
50 francs.
La coiffe était souvent grise, toujours piquée en soie, fré-
quemment renouvelée. Le chapeau mesurait de 44 à 47 centi-
mètres de longueur et de 24 à 26 centimètres de hauteur.
A Sainte-Hélène, il restait à l'Empereur quatre chapeaux
d'uniforme : un fut placé dans le cercueil; un second était
réservé par l'Empereur à son fils (c'est celui qui appartient
aujourd'hui à M. J.-L. Gérôme, membre de l'Institut), un
échut à Montholon, le quatrième enfin devint la propriété de
Marchand. C'est celui qu'il offrit au Musée des Souverains où
il était exposé sous le n° 391 et qui est ainsi décrit par Mar-
chand lui même : « Ce chapeau que portait l'Empereur en quit-
tant la France, orné comme il l'est de la cocarde nationale, est
celui avec lequel il est arrivé à Sainte-Hélène. Sa coiffe était
grise : elle eut besoin d'être changée : Santîni lui mit celle qui
existe. Mis plus tard à la réforme, enfermé dans une armoire
jusqu'à la mort de l'Empereur, il devint alors un objet de véné-
ration, fut tiré au sort entre le comte Bertrand, le comte Mon-
tholon et moi. Il m'échut en partage. »
On peut admettre que de 1803, époque à laquelle il com-
318 APPENDICE
mença à porter le chapeau uni, dit chapeau français, jusqu'en
1815, Napoléon eut près de cinquante chapeaux. En dehors
de celui de Marchand, il s'en trouvait trois au Musée des
Souverains et, de ces trois, deux étaient dits venir de Sainte-
Hélène. On vient de voir pourquoi c'était impossible. Mais
ils n'en sont pas moins authentiques et l'on connaît leur
origine. Quant aux chapeaux que divers marchands ont pré-
sentés depuis quelques années comme des chapeaux de l'Em-
pereur, il est presque impossible d'assurer qu'ils lui aient
appartenu.
U° 14. Six aiguillettes en or.
Dans aucun de ses portraits l'Empereur n'est représenté
portant des aiguillettes, insigne distinctif de la Garde, des
troupes d'élite et des élats-majors. On peut supposer qu'il
tenait ces aiguillettes en réserve pour en décorer ceux des
officiers qu'il appelait près de lui à un service d'aide de camp.
Néanmoins, il est remarquable que, le 14 juillet 1804, Stendhal
qui a été militaire et sait ce que parler veut dire, note qu'il
le voit passer en uniforme de colonel de ses gardes avec des
aiguillettes. Il en aurait donc porté quelquefois dans les céré-
monies, tout au début de l'Empire.
Aucun de ces objets ne se retrouve dans l'Inventaire de 1821.
§ 2. Effets de voyage.
TT° 15. Un grand manteau de drap bleu pour le bivouac.
Testament. Etat A. « Un manteau bleu, celui que f avais à
Marengo. » Légué par l'Empereur à son fils.
État do Mobilier (1821). Un manteau bleu, collet brodé (Ma-
rengo).
La précision avec laquelle l'Empereur insiste sur ce fait que
c'est là le manteau de Marengo, empêche de supposer qu*il
s'agit ici du manteau de drap de Louviers bleu, payé 744 francs
•à Chevalier en mars 1809.
LA GARDE-ROBE 319
N° 16. Un manteau à la mameluck en drap écarlate,
brodé en or.
Perdu en Russie. (Note de l'Inventaire de 1814.)
N° 17. Une pelisse en velours vert, brandebourgs en or
fourrure de martre.
On trouve dans les comptes deux pelisses de cette espèce :
la première (velours vert, fourrée, avec 12 olives en or) fournie
au moment du départ pour la Prusse en septembre 1806; la
seconde, semblable, en velours vert, à brandebourgs et olives
«n or, fournie le 26 mars 1813.
Dans le tableau de Lejeune, la Bataille d'Eylau, bien plus
documentaire que celui de Gros, l'Empereur semble représenté
-avec celte pelisse.
Il est possible que ce soit la pelisse désignée dans l'État du
mobilier sous le titre : une pelisse zibeline; pourtant dans
YÉtat A elle est dite par l'Empereur : une zibeline petite veste.
En tout cas, cet objet a péri, mangé par les mites, perdant la
traversée de retour des exécuteurs testamentaires. '
ZN° 18. Une pelisse en étoffe écarlate, brandebourgs en or,
fourrure en renard rouge.
Remise à M. le Préfet du Palais. (Note de l'Inventaire de 1814.)
Est-ce la même que la capote de drap écarlate, avec olives
et brandebourgs en or, fournie le 10 novembre 1806?
L'Empereur, comme on le voit, a fait usage d'une façon fré-
quente de vêlements fourrés; ceux qui se trouvent indiqués
dans l'Inventaire de 1811, sont loin d'être les seuls qu'il ait
portés.
A Strasbourg, en frimaire an XIV, il se fait faire une redin-
gote grise fourrée; en septembre 1806 la capote de velours
vert ci-dessus (n° 16); en 1807, une wilchoura de renard jaune
et de martre zibeline qui est transformée en redingote l'année
suivante; en novembre 1806, la pelisse en étoffe écarlate n° 17.
En septembre 1808, Chevalier fournit une capote en velours
gris dont voici le détail :
320 ÀTPENDICE
Neuf aunes velours gris pour capote, à 42 francs. 388 fr.
Les brandebourgs garnis de 30 olives avec bou-
quet et 30 glands à torsade 505
Façon et poches de la capote 42
Plaque de la Légion d'honneur pour la grande
capote 62
Total 997 fr.
En décembre 1812, une pelisse de drap gris ouatée avec
bordures et parements de chinchilla de 753 fr. 50; en mars
1813, une pelisse de velours vert (ci-dessus n° 16). On en trou-
verait d'autres encore.
Ces pelisses ont en général des agrafes forme de boucliers
ciselés en relief. Ainsi l'agrafe fournie par Biennais en septem-
bre 1808, prix 140 francs; ainsi l'agrafe en vermeil delà redin-
gote faite à Strasbourg en 1805.
N° 19. Cinq bonnets en velours pour les voitures.
Perdus en Russie. (Note de l'Inventaire de 1814.)
L'Empereur a porté constamment ces bonnets en velours,
non seulement lorsqu'il voyageait, mais même à la guerre. On
lui en fournit de plusieurs sortes :
En vendémiaire an XIII, deux bonnets de velours à 21 francs
pièce.
En frimaire, sept bonnets en velours de Gênes, garnis de
glands, à 48 francs.
En août 1807, un bonnet de velours vert garni en or, ban-
deau de peau de loutre du Kamschalka, 78 francs; un bonnet
de velours vert garni en or, bandeau de fourrure, 60 francs;
un bonnet de voyage en velours bleu; un bonnet de velours
vert garni en or; un bonnet de velours gros bleu garni en or.
En 1811, huit bonnets de différentes couleurs et une toque
de voyage en velours bleu.
En 1813, six bonnets de velours à 30 francs. (Fournisseurs ;
Poupard, Poupard et Delaunay, Maneglier.)
C'est un bonnet en fourrure, un honnet à coiffe de velours
vert, qu'il porte à Eylau lorsqu'il visite le champ de bataille.
C'est un bonnet en velours cramoisi, garni de martre zibe-
LA GARDE-ROBE 321
line, qu'il porte à La Bérézina. Il est vêtu de l'uniforme des
chasseurs de la garde, avec veste et culotte blanche, et par
dessus, d'une pelisse de martre zibeline.
En 1815, l'Empereur fait acheter pour le voyage deux bon-
nets de soie noire à 3 francs et 3 fr. 50.
Aucun de ces bonnets ne se retrouve à Sainle-HÎ'ène.
N° 20. Deux draps de peau.
Perdus à Thorn. (Note de l'Inventaire de 4814.)
L'Empereur avait depuis longtemps l'usage, en campagne,
de ces draps de peau qu'on voit nettoyer en 1807, au retour
de la guerre de Prusse.
§ 3. Habits de chasse.
N<> 21. Trois habits de chasse à courre.
N° 22. Trois habits de chasse à tir.
L'ordre du 19 août 1811 porte :
« Deux habits de chasse : un à courre, à la Saint-Hubert;
un à tir au 1er' août, 860 francs.
« Ces habits devront durer trois ans. »
L'habit de chasse à courre galonné or et argent, fourni par
Chevalier, coûte 580 francs; l'habit de chasse à tir, 190 et 200
francs.
Plusieurs de ces habits avaient été emportés à Sainte-
Hélène. L'Empereur avait fait enlever les galons de l'habit de
chasse à courre et le portait habituellement. Tout une suite
de dessins du général Gourgaud et d'officiers anglais le mon-
trent en ce costume.
Dans l'État du mobilier (1821) on ne trouve pas d'habit de
chasse, mais aux habits bourgeois, au moins un habit rert et
une redingote verte.
ov
N° 23. Trois ceinturons de chasse. Service ordinaire.
En février 1806. Un ceinturon de chasse or sur vetulac,
boucle ciselée or mat.
21
322 APPENDICE
En 1809, deux ceinturons de chasse, galon d'or, 100 fr. pièce.
Musée des Souverains, n° 239 : Ceinturon porté par l'Empereur
Napoléon Ier pour soutenir son couteau de chasse. Conservé par
M. le comte de Turenne. Donné au Musée des Souverains par
l'Empereur Napoléon III, longueur 0m,950. Il est de velours vert;
des abeilles et des étoiles d'or sont brodées sur les bords; une tête
de Méduse, d'un léger relief, orne la plaque d'argent doré qui
ferme la ceinture.
N° 24. Deux couteaux de chasse.
État du Mobilier (1821). Un couteau de chasse.
Etat A, joint au testament. « Mon couteau de chasse confié au
comte Bertrand pour le remettre à mon fils, lorsqu'il aura
seize ans. »
Un couteau de chasse, venant de l'Empereur, se trouve à
Rome, appartenant au prince Napoléon-Charles Bonaparte.
§ 4. Habits bourgeois.
N° 25. Quatre habits de drap.
L'ordre du 19 août 1811 porte :
« Un habit bourgeois au 1er novembre. Devra durer trois
ans, 200 francs. »
A Sainte-Hélène, État du mobilier, il a quatre habits bour-
geois : deux, un gris et un brun, sont attribués à Bertrand;
un, vert, est pour Montholon. Marchand aie quatrième, dont
la couleur n'est pas désignée.
On ne trouve guère dans les comptes depuis 1810, la façon
de plus de cinq habits bourgeois : un brun, en 1810; un bleu
et un brun en 1811 ; un vert et un gris en 1812.
(Voir la note du n° 21.)
N° 26. Six redingotes de drap.
Trois brûlées en Russie. (Note de l'Inventaire de 1814 )
La couleur de ces redingotes n'est point désignée dans l'In-
LA GARDE-ROUE 323
ventaire de 1811 et c'est une erreur de croire que l'Empereur
a porté uniquement des redingotes grises. « Dans les dernières
années, dit Mme d'Abrantès, il en portait souvent une bleue. »
On trouve dans les comptes en 1810 : deux redingotes, une
verte et une bleue; en janvier 1813 une redingote verte; en
janvier 1814, une redingote verte; ailleurs, deux capotes de
drap bleu.
L'ordre du 19 août 1811 porte d'ailleurs :
« Deux redingotes, une grise et l'autre d'une autre couleur,
400 francs.
« Elles seront fournies chaque année au 1" octobre et
dureront trois ans. »
La redingote de couleur fourme par Chevalier coûtait 180
tfrancs. La redingote grise fournie par le même, 190 francs,
En voici le détail lorsque la fourniture est faite par Lejeune :
Redingote. 2 aunes 1/2 drap gris 145 fr.
Façon 15
3 aunes de croisé pour la doublure 6
Toile de coton pour les poches, compris celle du
portefeuille, pièce d'estomac, taille du collet
et des revers 6
Boutons de soie 6
Total 178 fr.
A Sainte-Hélène (État du mobilier), il restait deux redin-
gotes grises, une verte.
L'Empereur lègue à son fils (État A), une capote grise et une
capote verte.
La capote grise restante est attribuée à Montholon par le
tirage au sort.
Musée des Souverains, n° 220 : La redingote grise de l'Empe-
reur Napoléon Ier donnée au Musée des Souverains par l'Empereur
Napoléon III.
La lettre qui suit y étant jointe : « L'Empereur me donne
l'ordre de vous remettre le chapeau et la redingote grise ayant
appartenu à l'Empereur Napoléon In. Sa Majesté désire que
ces deux objets, dont l'authenticité a été reconnue, prennent,
dans le Musée des Souverains, la place qui leur appartient. »
324 ÀPFEiNDICE
(Lettre adressée le 4 février 485b à M. le Directeur générai
des Musées, par le Grand- Chambellan duc de Bassano. Archives
du Musée).
Il n'est point dit d'où proviennent ces objets : on peut pré-
sumer que ce sont ceux qui avaient, été légués par l'Empereur
à son fils, remis par Marchand au général duc de Padoue,
mandataire de Madame Mère, et attribués par elle à l'un d^
ses enfants. Mais il est permis d'en douter puisque l'on sait
d'une façon ce taine que le chapeau (Voir ci-dessus II § 12)
réservé par l'Empereur à son fils, atlribué par Madame Mère
à sa fille, la Reine Caroline (Mme Mural), fut donné parcelle-ci
à M. F.-B. de M..., dont le fils le vendit à M. Gérôme. J'ai eu
entre les mains toules les preuves irrécusables de son authen-
ticité. Donc, ce n'était pas le chameau de Sainte-Hélène qui
étail au Musée des Souverains, et quant à la redingote, si au-
thentique qu'elle paraisse (sans doute, c'est celle qui se trouve
aujourd'hui au Musée d'artillerie) il serait bon de savoir com-
ment elle était venue entre les mains de Napoléon III.
N° 27. Quatre gilets de piqué blanc.
(Voir n« 9 c'.-dessus).
N° 28. Un gilet de drap de soie noire.
Un gilet semblable fourni par Lejeune en 1815*
N° 29. Un gilet de Casimir noir.
N° 30. Une culotte de casimir noir.
Des culottes semblables sont fournies par Lejeune en jan-
vier 1813 et en juin 1815.
N° 31. Trois chapeaux ronds.
« En bourgeois, dit Mme d'Abrantès, il avait un chapeau
rond posé sur les yeux et planté lout droit ».
On trouve un chapeau rond de 36 francs fourni le 19 août
1808 et en frimaire an XIII un chapeau rond boucle en or.
Dans l'ordre du 19 août 1811, la fourniture des chapeaux
LA GACDE-RODE 325
ronds n'est point prévue. Elle rentre dans les objets extraor-
dinaires.
Il s'en trouve un à Sainte-Hélène. (État du mobilier).
L'Empereur le lègue à son fils (État A).
N° 32. Cinq dominos pour les bals.
En 1810, deux dominos en taffetas.
En 1812, deux dominos : un gris, un Lieu.
En 1813, un domino de levantine noire.
Dans les comptes de la petite cassette :
26 mars 1809 : à Constant, un mémoire de four-
nitures de dominos et de masques faites pen-
dant le carnaval 320 "r.
18 mars 1811 : à Constant, pour des masques et
dominos 628 fr.
Les masques sont noir, bleu, violet, etc.
Aucun de ces objets ne se retrouve à Sainte-Hélène.
En dehors des habits bourgeois inventoriés de 1811 à 1814,
il s'est trouvé à Sainte-Hélène, dans la gai de-robe de l'Empe-
reur, en dehors des objets désignés dans la note addition-
nelle du n° 9 ci-dessus, un chapeau de paille qui fut attribué
au général Bertrand. D'après la mesure prise exactement sur
ce chapeau, l'Empereur avait 57 centimètres de tour de tête. Ce
chapeau a été légué par Mme Thayer, née Bertrand, à S. A. I. le
prince Victor Napoléon. Il existe diverses représentations con-
temporaines de Napoléon en chapeau de paille, d'après des
dessins faits par des officiers anglais à Sainte-Hélène. On est
en droit de supposer que pour son Napoléon à Sainte-Hélène,
Horace Vernet a eu, du Grand-maréchal Bertrand, l'autorisa-
tion de peindre d'après nature le chapeau et le costume de
nankin de l'Empereur. Ce tableau a été gravé et n'est pas un
des moins intéressants de l'œuvre du peintre.
326 APPENDICE
S 5. Chaussures.
N° 33. Quatre-vingt-douze paires de bas de soie blancs.
Cinquante-quatre paires perdues en Russie. (Note de l'Inven-
taire de 1814.)
L'ordre du 19 août 1811 porte :
« Deux douzaines de bas de soie à 18 francs (une paire tous-
les quinze jours). 432 francs.
Doivent durer six ans. »
« Un jour, dit Marchand, il me demanda ce que coûtaient
les bas de soie qu'il portait.
— Pour Votre Majesté, lui dis-je, ils sont de 18 francs.
— Et pourquoi plus chers pour moi que pour un autre. Je?
n'entends pas cela. Dois-je être volé?
— Non, Sire. Je me plais à croire que la qualité jointe à ce
que c'est pour Votre Majesté en élève le prix.
— C'est ce que je ne veux pas, à moins que lu n'en sup-
portes la différence pour ton compte », me dit-il en me ser-
rant fortement l'oreille. >»
Le prix de ces bas fournis par Panier n'a point varié, mais
ce qui varie ce sont les fournitures : 60 paires en 1807, 30 en
1808, 30 en 1810, 36 en 1813.
Sainte-Hélène (État du mobilier) : 27 paires de bas de soie..
Bertrand, Montholon et Marchand en ont chacun sept paires..
Par l'état A, l'Empereur en lègue six paires à son fils.
N° 34. Deux paires de bas de soie noire.
Il ne s'en trouve pas à Sainte-Hélène.
C'est un objet extraordinaire non compris dans le budget..
N* 35. Trente paires de souliers à boucles.
Douze paires perdues en Russie. (Note de l'Inventaire de 1814.)
L'ordre du 19 août 18tl porte :
« Vingt-quatre paires de souliers (une paire tous les quinze?
jours, devant durer deux ans), 312 francs. »
LA GARDE-RODE 327
Le complet sérail donc de 48 paires. Il n'est jamais atteint,
l'Empereur, comme on l'a tu, brûlant constamment ses chaus-
sures en poussant le feu.
Les souliers, doublés en soie, sont fournis par Jacques. Ils
routent 15 francs la paire. Avant qu'ils soient portés par
l'Empereur, ils le sont, ainsi que les boites, par Joseph Linden,
garçon de la garde-robe, aux gages de 1,200 francs par an,
lequel est charge de les briser.
L'Empereur à Sainle-Hélène n'avait plus que quatre paires
de souliers. Une est léguée à son fils par l'Étal A. Les trois
autres sont partagées entre les exécuteurs testamentaires.
Mais il semble douteux que ces souliers aient été apportés de
France. Ceux qui étaient échus au général Bertrand sont très
gros, très lourds, très épais, d'un travail qui semble un trarail
anglais. Ils ont un centimètre de plus que les pantoufles, les-
quelles venaient de Paris.
N° 36. Trois paires de souliers à cordons.
Les souliers à cordons, également fournis par Jacques au
prix de 15 francs, sont un objet extraordinaire.
Ces trois paires de souliers sont perdues en Russie. (Inven-
taire de 1814.)
N° 37. Six paires de pantoufles unies,
N« 38. Six paires de pantoufles fourrées.
Les pantoufles sont toujours en maroquin vert ou en maro-
quin rouge. Elles sont fournies par Jacques et coûtent 15 et
16 francs. Celles qui sont doublées de fourrure ou doublées en
peau d'agneau coûtent 18 francs. L'Empereur ne pouvait se
s-éparer de ses vieilles pantoufles et ou prétendait. môme qu'en
1815 son cordonnier avait fait voir un compte de raccommo-
dages et de ressemelages se montant à 18 francs, et portant
l'arrêté du Maître de la Garde Robe.
Napoléon n'avait plus, à Sainte-Hélène, que quatre paires de
pantoufles qui ont été partagées comme les souliers (voir ci-
dessus n° 35). Les pantoufles en maroquin rou^e très usées,
qui viennent du général Bertrand, mesurent exactement 26 cen-
timètres de longueur.
328 APPENDICE
N° 39. Vingt-deux paires de bottes à l'écuyère.
D'après le budget (ordre du 19 août 1811) on devait fournir :
« six paires de bottes devant durer deux ans; 600 francs. »
Le complet aurait donc dû être de douze paires.
Les bottes fournies par Jacques, doublées en maroquin ou
en peluche de soie, coûtent uniformément 80 francs. Une paire
faite en Allemagne en l'an XIV coûte seule 100 francs.
En 1821, il s'est trouvé dans la Garde-Robe quatre paires
de bottes. Elles ont été partagées comme les souliers et les
panloufies.
La paire qui échut à Marchand, offerte par lui au Musée
des Souverains, n'était pas exposée.
N° 40. Deux paires de bottes à revers.
On ne sait quand elles sont entrées dans la Garde-Robe et
il ne s'en fait point ordinairement. On a vu ci-dessus (nos 8
et 9) que l'Empereur essaya de se remettre à en porter pen-
dant son séjour à l'Ile d'Klbe. Il ne s'en trouve pas dans le
mobilier de Sainte-Hélène.
§ 6. Linge.
N° 41. Neuf douzaines de chemises.
Six douzaines ont été brûlées en Russie. (Note de l'Inventaire
en 1814.) '
Chaque chemise emploie 2m,88 d'une toile demi hollande,
qui coûte par aune (84 centimètres) 20 francs. La toile est
fournie par Mlles Lolive et de Beuvry, lingères. La chemise,
façon comprise, fournie b'anchie, est payée 48 francs, quel-
quefois en toile hollande 60 francs.
D'après l'ordre du 19 août 1811, on doit chaque année
fournir quatre douzaines de chemises qui doivent durer six
ans. (Crédit ouvert : 2,830 francs — 58 à 59 fr. par chemise). Le
complet q ii ne semble jamais avoir été atteint, devait donc
être de 2t douzaines.
LA GARDE-RGBE 329
Le blanchissage par Mme Durand, A la Pologne, rue de la
Bienfaisance, coûte par chemise 60 centimes; par Barbier, à
Neuilly, 50 centimes.
A Sainte-Hélène, il reste à l'Empereur quatre-vingt-sept
chemises en toile de hollande. Il en lègue six à son fils. Cha-
cun des exécuteurs testamentaires en reçoit vingt-sept.
TTo 42. Sept douzaines de cravates blanches.
Cinq douzaines brûlées en Russie. (Note de l'Inventaire en
4814.)
Les cravates blanches sont en mousseline de l'Inde qui
■coûte 45 francs l'aune.
Elles sont fournies par M1Ies Lolive et de Deuvry, qui em-
p oient 56 centimètres de mousseline par cravate.
D'après l'ordre du 19 août 1811, on doit chaque année
fournir 2 douzaines de cravates (crédit ouvert : 720 francs;
30 francs par cravate). Elles doivent durer six ans. Le complet
devrait donc être de 12 douzaines.
Le blanchissage par Mme Durand coûte 20 centimes par cra-
vate.
A Sainte-Hélène (État du mobilier) on ne trouve pas de
cravates blanches et pourtant dans l'État A (testament), l'Em-
pereur en lègue six à son fils.
N° 43. Douze cols noirs de soie.
Onze brûlés en Russie. (Note de l'Inventaire en 4814.)
Ces cols de soie fournis par Mlles Lolive et de Deuvry coû-
taient 8 francs la pièce. Ils sont épais, 1res hauts et lourds,
montés sur double ou triple toile forte.
D'après l'ordre du 19 août 1811, on doit en fournir une
douzaine par an. Ils étaient attachés par derrière par une
petite boucle en or (voir ci-dessous IV, C. n° 8).
A Sainte-Hélène (État du mobilier) il s'en trouve quatre.
L'Empereur les lègue à son fils (État A). Pourtant, d'après le
partage enlre les exécuteurs testamentaires, deux seulement
sont réservés à Napoléon II. Bertrand et Montholon en reçoi-
vent chacun un.
APPENDICE
N° 44. Douze douzaines de mouchoirs de poche.
Fluit douzaines brûlées en Russie. (Note de l'Inventaire en
4814.)
Les mouchoirs fournis par Mlle" Lolive et de Beuvry, sont
en batiste; soit blancs unis, sot à vignettes et imprimés en
diverses couleurs, mais toujours avec chiffre couronné, ils
coûtent uniformément 12 francs pièce.
D'après Tordre du 19 août 1811, on doit en fournir quatre
douzaines par an. Ils doivent durer six ans. Le complet serait
donc de 24 douzaines.
Le blanchissage d'un mouchoir par Mme Durand coule
20 centimes; par Barbier (1810) 15 centimes.
A Sainte-Hélène (Étal du mobilier) se retrouvent 63 mou-
choirs. Bien que par l'État A l'Empereur en ait légué six à
son fils, les exécuteurs testamentaires en reçoivent chacun
vingt.
No 45. Dix-neuf douzaines de serviettes de toilette.
Douze douzaines brûlées en Russie. (Note de l'Inventaire en
1814.)
Les serviettes de toilette sont en toile de Courtray, fournies
par MllM Lolive et de Beuvry et coûtent 8 francs l'aune. La.
serviette a une aune en carré.
Pourtant, d'après l'ordre du 19 août 1811, un crédit de 720*
francs est ouvert pour la fourniture annuelle de deux dou-
zaines de serviettes, lesquelles reviendraient ainsi à 30 francs-
la pièce.
Le blanchissage d'une serviette par "Mme Durand (1806) coûte
20 centimes; par Barbier (1810) 15 centimes.
A Sainte-Hélène (État du mobilier) se retrouvent 15 ser-
viettes. Bien que par l'État A l'Empereur en ait légué six à
son fils, les exécuteurs testamentaires se les partagent et en
reçoivent chacun cinq.
N° 46. Trois douzaines de serviettes à enveloppes .
Deux douzaines brûlées en Russie. (Noie de .l'Inventaire en»
4814.)
LA GARDE- RODE 331:
Je ne rencontre aucun renseignement à ce sujet.
N° 47. Trois douzaines de chaussons de mérinos.
Deux douzaines brûlées en Russie, (Note de l'Inventaire en
1814.)
Les chaussons de laine ou de mérinos sont fournis par
Panier et coûtent 2 fr. 50 la paire.
D'après l'ordre du 19 août 1811, il doit en être fourni deux
douzaines par an, et l'Empereur ouvre un crédit de 432 fr.
ce qui mettrait la paire de chaussons à 18 francs, comme la
paire de bas de soie. Pourtant la facture de Panier en 1808
précise bien le chiffre de 2 fr. 50.
A Sainte-Hélène (État du mobilier) il reste 18 paires de ces
chaussons qui se trouvent désignés sous le -nom de chaus-
settes. Bien que lEmpereur en ait légué six paires à son fils,
les exécuteurs testamentaires s'en partagent douze paires.
Une de ces paires de chaussons qui appartenait au général
Bertrand, a été léguée par Mme Thayer, née Bertrand, à
S. A. I. le Prince Victor Napoléon. Ces chaussons, fort usés*
du bout, mesurent en longueur un peu moins de 26 centi-
mètres.
§ 7. Service de la chambre à coucher.
IT° 48. Douze robes de chambre en basin piqué.
Huit bridées en Russie. (Note de l'Inventaire en 1814.)
Les robes de chambre en basin piqué, parfois doublées en.
molleton de coton, sont fournies par le tailleur. Chevalier,
en 1808, les fait payer 200 francs. Lejeune (1813 et 4815) 175-
francs et 130 francs lorsqu'elles ne sont pas doublées.
L'ordre du 19 août 1811 ordonne la fourniture annuelle
d'une robe de chambre de piqué le lep mai. Elle devra durer
trois ans et le crédit ouvert est de 250 francs.
Le blanchissage d'une robe de chambre coûte 3 francs par
Mtte Durand, 2 fr. 50 par Barbier.
A Sainte-Hélène (État du mobilier) il s'en trouve huit. Deux.
332 APPENDICE
sont léguées par Napoléon à son fils. Les six autres sont par-
tagées entre les exécuteurs testamentaires.
N<> 49. Six robes de chambre en molleton de laine.
Quatre brûlées en Russie. (Note de l'Inventaire en 1814.)
Je ne trouve pas d'indication au sujet des robes de chambre
«n molleton de laine qui, peut-être, se trouvent dans les
factures et dans l'Inventaire de 1821, confondues avec les
robes de chambre en piqué. Le même crédit (250 francs) était
ouvert pour les unes et les autres. On devait en fournir par
année, le 1er octobre, une seule, qui devait durer trois ans.
N» 50. Douze pantalons à pied en futaine.
Cinq brûlés en Russie. (Note de l'Inventaire en 1814.)
Les caleçons de futaine à 22 francs fournis par Chevalier en
1808, les pantalons de laine fins à 21 francs fournis par Panier
la même année, les pantalons à pied de finette à 28 francs
fournis parLejeune en 1815, peuvent servir à établir un prix
moyen.
L'Empereur, par l'ordre du 19 août 1811, avait ordonné la
fourniture annuelle d'un pantalon à pied de piqué (crédit
ouvert : 30 francs) et d'un pantalon à pied de futaine (crédit
ouvert : 30 francs). Mais à moins que ces pantalons à pied de
piqué ne soient représentés par les caleçons de toile à 20 lr.
la pièce, fournis à diverses reprises par Chevalier, je n'en
trouve pas la trace.
A Sainte-Hélène (État du mobilier) il reste neuf pantalons
de nuit (sic). L'Empereur, par l'Etat A, en lègue deux à son
fils. Les exécuteurs testamentaires s'en partagent six.
N° 51. Trois gilets de taffetas ouatés.
Chevalier a fourni en germinal an XIII, quatre gilets de
soie ouatés à 48 francs pièce; il fournit en octobre 1808 quatre
gilets de taffetas ouatés à 54 francs l'un.
C'est un objet extraordinaire et il ne s'en retrouve pas à
Sainte-Hélène.
LA GARDE-ROBE 333
N° 52. Douze madras pour la tête.
Huit perdus en Russie. (Note de l'Inventaire en 1814.)
Les madras devaient coûter un louis pièce (24 francs). On
devait en fournir six par an et ils devaent durer trois ans.
Ils coûtaient 20 centimes de blanchissage.
Il sVn trouve dix-neuf à Sainte-Hélène. L'Empereur (État A)<
en lègue six à son fil*. Bertrand en reçoit quatre, Montholon
quatre, Marchand deux.
Pas d'indication sur la destinée des trois autres.
N° 53 Trente-six gilets de flanelle.
Trente perdus en Russie. (Note de l'Inventaire en 1814.)
Les gilets de flanelle fournis par le tailleur coûtaient 30 fr„
pièce.
Chevalier (germind an XIII) 38 francs; le même (septem-
bre 1808) 40 francs; le môme (décembre 1808) 40 francs. Le-
jeu ie, tailleur de l'Empereur, en 1811, les remet à 30 francs.
D'après l'ordre du 19 août 1811, on devait en livrer 48 par
an, au prix de 30 francs.
Ils devaient durer trois ans.
Le blanchissage par Mm0 Durand coûtait 1 franc, par Bar-
bier, 60 centimes.
Il se trouvait à Sainte-Hélène vingt-un gilets de flanelle.
Six ont été légués par l'Empereur à son fils. Les exécuteurs
testamentaires se sont partagés les quinze autres.
N° 54. Neuf gilets de cachemire.
Brûlés à Orcha. (Note de l'Inventaire en 1814.)
On trouve en 180S la façon à 10 francs pièce, par Chevalier*
de six gilets de cachemire. Nulle autre indication.
III. ARMES
IN* 1. Un glaive en or, fourreau en écaille avec son étui
Grand costume de la Légion.
Fourni par Biennais <r Au Singe violet » le 7 brumaire,
an XIII : « Un glaive à poignée d'or, la garde formée de deux
aigles portant en sautoir une croix de la Légion d'honneur
émaillée. Les ailles sur une couronne d'étoiles du nombre des
cohortes de la Légion. Devises : «veni, vidi, vici » — « Honneur
et Patrie » Le pommeau décoré delà Couronne de Fer, de la
couronne Impériale et de couronnes de lauriers, payé 7 000 fr.
La boîte, 192 francs.
Ce glaive ne se retrouve pas à l'inventaire de 1821.
Il semble bien être le même que celui qui était exposé sous
le n° 173 au Musée des Souverains et dont voici la description :
« Épée de cérémonie de l'Empereur Napoléon I". Do?mée au
Musée des Souverains par l'Empereur Napoléon III. »
(Longueur 0m, 9 10.)
« La lame, étroite et fine, est d'acier, ornée à sa partie svpé-
« Heure, mais d'un côté seulement, d'incrustations d'or, ciselées,
« dont les principaux motifs sont une couronne impériale, la lettre
« N, initiale du nom de Napoléon, l'aigle impérial et, plus bas, les
a lettres : I. R. (Imperator Rex.)
« La poignée est d'or richement et finement ciselé; un aigle
<( couronné et portant au cou la croix de la Légion d'honneur est
« placé sur le milieu de la garde, appuyant ses serres sur un écu
« que remplit la lettre N ; une guirlande d'étoiles et la devise :
« veni, vidi via. Sur les branches de la garde on lit : Honneur
« et Patrie. Des abeilles, encadrées dans des lauriers, décore t
« la fusée. Le pommeau est composé de la superposition de quatre
« couronnes : la première, d'olivier et chêne, la seconde, d'étoiles,
LA GARDE-ROBE 335
« la troisième est la Couronne de Fer, la quatrième, la couronne
m Impériale. L'extrémité du pommeau peut servir de cachet. On y
« voit, gravées en creux, les armes de l'Empire et on ?/ lit ces
« mots : Napoléon, Empereur et Roi. (Les deux côtés de lapoignée
« sont semblables.)
c Le fourreau d'écaillé, semé d'aigles et d'abeilles, qui sont d'or
« incrustés et gravés, est, à trois places, garni d'armatures en or
« ciselé dont les motifs principaux sont des foudres, des abeilles,
m des palmes.
« L'orfèvre qui a exécuté cette épèe a gravé son nom sur Vextré-
« mité supérieure du fourreau, en un endroit que recouvre la
«pointe de la garde : Biennais, orfèvre de Leurs Majestés Im-
« périales, et de Vautre ; a Paris, 1806. »
Cette date est gênante pour l'assimilation. — Mais les mau-
vaises lectures sont fréquentes dans le Catalogue de M. Henry-
Barbey de Jouy. En tout cas, l'identité des deux descriptions
est singulière.
N° 2. Deux épées montées en or avec leurs fourreaux
montés en or. Service ordinaire. Un fourreau de
rechange pour lesdites.
Inventaire de 4821 : « Une épée, celle que S. M. portait à Aus-
terlitz. »
Léguée par l'Empereur à son fils.
Confiée au Grand-maréchal Bertrand : « Je charge le comte
Bertrand de soigner et de conserver ces objets et de les re-
mettre à mon fils lorsqu'il aura seize ans. »
Offerte par M. le comle Bertrand au Roi Louis-Philippe,
en 1840.
Déposée dans la cella du Tombeau, aux Invalides.
Facture de Biennais en 4806 : « Une épée en or à 20 k.
Ciselée : la poignée, ornée par le bas d'une Couronne de Fer
enveloppée d'une couronne de lauriers; le milieu avec tètes
de Minerve et d'Hercule dans des médaillons enrichis d'ara-
besques. Le pommeau avec casque et hibou; la branche, ornée
d'aigles et d'abeilles et terminée par une petite tête de lion
antique. La garde, à coquille renversée avec aigle posé sur son
336 APPENDICE
foudre, ciselé sur un bouclier dont la bordure est parsemée de
16 abeilles, nombre des seize Cohortes. La lame, fusée en acier
et incrustée d'ornements. Le fourreau en écaille, les bélières et
le bout en or : 5 700 francs.
« Remis à neuf l'épée en or de S. M., avoir démonté, remonté
et nettoyé ses pièces, fait graver et incruster sur la lame ces
mots : « Épée que portait l'Empereur à la bataille d'Austerlitz. »
Si l'épée payée en 180G n'est point celle d'Austerlitz, elle est
en tout cas presque semblable. Mais ce qui do.t attirer l'atten-
tion c'est que, de 1811 à 1814, l'Empereur n'a absolument que
deux épées en service ordinaire, que, en 1821, il ne s'en trouve
plus qu'une et que celle-ci, qui est son épée est aux Invalides.,
On ne saurait nier, néanmoins, que dans les comptes, pour-
tant fort incomplets, de la Garde-robe de l'Empereur, ne se
trouve Pindication de fournitures d'épées bien plus nom-
breuses. On sait que l'une de ces épées a été donnée par Napo-
léon à l'Empereur Alexandre, mais c'est la seule dont on
connaisse la destinée. C'est le sabre qu'il a porté dans ses cam-
pagnes d'Italie, qu'il envoie à Eugène, en présent, au mois de
janvier 1808; c'est le sabre qu'il portait à Marengo qu'il donne
à son frère Jérôme; c'est un sabre qu'il a fait fabriquer par
Biennais et payé 14 500 francs qu'il donne à son frère Louis;
c'est un glaive, aussi fabriqué par Biennais et payé 7 000 francs
qu'il offre au Roi de Bavière ; il donne des sabres à des offi-
ciers russes, à quantité de gens; mais ce ne sont point les épées
qu'il a portées : et pourtant voici une épée de son modèle
fournie en l'an XIV; deux en 1806; une en 1808, et il en est
bien d'autres. Ce point est donc un des plus nécessaires à
éclaircir et, sans prétendre en rien à donner une explication,
je me borne à poser la question : à qui Napoléon a-t-il donné
de ses épées? Que sont devenues ces épées?
!
N° 3. Une épée à la française en vermeil.
En 1821, cette épée esi en dépôt chez M. le comte de Tu-
renne.
L'Empereur l'a léguée à son fils (État B).
Non retrouvée.
LA GARDE-ROBE 337
N° 4. Un glaive, poignée en ivoire, fourreau en nacre
Costume de Premier Consul.
En 1821, ce glaive est en dépôt chez M. le comte de Tu-
renne.
L'Empereur le lègue à son fils (État B).
Musée des Souverains. N° 168 Glaive de Napoléon, Premier
Consul. C'est celui que l'Empereur, dans son testament, appelle
son glaive et qu'il lègue à son fils. (Longueur 0m,91Q).
La lame est d'acier quadrangulaire, terminée en pointe, ornée,
en sa partie supérieure, d'incrustations d'or dont les motifs sont
des trophées et qui se détachent sur un fond dépoli. La poignée,
d'ivoire, est presque cylindrique, taillée à côtes, enrichie, sur les
deux côtés aplatis, de trophées ciselés en relief d'argent dorét
composés d'armes, d'étendards et ayant, sur leur milieu, un bou-
clier dont le fond, d'émail rouge, porte une tête de Méduse, cise-
lée en or; au-dessus du bouclier est un écusson sur lequel se
détachent, en or et en émail bleu, les lettres R. P. I. (République
Française). Deux aigles sont ciselés en or sur la garde qui est
d'argent doréf orné d'émaux rouges et, sur le côté qui regarde la
lame, sont deux médaillons contenant ces mots : Manufacture a
Versailles — Boutet, directeur artiste. Le pommeau est formé
par deux têtes de lion, adossées, d'argent doré, ciselées en ronde
bosse.
Le fourreau (N° 469) — longueur 0™,775, est composé de
plaques de nacre de perles, ajustées dans des encadrements dorés.
A la partie supérieure et vers la pointe, des ornements ciselés sur
le métal en constituent la partie décorative; quelques médaillons
dont les fonds sont en émail rouge ajoutent un peu de couleur à
l'éclat du métal; sur l'un de ces médaillons est une tête de la
République; sur celui qui lui est opposé, une image de la patrie;
et les trophées finement ciselés qui se relient à l'un et à l'autre
sont composés de la réunion d'instruments de métiers, des sciences
et des arts.
11 se trouve au Musée d'Artillerie (J. 386 et J. 418, collection
lepel-Cointet) deux glaives de Premier Consul (sic) qui n'ont
aucun rapport avec celui du Musée des Souverains et dont l'attri-
bution semble plus que douteuse. Au surplus, c'est dans cette
33S APPENDICE
collection Lepel-Cointet que se rencontre une croix de com-
mandeur de la Légion d'honneur du Consulat!
N° 5. Une épée à lame plate, garde en ivoire.
Non retrouvée.
IT° 6. Un sabre que portait S. M. à la bataille d 'Aboukir.
Donné au général Drouot à Fontainebleau. (Inventaire en*
1814.)
Il n'est point douteux que l'Kmpereur a donné, à Fontaine-
bleau, au général Drouot, un sabre oriental, mais est-ce celui
qu'il portait à la bataille d'Aboukir? Le biographe le mieux
informé de Drouot dit simplement de ce sabre, offert par le
général à la ville de Nancy le 5 décembre 1833 et conservé,
depuis lors, au Musée de cette ville : « Un magnifique cime-
terre que l'Empereur avait longtemps porté avant de lui en
faire présent. »
Dans YInventaire de 1821 dressé à Sainte-Hélène on trouve :
« Un sabre, celui que S. M. portait à Aboukir. » Ce sabre,.
l'Empereur l'a confondu avec le sabre de Sobieski qui n'était
pas à Sainte-Hélène, mais chez M. le comte de Turenne — et
c'est ainsi qu'il a disposé deux fois, en faveur de son fils, de
l'arme qu'il appelle le sabre de Sobieski. De fait, le sabre
qu'il portait à Aboukir, bien qu'il se trouvât à Sainte-Hélène,
ne lui apparlenait plus : il l'avait donné, en 1814. à Fontaine-
bleau, au général Bertrand.
(\oir ci-dessous n° 43}3
N° 7. Deux sabres à la mameluck.
Donnés au Roi de Naples. (Inventaire en 1814).
N° 8. Un sabre ayant appartenu au Roi de Pologne.
Ce sabre, désigné dans l'État B comme le sabre de Sobieski,.
dans l'Inventaire comme « donné par la ville de Varsovie »,
est, en 1821, déposé chez le comte de Turenne. Il est légué par
l'Empereur à sou fit* à deuxiepri«es (État A, § 2. État B, § 3).
On peut se demander s'il ne s'agit pas du sabre conservé au
LA GARDE- ROBE 339
Musée d'Artillerie sous le n° J. 119, comme celui d'Etienne
Bathory, roi de Pologne, el venu au Musée, en 1861, de la
Bibliothèque Nationale. M. Du Casse dit (Les dessous du coup
d'État, page 234) que ce sabre, venu au Roi Jérôme dans le
partage des objets de Napoléon Ier, aurait été, vers 1851,
racheté par le Prince Président, moyennant la somme de
1 000 francs et déposé au Musée d'Artillerie.
N° 9. Un sabre, la poignée en ivoire, le fourreau en fêr,
orné d'étoiles d'or. (Modèle.)]
Est-ce Tépée désignée dans l'État B comme se trouvant en
dépôt chez le comte de Turenne, que l'Empereur nomme :
Une éj)ée en fer et qu'il lègue à son fils?
N° 10. Un sabre que portait S. M. à la bataille du
Mont-Thabor.
Donné par S. M. au Maréchal duc de Tarente à Fontainebleau,
(Inventaire en 1814).
Macdonald rapporte que l'Empereur, en lui donnant ce sabre,
aurait dit: « Vous pouvez, sans blesser votre délicatesse, ac-
cepter un cadeau d'un autre genre. C'est le sabre de Mourad-
Bey que j'ai porté à la bataille du Mont-Thabor. Acceptez-le en
souvenir de moi et de mon amitié pour vous. »
N° 11. Un sabre à lame droite, garde en cuivre doré.
Donné au comte de Turenne. (Inventaire en 1814.)
N° 12. Un sabre dont le fourreau est en cristal. La lame
entièrement gravée. Ce sabre a son ceinturon en
drap ronge brodé en or. Le tout renfermé dans
un étui.
Donné au dix de Vicence. (Inventaire en 1814).
N° 13. Un sabre dont la poignée est surmontée d'une tête
de cheval. Le fourreau garni en perles. Le tout
renfermé dans un étui.
Donné au comte Bertrand, (li.ventaire en 1814.)
340 APPENDICE
Le général Bertrand, dans V Exposé fait par l'ancien Grand-
maréchal Bertrand, relativement aux armes de Napoléon, dit,
page 5 : « L'Empereur me fît don du sabre qu'il portait à la
bataille d'Aboukir. »
Cette note de Bertrand se trouve en contradiction avec Tin*
dicalion du gardien de la garde-robe (Voir n° 6 ci-dessus) et
concorde d'autre part avec la note de Marchand {Inventaire, —
Armes de S. M.) : Un sabre, celui qu'Elle portait à Aboukir.
Le fait que l'Empereur eût conservé dans sa garde-robe le
sabre qu'il avait précédemment donné à Bertrand, s'explique
fort bien par l'instabilité de l'habitation du Grand-Marécl al,
par le fait que l'Empereur, à Sainte- Hélène, aimait à avoir sous
la main tout ce qui lui rappelait les temps anciens. Il avait
aussi (v. Exposé cité ci-dessus) donné à Bertrand son grand
nécessaire et pourtant il le reprend dans sa garde-robe et, par
son Testament, il le lègue à son (ils. Bien mieux, il a emprunté
à Mme Bertrand un médaillon représentant l'Impératrice Jo-
séphine, et ce médaillon est compris dans l'Inventaire.
11 est à remarquer que si, dans le testament et les codiciles,
il est fait deux mentions du sabre dit de Sobieski, il n'en est
fait aucune du sabre donné au général Bertrand et les exécu-
teurs testamentaires, pour expliquer la confusion entre les
deux mentions du sabre de Sobieski ont rédigé celte note : «Le
sabre, porté sur l'État A (Testament § 2) est celui que l'Empe-
reur portait à Aboukir et qui est entre les mains du comte Ber-
trand. »
N° 14. Trois étuis ne contenant rien.
N° 15. Une garde de sabre démontée, antique.
« Poignée de sabre antique » qui, en 1821, est en dépôt chez
M. le comte de Turenne.
Léguée par l'Empereur au Prince Jérôme (État B, § 2).
N° 16. Un poignard à la mameluck : la poignée en or
le fourreau en velours.
Désigné Inventaire de 1821 ; « Un Poignard ».
Testament, § 2 : « Mon poignard ».
LA GARDE-ROBE 341
Légué par l'Empercu:- à son fils.
Musée des Souverains. N° 170. Poignard ayant appartenu à
l'Empereur Napoléon Ier. C'est celui que l'Empereur, dans son
testament, appelle son poignard et qu'il a légué à son fils
(Longueur, 0m,303.)
Lapoijnée est un travail d'orfècrerie italienne du xvie siècle;
la composition est fort ingénieuse et l'or est ciselé avec autant de
finesse que de goût. Ce son' des cartouches dont la succession et
l'enlacement for.ne.it u.ie sorte de réseau sertissant de places en
places comme da tS un cadre élégant des petites têtes d'hommes ou
de femmes et, sur le pommeau, des mufles de lions. Des émaux de
couleurs variées sont posés sur tous tes enroulements dont ils
accusent les contjurs.
Ce beau poignard du xvi6 siècle fut offert à Napoléon Bona-
parte, général en chef de l'armée d'Egypte, après la prise de
Malte et la dissolution de l'ordre de Malle. Il avait été jusque-là
en lapossession des grands-maîtres de l'Ordre de Malte, ayant été
donné à rua d'eux, Jean Parisot de La Valette, par le pape
Pie IV, pour avoir défendu Malte contre l'armée de Soliman.
Le fourreau, d'argent doré, est garni de velours rouge, il a été
fait par Biennais, orfèvre de l'Empereur, et porte son nom gravé
à l'intérieur. Les ornements smt finement ciselés : de chaque côté,
on voit l'aigle impérial couronné et une abeille.
11 convenait de conserver telle quelle la rédaction de
M. H. Barbey de Jouy. Ea réalité, ce poignard fut enlevé de la
Conservatorerie de Malte en même temps que l'épée du grand-
maître La Valette, lestoc et le casque de Manoel Vilhena, des
trophées de toutes sones, l'aryen ene des églises et des cheva-
liers, etc. — Suivant Miège, III. 152 et Boisgelin, II. 220, il avait
été donné, non par le Pape, mais par le roi d'Espagne, Phi-
lippe II, au gra jd-maître La Valette.
N9 17. Un ceinturon en cuir noir, boucle en or.
N° 18. Un ceinturon en soie .
Peut-être le ceinturon de soie blanche fourni en 1811, payé
36 francs.
342 APPENDICE
N° 19. Un cordon soie et or avec sa garniture en cuivra
doré.
N° 20. Deux ceinturons en soie avec crochets en or.
N° 21. Trois crochets d'épée en or.
N° 22. Un ceinturon boucle en or.
Nos 20et22 : six boucles de ceinlnron en forme de boucliers
ornés de têtes d'aigles, letlre initiale N et garnis chacun
d'un S en serpent pour servir de crochet, l'un pour ceinturon de
soie, les autres pour ceinturon de peau de renne brodés en
ot — i 268 francs (Biennais).
On trouve, en février 1806, une fourniture de dix ceinturons
veau lac, garniture d'argent tin; en 1815, une autre fourniture
de six ceinturons d'épée à 60 francs la pièce.
A Sainte-Hélène, on ne trouve, dans l'État du partage du
mobilier, qu'un ceinturon d'épée qui fut attribué à Alonlholon.
IV. BIJOUX
A.. Ordres de Sa Majesté
I. LEGION D'HONNEUR
N° 1 . Un grand collier de la Légion d'honneur.
En 1821, est en dépôt chez M. le comte de Turenne. L'Em-
pe eur le lègue à son fils.
(Voir ci-dessous n° 2.)
:N« 2. Deux grandes décorations de la Légion d'honneur.
Une à Sainte-Hélène. Inventaire de 4821. L'Empereur la
lègue à son fils.
Le 24 juin 1843, le roi Joseph chargea M. Sapey, membre
de la Chambre des députés, de déposer en son nom, sur le
tombeau de l'Empereur, le grand collier de la Légion d'hon-
neur et deux autres objets qu'il portait habituellement. Le
14 juillet 1843, M. Sapey remet au général Petit, comman-
dant l'Hôtel des Invalides, en l'absence du maréchal Ou-
dinot, duc de Reggio, le grand collier, le grand cordon et la
pla-jue de la Légion que portait habituellement Napoléon. La
plaque étant brodée d'ordinaire sur ses uniformes, il s'agit
probablement ici d'une plaque ciselée. Ces trois objets ont été
déposés dans la CeUa.
L'Empereur, dans son cercueil, est revêtu du grand cordon
de la Légion. (Test peut-être la seconde des deux grandes dé-
corations.
La plaque de la Légion coûtait (52 francs, fournie par Je
bailleur.
La croix grand modèle 150 francs, fournie par Biennais.
344 APPENDICE
N° 3. Deux croix pour les grands habitf >
Perdues en Russie. (Inventaire en 1814.)
N« 4. Douze petites croix.
N° 5. Cinq grand- croix de la Légion d'honneur.
N° 6. Huit petites d'officier.
La croix d'or émaillée fournie par Biennais coûtait 75 francs.
Ruban avec rosette, 0,37 centimes.
N° 7. Seize petites de Légionnaire.
N° 8. Une croix de la Légion d'honneur.
Nos 2 à 8.
Inventaire du 46 avril 4821 . « Deux Ordres de la Légion. »
(Un de ces ordres est à l'uniforme de l'Empereur dans le tombeau
Le second doit être vraisemblablement celui indiqué au n° 2).
« Trois décorations de la Légion d'honneur.
« Une grand-croix de la Légion d'honneur.
« Un cordon du même, ordre. »
Inventaire du 5 mai 4821 : « Une grand-croix de la Légion
d'Honneur.
« Deux petites croix de la Légion d'honneur.
« Trois décorations de la Légion d'honneur.
« Un cordon de la Légion. »
IL COURONNE DE FER.
N° 9. Deux grandes décorations d'Italie.
N° 10. Deux croix pour les grands habits.
N° 11. Douze petites croix.
N°» 9 à il.
Inventaire du 46 avril 4821 : «Trois décorations de la Cou-
LA GARDE-ROBE 345
' ronne de Fer dans le second fond de la boite à tabatières. »
Restent seulement deux décorations dans l'Inventaire du
5 mai. Une doit donc être dans le tombeau.
Là croix de la Couronne de Fer (le mot croix est ici tout à
fait impropre), fournie par Biennais, en or émaillé, se payait
90 francs.
III. ORDRE DE LA RÉUNION
N° 12. Trois petites Croix de la Réunion.
N° 13. Deux plaques.
Inventaire du 46 avril 4824 : « Trois décorations de la RSu-
nion. »
Inventaire du 6 mai 4824 : « Deux décorations. »
Une doit donc être dans le tombeau. »
fï» 14. Trois très petites croix de France, de la Couronna
de Fer et de la Réunion.
(Non retrouvé en 1821)
IV. ORDRES ÉTRANGERS
N9 15. Une grande décoration de l'Union de Hollande
N° 16. Une grand croix.
N° 17. Une grande décoration de la Toison d'Or.
N° 18. Un grand collier de la Toison d'Or.
En dépôt chez le comte de Turenne. — Légué par l'Empe-
reur à son fils. État B, § 1.
N° 19. Une grande décoration de Saint-André de Russie.
N° 20. Une grande décoration de Sainte- Anne de Russie.
N° 21. Une grande décoration de Saint- Alexandre de
Russie.
346 APPENDICE
N° 22. Une grande décoration de l'Aigle Noir de Prusse.
K° 23. Une grande décoration de l'Aigle Rouge de Prusse.
N° 24. Une grande décoration de la Fidélité de Bade.
N° 25. Une grande décoration de l'Eléphant de Danemark.
N° 26, Une grande décoration de Westphalie.
N° 27. Une grande décoration des Séraphins de Suède.
N° 28. Une grande décoration de Saint-Hubert de Bavière.
JX° 29. Une grande décoration de la Couronne verte de
Saxe.
TT° 30. Une grande décoration de Saint-Henri de Saxe.
N° 31. Une grande décoration de Saint- Jacques de Por-
tugal.
N° 32. Une grande décoration de Saint-Joseph de Wurtz
bourg.
N° 33. Une grande décoration de Hesse-Darmstadt.
N° 34. Une grande décoration de Saint-Étienne d'Au-
triche.
Tî° 35. Une grande décoration de Saint-Léopold d'Au-
triche .
N° 36. Une grande décoration de l'Aigle d'Or de Wurtem-
berg.
Sauf le grand collier de La Toison d'Or, aucune de ces déco-
rations ne se retrouve dans l'Inventaire de 1821 .
B. Bonbonnières et Tabatières.
A. Sainte-Hélène, les bonbonnières et tabatières sont en-
fermées dans trois boîtes dont une est à double fond. Une de
♦ces boîtes est vraisemblablement « l'écrin d'acaion avec orne-
LA. GAUDli-RODE 347
mients de cuivre incrustés, et compartiments de velours blanc
pour renfermer les tabatières de Sa Majesté » fourni par Bien-
nais en 1808 et payé 625 francs, plus 45 francs pour « un étui
en peau doublé de serge pour le renfermer, avec les armes
dorées dessus. »
N° 1. Une bonbonnière en écaille avec filigranes d'or et
d'émail ornée du portrait de la reine de Naples,
sœur de l'Empereur.
Inventaire du 46 avril 4821, « n° 9. Bonbonnière en écaille
ornée du portrait de la reine de Naples, sœur de l'Empereur. »
Léguée à son fils.
2S9 2. Une bonbonnière en écaille, portrait de Madame
Mère.
Inventaire du 46 avril 4821, « n° 24. Bonbonnière ornée du
.portrait de Madame. »
Léguée à son fils.
No 3. Deux bonbonnières en écaille avec gorges d'or.
Une seule bonbonnière en écaille est portée à l'Inventaire du
16 avril 1821.
L'État du mobilier (5 mai) en indique deux.
L'Empereur lègue à son (ils la bonbonnière qu'il croit seule
•existante.
N° 4. Une bonbonnière en écaille avec cercles et une
gorge d'or.
N° 5. Trois bonbonnières en écaille unie.
Les n09 4 et 5 non retrouvés à Sainte-Hélène.
L'Empereur paraît avoir fait une grande consommation de
ces bonbonnières. Il en avait toujours une sur lui, contenant
de la réglisse anisée en tout petits morceaux.
Ces bonbonnières, en écaille blonde généralement, coûtaient
venez Biennais de 22 à 42 francs, monture comprise.
348 APPENDICE
N° 6. Une tabatière en or, carrée, avec paysage entouré
de perles.
Inventaire du 46 avril 482\ : « Une tabatière en or, émaillée
à l'intérieur, ornée d'une vue de Lacken, entourée de perles.»
Léguée à son fils.
N° 7. Une tabatière en écaille, carrée, avec un médaillon
en émail de Petitot.
Inventaire du 46 avril 4821, n° 16. « Tabatière en écaille
doublée en or, ornée d'un portrait de Turenne, peint par
Petitot. »
Léguée à son fils.
N° 8. Une tabatière en or avec médaillon d'agate onyx
représentant Auguste et Livie,
Inventaire du 46 avril IS2I, n° 14. « Tabatière en or, carré
long, ornée d'un camée antique : Auguste et Livie, lé seul qui
existe. »
Léguée à son fils.
N° 9. Une tabatière carrée, en or, à double couvercle,
médaillon en agate onyx représentant Silène.
C'est la boîte léguée par l'Empereur à Lady Holland. On sait
qu'elle avait été donnée au général Bonaparte par le pape
Pie VI après le traité de Toleniino et que, à Sainte-Hélène, dans
les tout derniers jours de sa maladie, l'Empereur y enferma
un billet sur lequel il ava;t écrit de sa main : Napoléon à Lady
Holland, témoignage de satisfaction et d'estime.
Il désigne ainsi cette boîte dans son testament : « Je lègue
ï Lady Holland le camée antique que le pape Pie VI m'a donné
à Tolentino. »
Il existe une représentation de la boîte gravée par Bradley,
une représentation du camée gravée par Golding; les deux
gravures sur une même plancbe qui porte encore le fac-similé
du billet de l'Empereur.
LA GARDE-ROBE 349
N° 10. Une tabatière en écaille, carrée, médaillon d'agate
onyx, tête de guerrier.
Inventaire du 46 auril 4824, n° 13. « Tabatière en écaille
doublée en or, ornée de la tête d'Alexandre, camée antique. »
Léguée à son fils.
N° 11. Une tabatière en écaille carrée ornée de cinq
médailles antiques.
Donnée par le Cabinet des médailles. (Inventaire de 4844).
Inventaire du 46 avril 4821, n° 8 : « Tabatière en écaille,
doublée en or, ornée de cinq médailles moyen âge. »
Léguée à son fils.
Voir sur les tabatières ornées de médailles antiques provenant du Cabinet
des médailles, la note en fin du paragraphe B.
N° 12. Une tabatière en écaille, avec médaillon représen-
tant S. A. Madame Mère.
Donnée par Madame Mère le jour du Sacre. (Inventaire
de 484 A).
Inventaire du 46 avril 4824, n° 7 : « Tabatière carré long en
écaille doublée en or, ornée du portrait de Madame fort res-
semblant. »
Léguée à son (ils.
N° 13. Une tabatière en écaille, ovale, garnie en or, pierre
gravée.
Inventaire du 46 avril 4824 : « La Sagesse de Scfpion, pierre
gravée ornant une tabatière en écaille doublée en or, donnée
par Pie Y1I lors du Couronnement. »
Léguée à son fils.
N° 14. Une Tabatière en écaille, ovale, garnie en or. —
Cinq médailles antiques.
Peut-être, à défaut de désignation plus ample, est-ce cetle
tabatière qu'il convient d'assimiler avec le n° 8 de l'invenluirj
du 16 avril.
Voir ci-dessus n° //, et en fin de l'article, la note.
350 ATPENDICE
N° 15. Une Tabatière en écaille, ovale, garnie en or. — -
Trois médailles.
Donnée par le Cabinet des médailles. (Inventaire en 484b.)
Inventaire du 16 avril. Sans numéro : « Une tabatière ornée
de trois médailles d'argent, dont se servait l'Empereur à
Sainte-Hélène. »
Léguée à son fils.
C'est la boîte fournie par Biennais en septembre 4809 : « Une
boîte d'écaillé noire, doublée d'or, de forme carré long,
arrondie par les bouts, montée de trois médailles d'argent,
encadrées de cercles d'or ciselés, et, par dessous, des glaces-
pour empêcher le tabac de passer. 590 francs. »
Voir la note en fin de l'article.
N° 16. Une Tabatière en or émaillé, ovale, avec médaillon;
peint sur émail.
Donnée par la ville de Gênes. (Inventaire en 4844-.)
Inventaire du 46 avril 1821 , n° 12 : « Fédération de Milan oil
création de la République Cisalpine en 1797, peinture sur
émail, garnie intérieurement en or. jp
Léguée à son fils.
C'est à celle tabatière que se rattache l'anecdote suivante
racontée par Rœd^rer (Œuvres, III, 302). « Quelques jours
après (le 18 brumaire), j'appris par M. de Talleyrand que
Bonaparte avait l'intention de me faire un présent. Il avait
reçu de la ville de Milan une boîte d'or sur laquelle était
peinte en émail la Fédéralion de Milan. C'était, disait-on,,
un chef-d'œuvre. Il avait ordonné qu'on l'entourât de vingt
mille francs de diamants. Je fus blessé de celte idée. Je
priai Regnaud de Sainl-Jean-d'Angély qui voyait Bonaparte
et plus souvent Bourrienne, je priai aussi M. de Talleyrand de^
me préserver de ce présent. Je ne sais à qui des deux j'ai
l'obligation de n'en avoir plus entend» paiier. »
LA GARDE-ROBE 35f
N» 17. Une Tabatière en écaille, garnie en or, ovale
portrait du Roi et de la Reine de Westphalie.—
Donnée par la Reine de Westphalie.
Inventaire du 46 avril, n° 5 : « Tabatière en or ornée du
portrait du roi et de la reine de Westphalie ».
Léguée à son fils.
N° 18. Une Tabatière en or, ronde, garnie de quatre mé-
daillons. — Donnée par l'Impératrice Joséphine.
Inventaire du 46 avril, n° 10 : « Tabatière en or, ornée de
quatre portraits : L'Impératrice Joséphine, le prince Eugène,,
la Reine Hortense et le Roi de Hollande. »
Léguée à son fils.
N° 19. Une boîte à cure-dents en bois de santal avec
un médaillon. — Donnée par l'Impératrice Joséphine.
Ne se retrouve pas en 1821.
N° 20. Une boîte ronde en ivoire avec médaillon repré-
sentant la bataille de Marengo. — Donnée par la
ville de Dieppe .
Inventaire du 16 avril, n° 22 : « Tabatière en ivoire, bataille
de Marengo, donnée par la Ville de Dieppe. »
Léguée à son fils.
t v
N° 21. Tabatière en ivoire avec médaillon représentant
une revue de Frédéric II. — Donnée par la ville
de Dieppe.
Inventaire du 46 avril, n° 27 : « Tabatière ronde en ivoire.
Frédéric le Grand à Postdam. »
Léguée à son fils.
N° 22. Tabatière octogone en or émaillé, chiffre en bril*-
lants. — Donnée par le Grand Seigneur.
Inventaire du 46 avril é&2.4*n° 26: « Boite carrée en or émail-
352 APPENDICE
lée ornée d'un chiffre en diamants qui lui-même est entouré
de diamants. Donnée par le Scbah de Perse. »
Note de ÏÉtat du mobilier (5 mai) : Tabatière persane enri-
chie de pierres fines.
Autre État : Tabatière persane enrichie de diamants.
Léguée à son fils.
N° 23. Tabatière ronde en lave, avec médaillon en mo-
saïque. — Donnée par le roi de Bavière.
Inventaire du 46 avril 4821, « n° 21 : Tabatière ronde en lave
paysage mosaïque. »
Léguée à son fils.
N° 24. Tabatière ronde en mosaïque garnie en or. —
Donnée par la ville de Vienne.
Inventaire du 46 avril 4S24, « n° 19: Plan de Vienne, tabatière
mosaïque. »
Léguée à son fils.
N° 25. Tabatière ronde en écaille garnie en or avec mé-
dailles de Pierre le Grand et Charles XII. —
Donnée par le Cabinet des médailles.
Inventaire du 46 avril, « n° 18 : Tabatière en écaille ornée
d'une médaille en or d'une grande dimension Paul Ier (sic) em-
pereur de Russie et, au revers, celle en argent de Charles XII. »
Léguée à son fils.
Voir la note en fin de l'article.
N° 26. Tabatière ronde, en écaille garnie en or avec mé-
dailles de Charles-Quint et de François Ier. —
Donnée par le cabinet des médailles.
Inventaire du 46 avril, « n° 32 : Tabatière ronde en écaille
ornée d'une médaille en or de grande dimension Charles-
Quint et, au revers, en argent, celle de François Ier.
État du mobilier : Même désignation. »
Cette tabatière figurait sous le n° 108 dans le musée de San
Martino à l'Ile d'Elbe avec cette description :
LA GARDE-ROBE 353
« Une tabatière ronde, en écaille, doublée en or, avec deux
médailles en argent, l'une de Charles-Quint, Vautre de Fran-
çois Ier.
« Donnée par S. S. le Pape Pie VII à l'Empereur à l'occasion
du Sacre (480A).
« Elle était accompagnée d'une note de M. Joseph Tastu sur
la médaille de Charles-Quint, d'un certificat autographe de
S. A. I. le prince Jérôme, attestant l'authenticité de la taba-
tière donnée par le Pape Pie Vil à Napoléon, le jour de son
Sacre, ledit certificat en date de Quarto le 28 avril 1840. »
Elle a été comprise, sous le n» 199, dans la vente faite en
1880 au Palais de San Donato, et désignée de la même façon
que dans le catalogue. On y donne les dimensions de la ta-
batière ; diamètre : 0,085mm. Diamètre de la médaille de
Charles-Quint 0,065m,a, de la médaille de François I", 0,07 cen-
timètres.
Il est extrêmement douteux que l'indication du donateur
primitif soit exacte.
N° 27. Tabatière octogone en caillou de Vienne, garnie
en or, ornée de trois médailles. — Donnée par
la ville de Vienne.
Inventaire du 46 août, n° 29 : « Tabatière caillou de Vienne
ornée de trois médailles d'argent. »
Léguée à son fils.
N° 28. Tabatière carrée en Burgos travaillée sur toutes
ses parties. — Donnée par le Roi de Naples.
Ne se retrouve pas en 1821.
N° 29. Tabatière ovale en or.
État du mobilier, 5 mai 4824 : Une boite de chagrin rouge
contenant une tabatière en or uni.
N"0 30. Tabatière ronde en or émaillé.
Ne se retrouve pas en 1821.
23
354 APPENDICE
N° 31. Tabatière ovale en écaille garnie en or ornée de
deux médailles. — Donnée par le comte de Rémusat.
Inventaire de 1821, 3e boîle : « Une tabatière ornée de
deux médailles d'argent dont se servait l'Empereur à Sainte-
Hélène. »
Léguée à son fils.
Celte tabatière correspond au n° 216 du Musée des Souve-
rains dont voici la description : Tabatière de l'Empereur Na-
poléon Ier, donnée au Musée des Souverains par l'Empereur
Napoléon III. Longueur 0,093™™, largeur 0,045™*.
De forme ovale, elle est d'écaillé et doublée d'or. Elle a été faite
chez Biennais dont le nom est gravé sur la gorge de l'intérieur .
Deux médailles grecques, d'argent, ornent le couvercle de la boite;
elles sont montées de manière à laisser voir à l'intérieur leur
revers : l'une est la tête de Démétrius /er, roi de Macédoine...
Vautre est la tête d'Antiochus Hiérax, prince de la dynastie des
Sêleucides.
N° 32. Tabatière ovale en écaille garnie en or, ornée de
trois médailles antiques. — Donnée par le ca-
binet des médailles.
Inventaire de 4821, n° 11 : « Tabatière ovale en écaille
doublée en or, ornée de trois médailles en or parmi lesquelles
se trouve celle de César. »
Léguée à son fils.
N° 33. Tabatière octogone en écaille garnie en or ornée
de quatre médailles antiques. — Donnée par le
cabinet des médailles.
Inventaire de 4821, n° 4 : « Tabatière ovale long, en écaille
doublée en or, ornée de quatre médailles où se trouvent
Jules César et Timoléon. L'Empereur s'est souvent servi de
cette tabatière. »
État du mobilier : « Tabatière ovale, quatre médailles en
argent : Régulus, Sylla, Pompée, Jules César. »
Léguée à son fils*
LA CARDE-îlOBE 355
N° 34. Tabatière carrée en or ornée d'une pierre de silex
faisant médaillon. — Donnée par la Reine de Naples.
Inventaire de 4821 , n° 9 bis : « Petite boîte à odeurs en or
ornée du portrait cornaline de la Reine de Naples. »
Léguée à son fils.
Cette petite boîte aurait été prise, à la douane, à M. le comte
de Monthoîon lorsqu'il rentra en France.
N* 35. Tabatière octogone en or ornée de deux médail-
lons représentant les Princesses d'Espagne. —
Donnée par la Reine d'Espagne.
Inventaire de 4821 , n° 20 : « Tabatière en or garnie de deux
portraits : nièces de l'Empereur, filles du Roi Joseph. »
Léguée à son fils.
Tîo 36. Tabatière ovale en écaille garnie en or, ornée du
portrait de S. M. l'Impératrice. — Envoyée de
Vienne au moment du mariage.
Inventaire de 4821, n° 31 : « Tabatière en écaille doublée en
or. Portrait de l'Impératrice Marie-Louise, tabatière que por-
tait souvent l'Empereur. »
Léguée à son fils.
Au Musée des Souverains, sous len° 217, figurait une taba-
tière dont voici la description :
« Tabatière de l'Empereur Napoléon Ier, donnée au Musée des
« Souverains par V Empereur Napoléon III. Longueur 0,O#4mm,
« largeur 0,046.
« De forme ovale, elle est d'écaillé et doublée d'or. Le portrait
« de l'Impératrice Marie-Louise dont elle est ornée a été fait par
« Isabey. La date du 2 avril 1810, incrustée en lettres d'or au-
« dessous du portrait, rappelle l'un des jours de la semaine qui a
« suivi la célébration du mariage de l'Empereur ; le chiffre incrusté
« en or et en argent au-dessus du portrait, est composé des lettres
« N et L, initiales des noms de Napoléon et de Marie-Louise.
« La tabatière, qui fut un cadeau de la jeune Impératrice à son
« glorieux époux, avait été faite chez M. E. Milot, dont le nom
« est gravé sur la gorge de l'intérieur. »
'356 APPENDICE
Il a dû se glisser dans cette notice un certain nombre d'erreurs et
il est difficile de concilier la note du n° 36 de Y Inventaire de 1811
avec la note n° 31 de Y Inventaire de 1821. La date du 2 avril 1816
n'est point destinée, comme on l'a dit, « à rappeler un des jours de la
sema ne qui a suivi la célébration du mariage », mais elle consacre
la date même du mariage religieux. Cette tabatière a été fournie à
Marie-Louise, par Nitot, joaillier, le 11 septembre 1810. u Une taba-
tière en écaille noire, doublée d'or et enrichie du portrait de Sa Ma-
jesté dans un cadre ciselé. Cette boite est ornée du chiffre de LL. MM.
et d'une légende en or incrustée sur le cou\ercle. »
Pour or, façon, fourniture de la boite d'écaillé et du cristal de
roche et étui 596 fr.
Le portrait, par Isabey, a dû être payé comme d'ordinaire. 600 fr.
N° 37. Tabatière ovale en écaille garnie en or, ornée du
portrait de S. M. le Roi de Rome. — Donnée par
l'Impératrice Marie-Louise.
Inventaire du 46 avril 4821 n° 2 : « Le Roi de Rome enfant,
miniature d'Isabey, tabatière en écaille doublée en or, dont
l'Empereur a fait usage .pendant plusieurs années. »
Léguée à son fils.
Cette tabatière d'écaillé noire doublée d'or, ornée d'un cadre
ciselé émaillé avec le portrait du Roi de Rome, a été fournie
par Nitot à Marie-Louise, le 29 février 1812, et payée 600 francs.
N° 38. Tabatière ovale en écaille garnie en or, avec une
pierre gravée. — Donnée par le Cabinet des Médailles.
État du mobilier, 9 mai 4821 : « Une boîte de chagrin rouge
contenant une tabatière avec camée antique. »
L'Inventaire de 4844 contient donc de plus que Y Inventaire
de 4824 les numéros 3, 4, 5, 19, 28, 29 30 et 38, qui ne sont
point assimilés, ou n'ont point été retrouvés.
Par contre, YInventaire du 46 avril 4824 énumère les objets
suivants qui, depuis 1811, ont été achetés par l'Empereur ou
qui, par diverses causes, se trouvaient entre ses mains au mo-
ment de sa mort :
«c iVô 3. Portrait orné de perles de l'Impératrice Joséphine, pre-
mière femme de l'Empereur. »
LA GARDE-ROBE 357
Ce portrait appartenait à la comtesse Bertrand. L'Empereur
le lui fit demander pour que Marchand le copiât, et le porta
lui-même sur son inventaire. Marchand ne put donc le rendre
à la comtesse lorsqu'elle le lui réclama, l'Empereur l'ayant
compris dans tes objets à remettre à son fils.
« N° 6. Petite boite à cure-dents en ivoire, ornée du portrait de
Madame, envoyée à l'Empereur pendant son séjour à Sainte-Hélène.»
« JV° 42 bis. Petite boite carrée en or garnie d'une agate, »
Désignée dans l'État du mobilier : Tabatière surmontée d'une
agate.
JV° 45. Tabatière en lapis, ornée d'un camée, portrait de VEm
pereur Napoléon.
« JS° 25. Tabatière en or, portrait du Roi Joseph, frère de
VEmpereur.
« N9 28. Tabatière en écaille doublée en or, ornée d'une tête
en or d'Alexandre, la seule qui existe. »
L'Empereur avait pourtant cette boîte dès avant 1809 où, en
janvier, Biennais répare, moyennant 18 francs : « Une boîte
d'écaillé cintrée, où est une tête de Mars en or. »
« JS° 30. Bonbonnière en écaille ; Le Roi de Rome priant Dieu
pour son père et la France. »
On sait que celte miniature, popularisée par la gravure, a
été excutée en 1814.
« Sans numéro. Inventoriée dans la deuxième boîte à tabatières
remise à Marchand.
« Douze boites en or, ornées rf'/m N en or couronné. »
Ce sont des boîtes de présents.
« Une boite en pierre de Russie, ornée intérieurement d'un por-
trait. »
« Une botte en ivoire ornée des portraits de Louis XVI, la
Reine et la Dauphine. »
« Une boite ronde en écaille, une chasse à Fontainebleau. »
« Une boite en or, ornée d'un paysage en ivoire. »
Ces boîtes ont été trouvées dans le Cabinet du Roi lors des
Cent-Jours.
« Cinq boîtes se trouvaient dans le tiroir de la table de
Louis XVIII, dit Marchand. L'une, en malachite doublée en or,
avait à l'intérieur le portrait de Madame de Savoie, femme de
ce prince; l'autre, en écaille, offrait la vue d'une chasse à
358 APPENDICE
Fonlainebleau; la troisième, un paysage en ivoire, ouvrage de*
Dieppe, sur une boîte d'or émaillé; la quatrième, en écaille
noire, avait sur son couvercle un saule en ivoire, représentant
la Reine, Louis XVI, le Dauphin et la Dau.phine. Des chœurs
d*anges environnaient cet ouvrage. La cinquième était une boite
d'or, émaillèe, renfermant une médaille du Roi, nouvellement
frappée, et une médaille en argent de Pie VIL L'Empereur me
remit ces tabatières en me disant d'en prendre soin. Elles sont
allées à Sainte-Hélène, et depuis, remises à la Famille impériale
après la mort du Roi de Rome. »
La cinquième boîte ne se retrouve ni dans Y Inventaire de
4824 f ni dans l'État du mobilier.
NOTE SUR LES TABATIERES ORNÉES DE MÉDAILLES
PROVENANT DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
M. Du Mersan, auteur des Saltimbanques et conservateur du Ca-
binet des Médailles, a, dans une brochure publiée en 1838, accusé
l'Empereur d'avoir dépouillé à son profit cet établissement national.
Il est vrai que le même Du Mersau, dans une autre brochure publiée
en 1844, a fort atténué les termes de son réquisitoire, et simplement
regretté que Napoléon ait accepté les médailles qui lui étaient offertes.
En combinant ses diverses affirmations, dont plusieurs sont contra-
dictoires, on pourra sans doute rétablir la vérité et, du même coup,
on découvrira peut-être à quelles effigies sont les médailles non dé-
crites qui ornaient les tabatières inventoriées sous les nos 11, 14»
15, 31, 32, 33 et 38.
« En 1803, dit M. Du Mersan, les Consuls de la République se font
livrer, par les conservateurs du Cabinet, des médailles antiques offrant-
quelques allusions aux vertus dont ils se regardaient comme les types.
Le Premier Consul obtient un Marc-Aurèle, un Antonin et un Ha-
drien. Je ne sais pourquoi on y joignit un Domitien.
a Le 13 février 1809, M. de Remusat, maître de la garde-robe
autorisé par le Ministre de l'intérieur, vient choisir des médailles d'or
pour orner une tabatière destinée à Sa Majesté. Il prend les médailles
des plus illustres conquérants et des fondateurs de dynastie : cell'#.
de Ptolémée, fils de Lagus, fondateur de la monarchie grecque en
Egypte; Démétrius Poliorcète; Antiochus le Grand; Mithridate Ier,
conquérant de la Médie; Phraate II, vainqueur de Démétrius et
d' Antiochus; enfin, celles de Titus, de Trajan, de Septime Sévère et
de Constantin.
LA GARDE-ROBE 359
« Dans la visite que Napoléon, accompagné de Marie-Louise, fait
à la fia de 1810 au Cabinet des Médailles, il demande à voir les mé-
dailles de divers chefs de dynasties : Séleucus Nicanor, Ptolémée
Lagus, César, Pompée, Mithridate, Constantin, Démétrius Poliorcète
Antiochus le Grand, Phraate II roi des Parthes. On les lui offre :
elles ornent une tabatière. »
Voilà donc, d'après M. Da Mersan, d'une part, quatre médailles prises
par le Consul en 1803, cinq et quatre en 1809, onze eu 1810. A la
vérité, ici, M. Du Mersan est moins affirmât'.!. Dans sa brochure de
1838, il omet cette visite, et il fait d'autant mieux que plusieurs des
médailles désignées par lui comme ayant été offertes en 1810, auraient
fait double emploi avec celles choisies par Rémusat en 1809.
Il est plus que vraisemblable que les trois médailles de 1803 sont
celles qui ornent la tabatière n° 15
Quant aux médailles choisies en 1809, deux figurent, comme on
l'a vu ci-dessus, sur la boite n° 31 . » Une boîte d'écaillé noire doublée
d'or, avec deux médailles d'argent montées dessus, et cercles ciselés
dessus et dessous, » livrée par Biennais en septembre 1809, e4 payée
560 francs.
Mais en même temps Biennais livre :
« Une boîte d'écaillé noire doublée d'or, de forme carré long, arron-
die par les bouts, montée de trois médailles d'argent encadrées do
cercles dor ciselés et, par dessous, des glaces pour empêcher le tabac
de passer; prix : 590 francs. »
C'est bien probablement la boite n° 15.
« Une autre boîte de même genre, mais à pans, ayant sur le couvercle
quatre médailles d'or avec cercles d'or ciselés ; prix, 595 francs. »
C'est ici incontestablement la boîte octogone n° 33.
Restent à trouver les boîtes nos 11, 14 et 32. La note suivante, ré-
digée par Visconti, vraisemblablement sur la demande du Grand-
maréchal ou de M. de Rémusat, pourra mettre sur la trace et aider
à les assimiler.
Note de quelques médailles d'or et d'argent propres a orner
LES TABATIÈRES DE Sa MAJESTÉ ET REPRÉSENTANT DES PORTRAITS
DE GRANDS HOMMES.
ROMAINS
Argent petit module, — Romulus; Numa; Scipion l'Africain;
Marcellus, le vainqueur de Syracuse; Sylla; Agrippa.
Or petit module. — Auguste; Titus; Trajan; Hadrien, grand pro-
tecteur des Arts; Antonin Pie; Marc-Aurèle; Septime Sévère; Auré-
lien, le vainqueur de Palmyre; Probus, Constantin le Grand.
ROIS GRECS
Médaillons d'argent. — Ptolémée, fils de Lagus, fondateur de U
monarchie grecque en Egypte; Lysimaque; Démétrius Poliorcète
360 APÎPENDICE
Attale Ier, roi de Pergame, vainqueur des Gaulois en Asie; Attale II,
guerrier distingué et grand protecteur des lettres et des ^rts ; An-
tiochus le Grand.
Médailles d'argent, petit module de moyenne forme. — Gélonv
roi de Syracuse et vainqueur des Carthaginois en Sicile ; Mithridate Ie>\
roi 'es Parthes, conquérant de la Médie et d'une partie de la Bac.
triane ; Phraate II, roi des Parthes, vainqueur de Démétrius et d'An
tiochus VII.
On a omis des portrails que Sa Majesté a déjà sur ses tabatières,
ainsi qu'Alexandre le Grand, Mithridate VI, roi du Pont, César, etc. »
On retrouve ici tous les noms cités par M. Du Mersan: il est vrai-
semblable seulement que les boites où figurent les médailles choisies
par Rémusat sur les indications de Visconti, ne furent point confec-
tionnées immédiatement.
En prenant les choses au pied de la lettre, en admettant que M. Ré-
musat ait emprunté au Cabinet les deux médailles de la boite n° 31,
il résulte des inventaires que Napoléon n'a eu sur ses tabatières que
26 médailles et un camée, savoir :
Boîte n<> il. — 5 médailles antiques.
Boite n« 14. — 5 — —
Boite n» 15. — 3 — —
Boîte n° 25. — 2 médailles modernes.
Boite n© 26. — 2 — —
Boîte n<> 31. — 2 médailles antique».
Boîte n<> 32. — 3 — —
Boite no 33. — 4 — —
Boîte n° 38. — 1 camée antique.
Par conséquent, en admettant qu'il les ait toutes reçues du Cabinet
des Médailles, voilà le tort qu'il a fait à ce dépôt public.
Après Tilsitt, par un seul de ses dons, il l'avait enrichi de 8.465
médailles antiques et quatre volumes in-folio suffisent à peine à éta-
blir le compte de ce qu'il y a fourni de 1793 à 1814.
G. Autres Bijoux.
N° 1. Un médaillon d'agate onyx représentant nne tête
d'Empereur avec un aigle an revers.
En note (1814?). « Donné au Grand Écuyer. » (Caulaincourt.)
N° 2. Un médaillier contenant des pièces de monnaie.
Donné par le Vice-roi. (Inventaire en 184 A.)
LA GARDE-ROBE 3G1
Ce sont les monnaies d'Italie qui ont été mises dans le
cercueil.
N° 3. Une boîte en velours brodé en or, renfermant trois
médailles : (Or, argent, bronze).
En note (Inventaire en 1814) : donnée par la ville de Paris.
Ne se retrouve pas en 1821.
N° 4. Une boîte en maroquin renfermant quatre médailles :
Deux en or, deux en argent.
En note (Inventaire en 4844) : donnée par la ville de Paris.
Ne se retrouve pas en 1821.
N° 5. Une boîte en maroquin renfermant deux médailles :
une en or, une en argent.
En note (Inventaire en 4814) : donnée par la ville de Paris.
Ne se retrouve pas en 1821#
N° 6. Quatre paires de boucles de souliers en or«
Dans YInventaire du 46 avril 4824. Troisième boîte : « Une
paire de boucles à souliers dont se servait l'Empereur à Sainte-
Hélène. »
Léguée à son fils.
Dans l'État du mobilier (5 mai), en outre : « Une paire de
boucles à souliers. »
L'Empeieur la lègue au prince Joseph.
Biennais faisait payer à l'Empereur la paire de boucles do
souliers en or, 563 francs.
N° 7. Six paires de boucles de jarretières en op.
Dans YInventaire du 46 avril 4824. Troisième boite ; « Une
paire de boucles de jarretières. »
Léguée à son fils.
Dans Y État du mobilier, en outre : « Une paire de boucles
à jarretières. »
362 APPENDICE
- L'Empereur la lègue au prince Lu< ien.
Biennais faisait payer la boucle de jarretière en or, chape
en or, 29 francs; chape en acier, la paire, 33 francs.
N° 8. Deux paires de boucles de col en or.
Dans l'Inventaire du 46 avril 18%4. Troisième boîte. « Une
paire de boucles de col, en or. »
Léguée à son fils.
Dans YÉtat du mobilier, en outre : « Une boucle de col. »
L'Empereur la lègue au prince Jérôme.
No 9. Une agrafe en diamants.
Ne se retrouve pas en 1821.
N° 10. Trois montres en or à répétition.
A Sainte-Hélène, l'Empereur n'avait plus que deux montres,,
ainsi désignées, dans Y Inventaire du 46 avril :
« Deux montres de l'Empereur en or, l'une ayant une chaîne
de cheveux de l'Impératrice Marie-Louise, un petit cachet avec
une N couronnée; l'autre, sans chaîne ni cachet. »
L'Empereur les lègue à son fils et ordonne que Marchand
fera faire à Paris une chaîne de ses cheveux pour la seconde
montre.
Le 1er janvier 1819, l'Empereur avait donné, au Grand-
maréchal Bertrand, une de s^s montres en or, en lui disant:
a Tenez, Bertrnnd, elle sonnait deux heures delà nuit à Rivoli,,
quand je donnai ordre à Joubert d'attaquer. »
En quittant l'Ile d'Elbe, au moment où Marchand dressait
l'inventaire des objets qu'il laissait à Madame Mère, l'Empe-
reur, trouvant sous sa main une montre de Lépine, semblable
à celle qu'il portait : « Prends cette montre, dit-il, je te la
donne, . Elle date de mon Consulat. » A cette montre était
attachée une chaîne en or et une clef.
C'était celte montre que M. Marchand avait offerte au Musée
des Souverains, où elle figurai l sous le n° 382. M. Barhel de
Jouy n'en a malheureusement pas donné la description
LA GARDE-ROBE 3IJ3
On ne trouve, se rapportant aux montres, que l'indiralion
des réparat;ons faites, en février et avril 1806, par Mujmier,
aux diverses montres de Sa Majesté, dont une grosse montre
de voiture, 336 francs. Il faut noter en passant que si celte
montre d'argent que nous croyons assimilée à l'une des deux,
du n° 14, est la montre de voiture, réparée par Mugnier, en
février et avril 1806, elle ne saurait être, comme le dit Mar-
chand, le réveille-matin du Grand Frédéi ic. Pourtant dans {In-
ventaire de mes effets que Marchand doit garder pour remettre à
mon fils, l'Empereur dit bien : « Mon réveille-malin. C'est le
réveille-matin de Frédéric II, que j'ai pris à Posldam (dans la
boite n° 3), » et il ne se trouve, dans l'inventaire de la boîte,
aucune autre montre d'aigent que celle-ci.
N° 11. Une montre à quatre cadrans.
(Inventaire en 4814) : donnée à Murât à Smolensk, le
10 novembre 1812.
N° 12. Trois chaînes de montre en or.
Voir ci-dessus, n° 10, pour une de ces chaînes.
N° 13. Quatre clefs de montre.
Voir ci-dessus, n° 10.
N° 14. Deux montres en argent à sonnerie.
Inventaire du 16 avril 1821. « Une grosse montre d'argent,
cette montre se mettait dans la voiture de l'Empereur en
campagne. La clef est attachée par une chaîne d'or. » Cette
montre est léguée, par l'Empereur, à son fils. Elle a été donnée
au prince Victor Napoléon, par le duc de Padoue qui la tenait
de son père.
Marchand ajoute à la note dictée par l'Empereur: « C'est le
réveille-matin du Grand Frédéric. » Cette assertion se trouve en
contradiction avec la note ci-dessus, n° 10.
L'autre montre ne se retrouve pas en 1821.
364 APPENDICE
îï0 15. Trois flacons de chasse en argent
État du mobilier, 5 mai 1821 . Trois flacons à eau-de-vie,
dont deux en argent et un en vermeil. »
État dressé, par Marchand, pour le Roi de Rome : « Deux
flacons à eau-de-vie, en argent, que portait le chasseur en
campagne et un autre en chagrin vert. Ce dernier flacon porté
sur l'état : flacon en vermeil, n'a de vermeil que l'anneau.
Le corps du flacon est en maroquin vert. Il est resté aux mains
de M. de Montholon. »
Légués à son fils.
N° 16. Douze paires d'éperons en argent.
Au 5 mai 1821, il ne restait à lEmpereur que trois paires
d'éperons en argent. Une paire fut mise à ses bottes, dans le
tombeau, deux légués à son fils, un éperon isolé échut, dans
le partage, à Marchand. L'Empereur avait quatre paires d'é-
perons en arrivant à Sainte-Hélène, mais il en avait donné
une paire à Las-Cases, le 10 janvier 1816; les éperons qui lui
avaient servi dans la campagne de Dresde et dans celle de
Paris : « Tenez, mon cher, lui dit-il, voilà pour vous, ils m'ont
servi à Champaubert, » Un de ces éperons, donné par M. le
baron E. de Las-Cases, à J.-B Lousada, jun. esq. figurait au
Musée des Souverains, sous le n° 208. Il mesurait 0,110 de
long et 0,070 d'ouverture.
La paire d'éperons fournie par Biennais coûtait 54 francs.
N° 17. Deux étuis de ciseaux en vermeil*
Ne se retrouvent pas en 1821.
N° 18. Quatre petites lorgnettes.
Inventaire du 46 avril 4824 : 1° Deuxième boîte des taba-
tières : a Deux petites lunettes dont se servait l'Empereur aux
armées. »
2« Troisième boîte. « Une petite lorgnette du nombre de
celles dont se servait l'Empereur aux armées. »
Léguées à son fils.
LA GARDE-ROBE 365
État du mobih'er, 5 mai. En dehors de ces trois petites lor-
gnettes inventoriées avec les tabatières : « Une petite lorgnette »
attribuée, dans le partage, au comte Monlholon.
Ces lunettes peuvent être celles qui furent fournies par Le-
rebours, en septembre et octobre 1806 : « Deux lunettes en
vermeil de 21 lignes, à tirages , coûtant 440 francs ; deux lu-
nettes de 18 lignes, coûtant 360 francs.
N° 19. Deux tuyaux de pipes en bois de jasmin avec un
bout d'ambre.
Ne se retrouvent pas dans les inventaires de Sainte-Hélène.
N° 20. Deux pièces d'étoffe de Perse.
État du mobilier, 5 mai : « Deux pièces de drap d'or de
Constantinople. «Point de désignation d'attribution dans le
partage des effets.
N° 21. Quatre tapis de Turquie.
L'Empereur a sans doute disposé de deux de ces tapis : il
ne se souvient, en tout cas, que de deux, qui sont déposés, à
Paris, chez le comte de Turenne et qu'il lègue, l'un à la Reine
de Naples, l'autre à la Reine Hortense.
D. Objets divers.
N* 1. Deux grands nécessaires en vermeil.
L'un de ces nécessaires est nécessairement celui que l'Em-
pereur lègue à son fils et qu'il désigne en ces termes : « Mon
nécessaire d'or, celui qui m'a servi ie malin d'Ulm, d'Auster-
litz, d'iéna, d'Eylau, de Friedland, de l'Ile Lobau, de la
Moskowa, de Montmirail; sous ce point de vue, je désire qu'il
soit précieux à mon fils. (Le comte Bertrand en est déposi-
taire depuis 1814.) »
Ce nécessaire renferme trois séries d'objets : 4° Objets pour
le travail du cabinet, au nombre de seize.
366 APPENDICE
2° Objets pour la toilette, au nombre de quarante-neuf.
3° Objets pour la bouche, au nombre de quarante-quatre.
On n'a point Je prix qu'il a été payé à Biennais : certains
des objets qui le composent sont marqués d'un B, ce qui
prouve qu'ils ont été achetés antérieurement à l'Empire. La
plus grande partie des objets portent pourtant les armes im-
périales, mais, si l'Empereur, comme il le dit, s'en est servi pen-
dant la campagne de Tan XIV, c'est tout au début de l'an XIII
qu'il l'a fait compléter, et la facture n'a point été encore re-
trouvée. Toutefois, on peut s'en faire une idée si l'on se sou-
vient qu'un nécessaire acheté par l'Empereur, au retour d'Es-
pagne, en 1809, et composé seulement de soixante-huit pièces,
dont dix-neuf pour la bouche, a étépayé à Biennais 4,062 francs.
Ce nécessaire, avant d'arriver au Musée de la ville de Paris,
où il est aujourd'hui conservé, eut toute une histoire. Voici ce
que raconte le Grand-maréchal : « En avril 1814, l'Empereur
avait chargé M. de Turenne, maître de sa garde-robe, d'exa-
miner ses nécessaires et d'en choisir un dont il voulait me faire
présent. M. de Turenne proposa à Sa Majesté de me donner
«on grand nécessaire qui était peu portatif. L'Empereur m'en
fit gracieusement cadeau. En 1815, à Rochefort, lorsqu'il avait
le dessein de s'embarquer pour l'Amérique, l'Empereur me
dit qu'il lui serait agréable que je fisse venir son grand né-
cessaire des batailles, et qu'il m'en paierait la valeur. Je ré-
pondis que je le ferais venir 1res volontiers, puisque telle était
«a volonté, mais que j'attachais trop de prix à ce beau pré-
sent pour renoncer à en être propriétaire. L'Empereur, animé
dans ses derniers moments du désir d'environner son fils de
tous les souvenirs qui pouvaient lui rappeler la gloire de son
père, exprima l'intention que ce meuble fut joint à tous les
autres objets qu'il laissait à son unique descendant légitime. »
Après la mort du Roi de Rome, le Grand-maréchal considéra
que le nécessaire, — et, bien plus, les armes de l'Empereur!
— étaient devenues sa propriété personnelle. 11 disposa des
armes et du nécessaire au mépris des droits incontestables de
la famille de Napoléon, et malgré les protestations du Roi
Joseph, il remit, le 4 juin 1840, les armes de l'Empereur à
Louis-Philippe et fit, le même jour, don du nécessaire à la
ville de Paris.
LA GARDE- ROBE 367
Ce nécessaire fut déposé, en 1853, au Musée des Souve-
rains, tout en restant la propriété de la ville et, après que le
Musée des Souverains eut fait place au Musée ThierSj il fut
restitué à la ville, et fait partie du Musée Carnavalet.
J'ignore la destinée du second grand nécessaire en vermeil.
Un fut acheté à Biennais, en janvier 1809; les pièces sont
contenues dans un coffre en acajou massif, à portant in-
crusté, avec serrure en trèfle. Tous les objets sont en argent
vermeille; ils sont d'ailleurs fort simples d'ornementation et
la seule pièce où la ciselure semble jouer un rôle est le pla-
teau pour le déjeuner, avec bordure à aigles et couronnes.
Les autres pièces, quoique fort bien exécutées, ne sortent
point du courant de la fabrication de Biennais et ne se distin-
guent que par les armoiries impériales dont elles sont tim-
brées. Ce nécessaire coûte 4,062 francs. Mais sur la même
facture de Biennais on trouve cette indication : « Mis en état
le grand nécessaire, le nécessaire de vermeil, deux petits né-
cessaires de portemanteau. » Donc, le nécessaire de vermeil
existait avant 1809, et ce n'est point celui qui a été fourni à
celte date.
N° 2. Trois grands nécessaires en argent.
Un de ces nécessaires est vraisemblablement celui que l'Em-
pereur désigne sous le n° 4 du § III de lÉtat A : « Mon néces-
saire de toilette » et dans Vlnventaire des effets que Marchand
doit remettre au Roi de Rome : « Mon nécessaire d'argent,
celui qui est sur ma table garni de tous ses ustensiles, ra-
soirs, etc. » Marchand ajoute cette note : « Plusieurs pièces
manquent à ce nécessaire dont l'Empereur, depuis longtemps,
ne se servait pas à Paris. La boîle, qui contient le cœur de
l'Empereur, enfermée dans le tombeau, appartient à ce né-
cessaire. » Ce nécessaire est légué par Napoléon à son fils.
On trouve deux grands nécessaires d'argent que l'Empereur
achète postérieurement à 1809, l'un de 1 200 francs, l'autre,
bien plus complet, de 3 730 francs 94 centimes, mais, à défaut
de renseignements détaillés sur le nécessaire légué par l'Em-
pereur à son fils, il serait hasardé de tenter une assimilation.
368 APPENDICE
N° 3. Sept petits nécessaires de portemanteau.
Il ne se trouve, dans l'Inventaire du 5 mai, aucune indica-
tion relativement à ces nécessaires de portemanteau et il est
certain qu'il ne se trouvait aucune boîte de ce genre à Sainte-
Hélène. Pourtant le nombre en était singulièrement multi-
plié : l'Empereur en a acheté plus de douze en très peu d'an-
nées. Chacun coûte 400 francs (un seul 450). Ce genre de
nécessaire est du type courant, avec double fond pour les fla-
cons et les boîtes à éponges, etc., et tablette supérieure pour
la coutellerie, réduite à très peu d'objets. Le Prince Victor-
Napoléon possède le compartiment supérieur d'un nécessaire
de ce type; il le tient du duc de Padoue, mais celui-ci faisait
erreur lorsqu'il pensait que ce nécessaire avait servi à l'Em-
pereur à Sainte-Hélène. Ou peut en voir la reproduction dans
le Figaro-Illustré du mois d'avril 1890.
N° 4. Un nécessaire contenant un déjeuner complet.
Ne se retrouve pas dans V Inventaire de 4821.
N° 5. Deuxbid3ts en vermeil.
État du mobilier, 5 mai i8%i : « Un bidet et une seringue
en vermeil ». L'Empereur lègue expressément à son fils son
bidet de vermeil, mais dans l'Étal, dressé par Marchand, des
effets dont il est dépositaire, on trouve seulement : « Un bidet,
la cuvette en plaqué et la seringue en vermeil ».
En août et septembre 1808, Biennais fournit : un bidet en
argent vermeil, la seringue et ses canons, la cuvette, la boîte à
éponge, le tout en argent doré, deux flacons en cristal taillé
à diamants et les armes gravées sur toutes les pièces : 1 904 fr.
Le coffre d'acajou avec ornements de cuivre incrustés, serrure
et sabots dorés et l'étui en peau de vache doublée de serge,
452 francs.
Je ne trouve point la fourniture du second.
N° 6. Un bidet en argent.
État du mobilier^ 5 mai 48%1 ; « Deux bidets ordinaires avec
LA GARDE-ROBE 369
cuvettes en plaqué, » attribués un à Montholon et un à Mar-
chand.
En janvier 1809, Biennais remet à neuf le bidet en argent
et son coffre : 60 francs.
N# 7. Un bidet en étain.
Peut-être le second bidet à cuvette en plaqué ci-dessus.
En janvier 1809, fourni par Biennais, un bidet en acajou,
cuvette argentée, seringue en étain fin, compartiment? en
peau. 300 francs.
N° 8. Une seringue en argent.
État du mobilier, 5 mai 4824 : deux seringues d'argent-
ITo 9. Trois pots de nuit en vermeil.
État du mobilier, 5 mai 4824 : « Un pot de chambre en ver-
meil». L'Empereur lègue à son fils: « Mes tables de nuit,
celles qui me servaient en France ». Marchand, dans l'État des
effets dont il est dépositaire, signale : « Deux tables de nuit
de campagne avec accessoires ».
En 1806, Biennais fournit un pot de chambre en argent ver-
meil de 501 francs; en 1809, un pot de chambre en argent ver-
meil avec les armes de 424 fr. 40 centimes.
XT° 10. Une seringue en argent.
(Voir N° 8.)
N° 11. Une bassinoire en argent.
Ne se retrouve pas en 1821.
N° 12. Deux bassinoires en cuivre.
Ne se retrouvent pas en 1821.
N° 13. Deux lampes de nuit en argent.
Ne se retrouvent pas en 1821.
?4
370 APPENDICE
N° 14. Deux cassolettes en vermeil pour les parfums.
État du mobilier, 5 mai 4821 : « Une cassolette en ver-
meil ».
Léguée par l'Empereur à son fils.
N° 15. Une cassolette en argent pour les parfums.
Ne se retrouve pas en 1821.
N° 16. Quatre boîtes à rasoirs.
Biennais répare, en 1809, deux boîtes à six rasoirs chacune et
les double en velours vert — de même pour deux boîtes à
douze rasoirs — ce qui fait bien les quatre boîtes en question.
D'autre part, en 1821, il se trouve dans l'État du mobilier
une boîte de rasoirs qui est partagée entre Marchand et Mon-
tbolon.
N» 17. Trois grandes boîtes à tabac fermant à clef.
L'Empereur lègue à son fils : « Une petite boîte pleine d&
son tabac » et Marchand précise : « Une petite boîte en acajou
contenant du tabac. » Est-ce l'une de ces boîtes?
N° 18. Une boîte en chêne pour le tabac contenant 12 ki-
logrammes.
Non retrouvée en 1821.
N° 19. Quatre rondins en étain pour le tabac.
Le 30 mars 1809, Boicervoise, potier d'étain a fourni cinq
boîtes en étain garnies de leurs bouchons et clés à vis, coû-
tant ensemble 54 francs et contenant 3 kilos 250 grammes de
tabac.
N° 20. Une boîte en acajou pour le bois d'aloès.
Non retrouvée en 1821
LA G A^ DE ROBE 371
TT<> 21. Deux sacs de maroquins pour le bois d'aloès.
Non retrouvés en 1821.
Le bois d'aloès coûtait 72 francs l'once et était fourni pai
Biennais. L'Empereur en taisait une giande consommation
dans les cassolettes à parfum»
TABLE DES MATIERES
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION.
i. — L'ÉTIQUETTE
L'ancien et le nouveau régime. — Le Roi. — La Noblesse.
— Le Clergé. — Le Tiers-Élat. — Le Peuple. — Le
principe d'autorité aboli parla Révolution. — Nécessité
pour Napoléon de les rétablir. — Origine qu'il donne à
son pouvoir. — Charlemagne. — Ressemblance singu-
lière des situations. — Formation de ]a Cour à l'exemple
de la Cour carolingienne. — Grands dignitaires. —
Grands officiers de l'Empire. — Grands officiers de la
Couronne. — L'Étiquette. — Sa raison d'être. — Par elle
seule subsistent les monarchies absolues. — L'Étiquette
bourbonienne. — Napoléon ne peut la rétablir entière.
— Pourquoi? — Le Roi. — L'Empereur. — Le Concilia-
teur. — Service d'honneur. — Service des besoins. — Ap-
partement (^honneur. — Appartement intérieur. — La
Vie vraie de Napoléon s'écoule dans l'Appartement inté-
rieur.
D. — LES APPARTEMENTS* — LA SURVEILLANCE... 47
Où chercher les appartements de l'Empereur? — Les Dis-
positions plus utiles a connaître que le mobilier. —
Division des appartements du Palais. — Grands appar-
tements. — Appartement ordinaire. — Appartement
376 TADLE DES MATIÈRES
d'honneur. — Appartement intérieur. — Appartement
secret. — Dispositions des lieux. — Postes de garde. —
Les Adjoints du Palais. — Reynaud. — Clément. —
Ségur. — Tascher. — Le Gouverneur du Palais. — Le
Sous-eouverneur. — L'Adjudant Auger. — Les Rondes.
— Épisodes. — Comment l'Empereur est gardé dans
l'appartement intérieur. — Projet de formation de com-
pagnies de gardes du corps à la fin de 1812.
III. — LA TOILETTE C5
La Chambre à coucher de l'Empereur. — Le réveil. — Le
Premier valet de chambre; Constant. — L'Ouverture du
courrier. — Le Service de santé. — Yvan. — Corvisart.
Le Thé. — Le Bain. — Valets de chambre de toilette.
Roustam, Saint-Denis, dit Ali. — Gages et gratifications.
— La Barbe. — Lavage à grande eau. — Le Pédicure.
— Le Coiffeur. — Coiffure de l'Empereur. — Frottage
à la brosse. — L'Habillement. Le Sachet. Les Bas. Les
Souliers. Les Bottes. La Veste. L'Épée. Le Grand-cordon.
L'Habit de grenadier. Le Frac de chasseur à cheval. Les
Décorations. — Le Maitre de la garde-robe. Rému-
sat. Turenne. — Le Chapeau. — Le Mouchoir. — La
Lorgnette." La Bonbonnière. — La Tabatière. — Les
Montres. — L'Argent.
IV. — LE LEVER 117
Le Chambellan de jour. — Le Salon de service. — Le Ser-
vice. — Les Grandes entrées. — Le salon de l'apparte-
ment ordinaire. — Le Lever. — Les Audiences. —
Grâces accordées. — « Étiquette des audiences.
V. — LE DÉJEUiNER 133
Le Déjeuner attend. — Service du déjeuner. — Guignet,
dit Dunan, maitre d'hôtel. — Le Menu. — Gomment
TABLE DES MATIÈRES 377
l'Empereur déjeune. — Ses goûts en cuisine. — La
Soupe de soldat. — Un Cheveu. — Les Crépinettes de
perdreau. — Le Vin de Chambertin. — La Vaisselle. —
L'Argenterie. — Le Roi de Home au déjeuner. — Les
Enfants. — Talma. — Denon. — Fontaine. — Les Com-
pagnons d'Egypte. — Les Cuisines. — Les Chefs.
VI. — LE CABINET DE TRAVAIL 153
Les Visites à l'Impératrice. — Le Cabinet. — L'Ameuble-
ment. — L' Arrière-cabinet. — Représentations exis-
tantes du Cabinet. — Le Cabinet lopographique. — Le
Secrétaire intime. Méneval. Fain. — Les Gardes du porte-
feuille. — Les Secrétaires du cabinet : Clarke. Mounier et
le bureau des traducteurs. — Deponthon. — Le Bureau
topographique. — Bâcler d'Albe. — La Bibliothèque. —
Denina, Ripault, Barbier. — Dépenses de la bibliothèque.
Reliures. — Livres imprimés par ordre de l'Empereur.
— Soin qu'il prend des livres. — Papier à écrire. —
— Étals. — Boîtes à compartiments. — Dictionnaires
manuscrits.
Vil. — LE TRAVAIL 179
Les Dictées. — Mode de rédaction des dictées. — Variété
du travail. — Les Portefeuilles des Ministres. — Réali-
sation de l'irréel. — Les Signatures. — Les lettres de
la main. — Les Budgets. — Les Économies. — La
Petite cassette. — Ecriture et Orthographe. — Travail
avec les chefs de service. — Les Grands dignitaires. —
Le Secrétaire d'Étal. — Le Grand juge. — Les Rela-
tions extérieures. — D'IIauterive. — L'Intérieur. —
Les Finances. — Les Missî dominici. — Les Journaux.
Les Affaires privées. — Les Mariages : mariage Aldo-
brandini-La Rochefoucauld. — Le Conseil d'État. —
Le Local. — Ordre des discussions. — Libellé des
378 TABLE DES MATIÈRES
discussions. — Les Auditeurs. — Divertissements de
l'Empereur en séance. — Travail après le Conseil. —
Napoléon prend pour lui la grosse part. — Les jours dfr
flême. — La Chasse. — Travail en plein air.
VIII. — LE DINER 22a
Les Visites de Napoléon à l'Impératrice Joséphine. —
Marie-Louise. — Le Roi de Rome. — Toilette de l'Im-
pératrice. — Les retards du Dîner. — Où le Dîner était
servi. — Manière de mettre le Couvert. — Les Menus. —
La Table de l'Empereur moins copieuse que celle des
contemporains. — Vingt-trois poulets. — Joséphine et
la bonne chère. — Travail pendant le dîner.
IX. — LA SOIRÉE 237
Le Café. — Audiences en Tan XII. — Les Entrées. — Le Ser-
vice. — Dîner des officiers de la Maison. — Cinq tables.
— Les Cercles. — Le Trictrac. — Napoléon aux Cercles.
— Les Bals. — Le Bal du 23 février 1806 à la Marine. —
Le Grand-Père. — Le Coucher. — Sommeil de l'Empe-
reur. — Réveils subits. — Travail. — Le Médianoche. —
Dix-huit heures de travail.
X. — LE DIMANCHE 235
L'Empereur interrompt rarement son travail dans la se-
maine. — Point de promenade. — La Terrasse du
Bord de l'Eau. — Travail du Dimanche. — Toilette. —
Matinée. — Départ pour la Chapelle. — Cortège de l'Im-
pératrice. — Cortège de l'Empereur. — Fusion des deux
Cortèges. — La Chapelle. — Musique de la Chapelle. —
La Messe. — Tenue de l'Impératrice. — Tenue de l'Em-
pereur. — Première et deuxième Chapelle. — Retour
daus les Grands Appartements. — La Grande Audience,.
TABLE DES MATIÈRES 379-
— Napoléon et Ameilhon. — Les Interrogatoires. — Le
Grand Cabinet. — Les Serments. — La Grande Parade.
— Cortège de l'Empereur. — Les Dîners du Consulat. —
L'Audience diplomatique. — Dîner diplomatique. —
Dîner de Famille. — Le rang de Famille. — Le Grand
Couvert. — Le Menu. — Bernadolte au dîner de famille.
— La Soirée du Dimanche. — Influence du second
Mariage.
APPENDICE 291
LA GARDE-ROBE DE L'EMPEREUR 29a
I. — OBJETS DE COSTUME 296
§ i. Grand costume 297
§ 2. Habils habillés 306
II. — OBJETS DE SERVICE ORDINAIRE ET JOURNALIER. . . 309
§ 1 . Habits d'uniforme 309
§ 2. Effets de voyage 318
§ 3. Habits de chasse 321
§ 4. Habits bourgeois 322
§ 5. Chaussures 326
§ 6. Linge 328
§ 7. Service de la chambre à coucher. . . 331
III. — ARMES 334
'V. — BIJOUX 343
A. Ordres de S. M 343
I. Légion d'honneur 343
II. Couronne de fer 344
III. Ordre de la Réunion
IV. Ordres étrangers
B. Bonbonnières et tabatières 346
C. Autres bijoux
D. Objets divers «^^
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